Delcy Rodríguez, nouvelle présidente par intérim du Venezuela, est-elle la «tigresse anti-américaine» vantée par son prédécesseur Nicolás Maduro, ou la nouvelle alliée forcée des Etats-Unis? Des soupçons de trahison sont font de plus en plus pressants alors que le Venezuela se dit prêt à coopérer avec les Etats-Unis. Delcy Rodríguez attire tous les regards.
Enlevés dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 à Caracas par les forces spéciales américaines, le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores sont depuis incarcérés à la prison fédérale de Brooklyn. Un établissement réputé pour ses conditions de détention «déplorables» qui a hébergé, entre autres, le baron de la drogue mexicain Joaquín Guzmán, dit «El Chapo.»
Ce lundi à 18 heures, Nicolás Maduro, le président déchu, quittera sa cellule pour comparaître devant un juge de New York au tribunal fédéral de Manhattan. L’acte d’accusation détaille les griefs retenus contre ce dernier et son épouse: «conspiration narcoterroriste et corruption.» Le jugement est attendu pour dans «plusieurs mois», la date reste à définir selon le juge responsable. Le président vénézuélien restera donc incarcéré le temps de la procédure juridique.
En attendant une décision de justice, la Cour suprême du Venezuela a mandaté la vice-présidente Delcy Rodríguez pour assurer la présidence par intérim pendant au minimum 90 jours. Renouvelable trois mois.
La «tigresse»
Qualifiée de «tigresse» par Nicolás Maduro pour «sa défense acharnée du socialisme» et sa «ferveur anti-américaine», Delcy Rodríguez est une avocate de formation de 56 ans. Figure clé de la république bolivarienne, elle est propulsée comme cheffe d’Etat intérim du Venezuela, du jour au lendemain.
Son engagement politique lui vient de son père, Jorge Antonio Rodríguez, un guérillero des années 1960, fondateur du parti révolutionnaire de gauche radicale Liga Socialista. Ce dernier, décrit comme «un dirigeant marxiste», est arrêté en 1976 pour son implication dans l’enlèvement et la captivité pendant trois ans d’un chef d’entreprise américain William Niehous opérant au Venezuela. Jorge Antonio Rodríguez trouvera la mort cette même année en détention. Différentes sources affirment à l’époque qu’il serait décédé à la suite de tortures par les services de renseignement vénézuéliens.
Cette version des faits va guider Delcy Rodríguez toute sa vie, motivant son engagement politique. «J’ai pris la décision de rendre justice à l’affaire de mon père. La révolution bolivarienne, l’arrivée du commandant Hugo Chávez, a été notre vengeance personnelle», déclarait la présidente par intérim en 2018 face à la presse.
La nouvelle femme forte du pays n’a jamais caché son attachement au chavisme, mouvement politique attaché à un pouvoir étatique fort, qui défend une politique sociale financée par les rentes pétrolières, une indépendance étatique sans condition du Venezuela et un anti-américanisme prononcé. Elle commence d’ailleurs sa carrière politique aux côtés d’Hugo Chávez en 2003, jusqu’à sa mort en 2013.
Puis, son ascension continuera sous Nicolás Maduro, où elle présidera plusieurs ministères. Elle sera d’abord ministre de l’Information en 2013, puis des Relations extérieures jusqu’en 2017. Jusqu’à s’élever aux ministères les plus cruciaux du pays: Economie, Commerce extérieur et pétrole, réservés aux bras droits du président.
«Delcy Rodríguez, ce n’est pas une ministre lambda. C’est une politique qui a le bras long et des contacts étroits avec les républicains du secteur pétrolier et avec Wall Street. Elle représente aujourd’hui l’alignement entre les intérêts américains et la continuité du pouvoir bolivarien au Venezuela», analyse Olga González, sociologue de la Colombie et experte en politiques d’Amérique latine.
«Une taupe»
Si Delcy Rodríguez a longtemps fait ses preuves et montré sa fidélité au pouvoir vénézuélien et au Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), plusieurs experts, comme Olga González, jugent que l’opération américaine a dû nécessiter une coopération de l’intérieur du gouvernement vénézuélien: «Il y a une taupe. Ou un accord secret. Il y a quelque chose de très gênant dans le déroulement de l’enlèvement de Nicolás Maduro. L’armée vénézuélienne n’a pas bougé un petit doigt alors qu’elle en possède les capacités. Quand on connaît le niveau de moralité des dirigeants vénézuéliens, il n’est pas impensable d’imaginer que Maduro a été sacrifié pour que le parti (PSUV) garde le contrôle du pays. Si l’on étudie l’état des lieux du pouvoir actuel et ses perspectives, le bilan n’est pas si noir. Le PSUV peut se maintenir, continuer son hégémonie sur le Venezuela, avec le seul prix à payer que de changer de partenaires internationaux. De passer de la Chine aux Etats-Unis. C’est une sorte de perte en souveraineté, qui est un prix à payer pour que les dirigeants politiques puissent continuer à exercer. Dans une dictature, seul le contrôle du pouvoir compte.»
La théorie de la trahison est plus que probable pour Jesús Núñez, codirecteur de l’Institut d’études sur les conflits et l’action humanitaire (IECAH): «Il n’y a pour moi aucun doute sur la nature du déroulement de l’opération américaine. Sans une trahison de l’intérieur, elle n’aurait pas pu avoir lieu. Si l’on dresse une liste de suspects, Delcy Rodríguez est tout en haut.» L’expert en géopolitique d’Amérique latine évoque un «désir de survivre, de se maintenir, personnellement comme politiquement» comme source de motivation.
D’autres spécialistes et observateurs cités par la presse espagnole arrivent à cette même conclusion sur l’arrestation de Nicolás Maduro: «Delcy l’a livré», peut-on lire un peu partout.
Des soupçons qui résonnent d’autant plus après la récente déclaration de Donald Trump qui affirmait «être aux commandes» au Venezuela, juste après la nomination de Delcy Rodríguez comme présidente par intérim.
Changement de ton
Le lendemain de l’arrestation de Nicolás Maduro, Delcy Rodríguez avait réaffirmé son soutien au déchu président face à la presse: «Il est le seul président du Venezuela. Nous exigeons sa libération immédiate. Plus jamais nous ne serons esclaves, plus jamais nous ne serons la colonie d’un empire. Nous sommes prêts à défendre le Venezuela.»
Un jour après cette déclaration, Delcy Rodríguez change de ton et envoie un message jugé conciliant aux Etats-Unis après son premier conseil des ministres ce lundi: «Nous considérons comme une priorité de progresser vers une relation internationale équilibrée et respectueuse entre les Etats-Unis et le Venezuela, fondée sur l’égalité souveraine et la non-ingérence. Nous adressons une invitation au gouvernement américain à travailler ensemble sur un programme de coopération, visant un développement partagé, dans le cadre du droit international et à renforcer la coexistence durable des communautés.»
«Pas un mot pour Nicolás Maduro, constate Olga González. Nous sommes passés d’une condamnation catégorique de l’opération américaine à une forme de consilience. En moins de deux jours, le Venezuela a accepté de collaborer avec les Etats-Unis. C’est assez surprenant de la part d’un pays dont le président vient de se faire enlever.»
Une volte-face qui pourrait aussi s’expliquer par les mises en garde de Donald Trump: «Si elle ne fait pas ce qu’il faut, elle paiera encore plus cher que Maduro» confiait le président américain à la presse à l’égard de la nouvelle présidente par intérim.