La contestation la plus importante jamais observée en Iran résistera-t-elle à la répression féroce? L’avenir du mouvement dépendra-t-il de la réaction des Etats-Unis?
L’Iran vit sa vague de contestation la plus importante depuis la fondation de la République islamique en 1979. Après avoir tenté une conciliation avec les commerçants à l’origine du mouvement en raison de revendications liées à la chute du rial et à l’inflation, le pouvoir a diamétralement changé d’attitude. La coupure d’Internet dans le pays, le 8 janvier, a apparemment préparé une répression féroce. Elle s’est accompagnée d’une démonstration de force avec une vaste manifestation de citoyens en faveur du régime à Téhéran le 12 janvier. Cette stratégie instille le doute sur la pérennité du mouvement de protestation alors que le pouvoir fait des offres de négociations à l’administration américaine, Donald Trump ayant promis des représailles aux dirigeants iraniens s’ils s’évertuaient à massacrer leur population.
Des milliers de morts?
Des images vidéo du centre médico-légal de Kahrizak au sud de Téhéran montrent des rangées de cadavres, sacs mortuaires ouverts, à même le sol à l’extérieur d’un hangar. Des parents des victimes fondent en larmes ou paraissent à la recherche du corps d’un proche. Images recueillies clandestinement ou volontairement autorisées à la diffusion pour semer la peur et signifier la détermination du régime à réduire la contestation par tous les moyens? Mystère. L’Organisation iranienne des droits humains établissaient, le 12 janvier, à quelque 650 le nombre de morts parmi les contestataires. L’Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien (Ompi), groupe d’opposition au régime, en dénombre plus de 3.000 entre le 28 décembre et le 11 janvier «grâce à des recherches menées auprès de sources locales, d’hôpitaux, de services médico-légaux et des familles des martyrs et des disparus dans 195 villes».
Le nombre de localités touchées par le mouvement indique l’ampleur de la contestation du régime. Pour l’Ompi, elle se distingue des oppositions précédentes par quatre facteurs. «L’ampleur et la portée du soulèvement: les manifestations se sont étendues aux 31 provinces du pays.» «Les profondes crises structurelles» à l’origine de la crise: «Une économie en ruine, une flambée des prix, une dévaluation de près de 80% de la monnaie […], des pénuries d’eau et d’électricité, et une pauvreté généralisée.» L’émergence d’un «nouveau sentiment national». Et des slogans qui visent directement le régime et toute forme de dictature, sur le mode «Mort à l’oppresseur, qu’il s’agisse du chah ou du guide suprême!».

Figure adoubée et contestée
L’Organisation des Moudjahiddines du peuple iranien et sa vitrine politique, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), tentent ainsi d’écarter l’idée qu’une large frange des manifestants s’alignerait derrière la figure du prince héritier Reza Pahlavi, fils de l’ancien chah renversé par la révolution islamique de 1979, et en appellerait à un retour de la monarchie. Son nom a pourtant été scandé par des protestataires lors de plusieurs rassemblements. Et un message vidéo publié par lui sur son compte Instagram aurait été visionné 90 millions de fois. Les Moudjahiddines du peuple prétendent que «des agents de l’Etat ont été infiltrés dans les foules pour promouvoir des slogans prônant le retour à la monarchie», que «l’armée cybernétique des Gardiens de la révolution, de concert avec les vestiges de l’ancienne dictature du chah opérant à l’étranger, a diffusé de fausses vidéos», et que «cette désinformation a contribué à la baisse de la participation à la contestation parmi les Kurdes, les Azéris, les Arabes et les Baloutches, communautés qui ont subi une répression féroce sous le régime du chah». Un traficotage de vidéos vantant les mérites de Reza Pahlavi est du domaine du possible; une collusion des monarchistes avec les Gardiens de la révolution apparaît en revanche improbable.
Mais c’est ainsi que s’opposent deux courants de la contestation contre le régime de Téhéran, à l’avantage de celui-ci. Il est difficile en réalité de mesurer l’audience auprès des Iraniens des deux camps. L’Organisation des Moudjahiddines du peuple suscite encore la réprobation d’une partie de la population pour le soutien qu’elle a apporté à l’Irak de Saddam Hussein, dans l’espoir de faire tomber le régime de Téhéran, lors de la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988 qui a fait des centaines de milliers de morts iraniens. Et le camp des monarchistes suscite la suspicion d’une partie des Iraniens qui ont gardé le souvenir du pouvoir dictatorial de Mohammad Reza Pahlavi entre 1941 et 1979 ou qui ont peu apprécié que son héritier soutienne les frappes israéliennes et américaines contre leur pays en juin 2025.
Il n’est pas surprenant dès lors que Maryam Rajavi, la présidente du Conseil national de la résistance iranienne, affirme avec insistance que la résistance ne sollicite ni intervention militaire ni soutien financier de la part de gouvernements étrangers et qu’elle compte uniquement «sur le peuple iranien, ses réseaux internes, et, en particulier, sur les unités de l’Ompi, qui opèrent activement à travers le pays». Reza Pahlavi, lui, n’hésite pas à en appeler, comme dans un message à Donald Trump sur X le 9 janvier, à une éventuelle intervention des Etats-Unis.

Incertitude américaine
En vertu du principe, rappelé par le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio lors de l’intervention au Venezuela, que Donald Trump fait ce qu’il a dit qu’il ferait, le président américain devrait frapper l’Iran. Le nombre de victimes de la répression paraît largement correspondre au seuil qu’il avait fixé pour agir. Il a réuni ses collaborateurs concernés pour en étudier la possibilité le 13 janvier.
L’absence rapide de décision laisse pourtant penser que les choses ne sont pas si simples qu’il ne le croyait. Une opération militaire américaine et israélienne nuirait probablement davantage à la contestation qu’elle ne la servirait. Et il n’est pas sûr que la décapitation de sa tête entraînerait la soumission du régime iranien aux attentes américaines, comme cela en prend la tournure au Venezuela. Dans le même temps, la menace est bien avérée. Derrière l’affichage public de la préparation d’une confrontation avec les Etats-Unis, les dirigeants iraniens n’hésitent pas à proposer une négociation avec Washington. Pour sauver ce qui peut l’être d’un régime extrêmement fragilisé? On voit mal quel deal pourrait répondre aux attentes du régime, de la population et des Américains. Aussi, s’il survit à cette contestation d’ampleur inégalée, le régime de Téhéran semble être de toute façon voué à une disparition à court terme.
Une opération militaire américaine et israélienne nuirait probablement davantage à la contestation qu’elle ne la servirait.