Contestation populaire inédite, menaces américaines, calculs israéliens: l’Iran est au cœur d’une nouvelle séquence explosive où le régime vacille sans encore basculer. En coulisses, Israël se tient prêt à activer une «surprise stratégique» majeure. Si nécessaire.
Un moment de bascule? Les mouvements de protestation contre la République islamique d’Iran gagnent en intensité. Depuis près de deux semaines, ils défient le régime des mollahs, affrontant, avec courage, la sévère répression en vigueur dans le pays. En parallèle, le président américain Donald Trump menace de frapper «très fort» si le régime «commençait à tuer trop d’émeutiers».
Une mise en garde américaine qui pourrait bien contribuer à faire gonfler l’opposition naissante «qui n’a pas encore atteint la masse critique pour provoquer un vrai basculement», estime toutefois Jonathan Piron, chercheur et historien spécialiste de l’Iran (Etopia, Grip) pour qui les images de soulèvement qui circulent actuellement sur les réseaux sociaux «restent un miroir déformant de la réalité», s’inscrivant dans une «instrumentalisation politique de la diaspora proche des milieux monarchistes». Ces derniers plaident pour une prise de pouvoir du fils du dernier shah d’Iran, Reza Pahlavi.
L’insurrection actuelle est inédite mais n’a pas encore atteint une masse critique.
Le chercheur ne nie cependant pas «la séquence inédite en cours sur le terrain», observant «une hausse continue de la mobilisation visible». Celle-ci a mené le régime islamique à couper Internet dans l’ensemble du pays.
Les revendications, initialement économiques (l’inflation a fortement augmenté en Iran) sont rapidement devenues davantage politiques. «On est au début de quelque chose. Mais le mouvement peut-il à la fois atteindre la masse critique ET perdurer?», s’interroge Jonathan Piron.
Une opération militaire imminente en Iran?
Selon Raphaël Jerusalmy, ancien officier du renseignement militaire israélien, la Maison-Blanche se tâte encore avant d’engager un conflit au Proche-Orient dont elle ignore l’issue. Elle souhaite peut-être, aussi, donner une dernière chance à un accord sur le nucléaire. «D’un autre côté, les Israéliens, sur le plan sécuritaire, ne veulent pas laisser les Gardiens de la révolution se refaire une santé militaire. Il existe donc une vraie fenêtre d’opportunité stratégique: depuis la guerre des Douze-Jours, les défenses antiaériennes iraniennes sont à moins de 50% de leurs capacités. Cela signifie que les corridors opérationnels sont ouverts pour une éventuelle deuxième couche de l’armée israélienne.» Et si «le chaos interne en Iran est propice à porter un coup de grâce au régime, estime-t-il, il faut toutefois que le timing soit très réfléchi pour ne pas desservir le mouvement populaire en cours.» Une opération purement israélienne nécessiterait en outre une logistique -surtout des avions de ravitaillement- et certaines munitions -Tsahal est à court dans certains domaines- américaines.
Les Israéliens, sur le plan sécuritaire, ne veulent pas laisser les Gardiens de la révolution se refaire une santé militaire.
L’ancien officier du renseignement assure que Tsahal trépigne d’impatience. «Les pilotes de l’armée de l’air israélienne sont prêts à décoller.» L’intervention reste cependant risquée au regard de la dynamique actuelle au Proche-Orient. «Elle pourrait saboter les efforts de normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite. Mais puisque les Gardiens de la révolution font tout pour remettre sur pied le programme nucléaire, tôt ou tard, la nécessité sécuritaire sera jugée comme absolue par Israël.»
Israël prêt à dégainer une surprise stratégique d’ampleur en Iran
Un plan «surprise» israélien est d’ailleurs déjà prêt pour frapper l’Iran, avance Raphaël Jerusalmy. Il concernerait le domaine de l’énergie, du cyber, de l’invisible, de l’intouchable. «L’opération des bipeurs contre le Hezbollah n’est rien à côté de ce qu’Israël a prévu en Iran», laisse-t-il entendre. Selon Raphaël Jerusalmy, «ce plan sera très surprenant et empêchera les Gardiens de la révolution de fonctionner, par un sabotage interne de la chaîne de communication et de commandement.»
L’opération des bipeurs contre le Hezbollah n’est rien à côté de ce qu’Israël a prévu en Iran.
L’opération, ficelée depuis des mois, «paralyserait complètement l’appareil militaire iranien». Dès lors, Israël ne le mettra à exécution qu’en cas de nécessité stratégique. «L’option est gardée bien au chaud, car elle serait le coup de grâce ultime d’Israël envers l’Iran», ajoute l’ancien officier.
Eliminer Khamenei?
Actuellement, bon nombre de cibles iraniennes peuvent être atteintes sans que l’aviation israélienne ne se risque à pénétrer dans le pays. «Asséner un coup décisif aux Gardiens de la révolution est possible. Faire tomber tout le régime, en revanche, est plus utopique», tempère toutefois Raphaël Jerusalmy. L’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran, est-il la cible prioritaire de la future potentielle opération? «Dans tous les cas, et contrairement à Maduro, les Etats-Unis n’ont pas besoin de le capturer vivant.»
Pour Jonathan Piron, il est peu probable, malgré les rumeurs, que Khamenei se réfugie en Russie, à l’instar de l’ancien président syrien Bachar al-Assad. Si l’Iran entretient une forte coopération militaire avec la Russie, «Khamenei n’a pas les mêmes accroches avec Moscou», écarte-t-il. «En tant que religieux chiite attaché à la figure du martyr, une fuite serait perçue comme une trahison. Il n’a d’ailleurs jamais quitté l’Iran depuis son arrivée au pouvoir, en 1989.»
Créer le vide, un vrai risque
La chute du régime des ayatollahs signifierait certes la fin du programme nucléaire. Le risque, toutefois, serait de créer un «vide» politique dont s’empareraient les Gardiens de la révolution. «En d’autres termes, l’armée prendrait le pouvoir total», craint Raphaël Jerusalmy.
Et ce pouvoir ne dépend pas non plus d’un seul homme. «Il est fractionnaire et dispose d’une capacité de régénération, rappelle Jonathan Piron. La seule élimination de Khamenei ne provoquerait donc pas la chute du régime. Au contraire, elle pourrait favoriser une militarisation accrue», appuie-t-il.
Le pouvoir iranien est fractionnaire et dispose d’une capacité de régénération.
Maintenir un Iran faible
Le fait même d’agiter la menace d’une attaque «peut déjà constituer un élément immobilisant pour le régime islamique», qui a perdu la force de ses alliés (Hezbollah, la Syrie d’Assad) et qui doit désormais gérer des fronts externes (Israël, Etats-Unis) et internes (le mouvement populaire). «L’attaque au Venezuela démontre cependant que les menaces de Trump ne sont plus des fanfaronnades et peuvent devenir très concrètes.»
D’après le chercheur, l’intérêt parallèle d’Israël est aussi de maintenir un Iran faible, qui sombre dans le chaos. «Voir émerger un Iran démocratique et stable contesterait le leadership de l’Etat hébreu dans la région.» Pour l’heure, «on ne voit pas encore de défections majeures à l’intérieur du régime. Et, de façon cynique, il n’a pas encore déployé l’ensemble de ses forces de répression -à savoir les Gardiens de la révolution et leurs armes lourdes- à l’encontre des manifestants», remarque Jonathan Piron. Une caractéristique sous-estimée du régime iranien «réside aussi dans sa capacité à laisser des soupapes de pression se dégager dans la population, pour, dans un second temps, s’adapter et se maintenir au pouvoir».
Le mouvement populaire dispose toutefois d’un solide soutien au sol. «Des agents du Mossad, la CIA, et même la mafia iranienne sont dans le coup, glisse Raphaël Jerusalmy. Aussi bien sur le plan logistique, cyber et communicationnel. Il est en effet très difficile pour les manifestants de communiquer entre eux pour s’organiser» -la coupure totale d’Internet le démontre.
Cette semaine, l’entrée des bazaaris dans la danse pourrait bien favoriser un immense changement de dynamique. «C’est là une puissance économique et politique très importante du pays qui se joint aux émeutiers, alors qu’elle était jusqu’à présent fidèle aux ayatollahs.»
Une chose est acquise: l’Iran est désormais sous pression sur tous les fronts, et la prochaine rupture pourrait bien venir de là où on ne l’attend pas.