L’attaque des Etats-Unis au Venezuela et la capture de son président Nicolas Maduro sont tout sauf anodines. Elles s’inscrivent dans une volonté américaine de restaurer son espace d’influence face à la Chine. Trois questions à Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès.
1. Jean-Jacques Kourliandsky, comment appréhender les enjeux de l’attaque des Etats-Unis au Venezuela?
Le moment choisi n’est pas anodin. La lutte contre le narcotrafic apparaît comme un justificatif de circonstance. D’autres pays pourraient être visés de façon plus fondée sur la question: Colombie, Pérou, Bolivie, Mexique, etc. Or, ils ne le sont pas. Le Venezuela dispose de réserves pétrolières et minérales importantes. Mais, surtout, il tisse des relations privilégiées avec la Chine. Trump, contrairement à ses prédécesseurs, souhaite clairement interférer avec les pays jugés trop proches de la puissance asiatique. En d’autres termes, le pétrole vénézuélien ne doit pas rester dans les mains des Chinois. De la sorte, Trump vise également à restaurer l’espace d’influence des Etats-Unis aux Caraïbes, à l’instar de ce qu’il entreprend vis-à-vis du Groenland.
Trump vise à restaurer l’espace d’influence des Etats-Unis face à la Chine.
Jean-Jacques Kourliandsky
L’attaque au Venezuela fait également écho aux velléités de Trump, au début de sa seconde présidence, envers le Panama, dont les principales infrastructures portuaires sont/étaient contrôlées par des entreprises de Hong Kong, c’est-à-dire chinoises. Le contrôle du canal du Panama est une obsession historique des Etats-Unis. Il s’agit en effet d’une voie de passage hautement stratégique entre leur côte ouest et leur côte est.
L’attaque au Venezuela démontre à nouveau que Trump considère les pays comme des terrains immobiliers. Il prend, il «achète» ce qui l’intéresse. Quel pays d’Afrique a-t-il récemment bombardé? Le Nigéria. Au nom de la protection du peuple chrétien. Mais le Nigéria est surtout le premier producteur de pétrole du continent africain. Trump ne s’en est par exemple pas pris aux pays du Sahel, où les chrétiens sont autant voire davantage massacrés qu’au Nigéria. Il convient donc de replacer les événements au Venezuela dans la façon dont le président américain conçoit les relations internationales.
2. Le président Nicolas Maduro a été capturé et exfiltré par les Etats-Unis. Au-delà du scénario rocambolesque, à quoi pourrait-on assister dans les prochaines semaines?
L’objectif final est la mise en place d’un gouvernement -de droite ou de gauche, peu importe- qui soit entièrement aligné sur les Etats-Unis. A cet égard, l’intervention américaine au Venezuela rappelle également celle au Panama en 1989, où le président Bush avait fait exfiltrer le président panaméen Manuel Noriega. Ce dernier avait été jugé et condamné à plusieurs années de prison aux Etats-Unis. A l’époque, un opposant avait alors été intronisé président du Panama dans une base américaine. Il était chargé d’organiser des élections pour légitimer ce changement de régime. Assistera-t-on au même procédé? Ce n’est pas sûr: les Etats-Unis ne disposent pas de bases au Venezuela. Ils pourraient se servir de Porto Rico, même si l’option est peu réaliste.
L’objectif final est la mise en place d’un gouvernement vénézuélien qui soit entièrement aligné sur les Etats-Unis
Jean-Jacques Kourliandsky
Actuellement, les forces militaires vénézuéliennes sont fidèles au régime. Vont-elles le rester? Il est impossible de le prédire. Par ailleurs, l’opposition vénézuélienne n’est pas spécialement homogène. La figure de centre-droit Henrique Capriles, par exemple, souhaite un changement de régime, mais a déjà déclaré ne pas accepter d’ingérence étrangère dans le processus.
3. Quel serait le scénario espéré par Trump?
L’idée de Trump pourrait s’inscrire dans un scénario à l’iranienne. Le bombardement de l’Iran est en effet en train de provoquer des manifestations populaires contre l’inflation. En capturant le président vénézuélien, et face à la vie quotidienne difficilement supportable -au moins sept millions de Vénézuéliens ont quitté le pays en dix ans pour des raisons alimentaires- Trump espère peut-être que le poids populaire règle les choses sans nécessiter d’intervention plus importante. A ce propos, une intervention militaire américaine au Venezuela sur la durée est exclue. Trump recherche un effet maximum avec un investissement minimum. Il ne souhaite pas répéter des opérations interminables telles que celles qui ont eu lieu en Afghanistan, en Irak ou au Vietnam. Ces interventions coûtent beaucoup d’argent aux Etats-Unis et ont souvent impact électoral négatif à l’égard des présidents qui s’y engagent.
L’idée de Trump pourrait s’inscrire dans un scénario à l’iranienne. Il recherche un effet maximum avec un investissement minimum
Jean-Jacques Kourliandsky
Par ailleurs, cette intervention légitime indirectement l’agression de la Russie sur l’Ukraine et celle d’Israël au Proche-Orient. Elle pourrait également donner des idées à la Chine sur Taïwan, au Pakistan sur le Cachemire, etc. D’autres pays pourraient ainsi être tentés de copier le «modèle Trump». Indépendamment de ce qu’on peut penser du régime de Maduro (NDLR: une république bolivarienne présidentialiste de plus en plus autoritaire, souvent qualifiée de dictature ou d’autocratie), on assiste à une modification extrêmement dangereuse dont les contentieux sont réglés entre pays.