Même si le sort des otages continue d’unir les Israéliens, il peine à masquer les fêlures de toute une société deux ans après le massacre commis par le Hamas. Reportage.
«Bring them home», ramenez-les à la maison! Leurs photos sont partout, accrochées dans l’aéroport de Tel-Aviv sur des dizaines de mètres, sur les places de la grande ville côtière et le long de l’immense plage où des jeunes semblent vivre dans l’insouciance de l’été finissant. Sur les 251 otages capturés par le groupe palestinien Hamas le 7 octobre 2023, il en reste encore 48, dont une vingtaine sont présumés morts. Le sort de 1.200 autres civils et militaires israéliens a été scellé rapidement: la plupart ont été tués le même jour dans une série d’attaques menées par quelque 3.000 miliciens du Hamas sur des avant-postes de l’armée, dans des kibboutz, la ville de Sdérot et sur le site du festival alternatif Supernova.
Situé près du kibboutz Réïm, à cinq kilomètres de la bande de Gaza, le site du Supernova est devenu un mémorial. Au milieu d’une plaine, à l’orée d’un petit bois, une forêt de portraits rend hommage aux 364 festivaliers qui ont péri, tandis que déambulent en silence des proches, des visiteurs venus de tout le pays mais aussi des militaires. Pour chaque victime, une biographie, des messages écrits à la main, parfois un objet, comme cette guitare désormais orpheline. Un conteneur à détritus a été sanctuarisé: c’est là que se sont cachés sous de gros sacs-poubelle une quinzaine de jeunes. Ils ont cru avoir la vie sauve jusqu’à 12h30 quand un terroriste est entré et a tiré dans le tas, tuant neuf d’entre eux.
Plus loin, un cimetière de voitures à perte de vue, dont beaucoup ont été retrouvées le long de la route 232, dite «route de la mort», car leurs propriétaires n’ont pas eu le temps de fuir. Une vingtaine de carcasses parfois décorées de fleurs ou du drapeau israélien sont exposées. Deux 4×4 criblés de balles des terroristes sont intégrés dans cette sinistre exposition. «Beaucoup d’histoires ont été reconstituées à partir des caméras GoPro des terroristes du Hamas qui ont diffusé les images sur leurs réseaux sociaux», précise Nir, un guide local.

Cinq incursions dans la même maison
Les kibboutz environnants ont aussi été ciblés. Dans celui de Nir Oz, bastion pacifiste et de gauche, ils étaient quelque 400 résidents avant ce jour fatal. Seuls quelques-uns sont revenus, beaucoup de petites maisons sont restées à l’état de ruines calcinées d’où émergent encore des vélos d’enfants. «Le 7 octobre, ils ont surgi par cette porte jaune vers 6h30 au matin. Ils ont brisé la serrure, ont envahi le domaine pour tuer, kidnapper, violer, piller… c’était horrible», raconte la survivante Irit Lahav face à un petit groupe de visiteurs. Elle indique l’entrée: au-delà de la porte, s’étend la plaine de Gaza. Les faubourgs de Khan Younès sont à 1,6 kilomètre à peine.
«Quelques minutes après, nous avons commencé à entendre les armes automatiques, poursuit-elle. Ma fille et moi, nous nous sommes précipitées en pyjama dans la safe room, comme il en existe dans toutes les maisons. Mais ces safe rooms sont destinées à nous protéger des missiles, pas des terroristes, on ne peut pas la fermer à clé.» Paniquée, elle demande à son frère via le groupe WhatsApp familial comment bloquer la porte métallique. Un cordon d’aspirateur fera l’affaire. «On s’est assises sous une table et j’ai construit un mur de livres. On a éteint les lumières et on s’est tues.» Les terroristes ont envahi les maisons par petits groupes. «Jusqu’à 14h30 dans l’après-midi, on a entendu un tir constant (NDLR: elle mime le bruit de rafales). Nous étions mortes de peur… On devine que les prochaines minutes sont les dernières. Nos corps tremblaient, c’était incontrôlable.»
«En tant que nation, perpétuer le discours de victime éternelle ne nous apportera aucune sécurité.»
Sur les fils WhatsApp de la communauté, les messages défilent: «Les terroristes sont dans ma maison!»; «Mon mari est en sang!»; «Avez-vous vu Shani?»; «J’ai besoin d’aide!» Tirs et grenades retentissent partout. A 9h30, les terroristes déboulent dans la maison. «Ils sont arrivés en criant en arabe, et ont tenté d’ouvrir la porte de la safe room. A ce moment-là, on s’est tenu la main et on s’est dit au revoir», évoque-t-elle avec émotion. Les miliciens sont ensuite partis. Trois quarts d’heure plus tard, ils étaient de retour… «Ils reviendront cinq fois! Les premiers soldats israéliens ne sont arrivés à Nir Oz qu’à 14h50. Au total, 117 résidents du kibboutz ont été kidnappés ou abattus.»
Irit conclut sur son «immense déception»: «J’avais deux amis, Chaim Peri et Oded Lifschitz, l’un activiste pour la paix, l’autre journaliste, ils ont été enlevés et amenés dans les tunnels de Gaza. Nous faisions partie d’une organisation appelée Road to Recovery (NDLR: La route vers la guérison). Tout Palestinien qui avait besoin de traitements pour un cancer, une dialyse, etc. pouvait faire appel à notre organisation pour être conduit vers des hôpitaux israéliens. Nous le faisions avec nos propres véhicules, sur notre propre temps. Chaim et Oded sont morts dans les tunnels du Hamas. Mais je ne veux pas que les Palestiniens meurent, même ceux qui ont tué mes amis.»

Le chagrin et la colère
Aujourd’hui, le traumatisme n’en finit pas de marquer Israël, mais sous le chagrin continue aussi de poindre la colère face aux failles de la sécurité, restées sans réponse. Les services de renseignement ont-ils fait trop confiance dans la clôture de sécurité, laquelle sera percée en plus de 30 endroits? Ont-ils négligé les signaux qui indiquaient des préparatifs du côté du Hamas? La lenteur de la réaction pose également question, alors que Tsahal est présentée comme l’armée la plus puissante de la région.
Ce n’est que le 3 juillet dernier que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a consenti à se déplacer jusqu’au kibboutz Nir Oz, qui ne l’a jamais porté dans son cœur, et à déambuler parmi les maisons ravagées. Au passage du convoi, des voix ont scandé le mot «honte», ont accusé Netanyahou de les avoir «abandonnés» et d’être un «assassin» pour avoir laissé les otages à leur sort. Muni d’un haut-parleur, un manifestant a dénoncé le Premier ministre pour son incapacité à ramener les otages à la maison, promettant que la communauté «n’oubliera pas».
Au-delà, beaucoup de familles refusent que la perte de leur enfant ou sa captivité soient instrumentalisées pour poursuivre la guerre à Gaza. Mère de l’otage Matan Zangauker, qui vivait avec sa petite amie Ilana au kibboutz Nir Oz, Einav Zangauker est l’une de ses critiques les plus virulentes, et figure marquante du mouvement réclamant la fin de la guerre. Infatigable militante, cette quadragénaire au visage creusé par son combat, considère la politique d’anéantissement de Gaza comme moralement inacceptable. Elle a souvent accusé Netanyahou de torpiller les accords potentiels visant à libérer son fils et les autres captifs –Ilana a entre-temps été libérée en novembre 2023–, et l’a même interpellé devant les quartiers généraux de l’armée à Tel-Aviv: «Netanyahou, je vous poursuivrai si mon Matan rentre à la maison dans un sac mortuaire. Je serai votre pire cauchemar.»

Les rabbins montent au créneau
Lors des manifestations du samedi soir sur la place dite «des otages», en face du musée d’art de Tel-Aviv, les calicots «Bring them home» voisinent avec d’autres, moins nombreux, affichant «Stop Gaza Genocide», exhibés par des Israéliens de tous âges. «Cette armée dans laquelle nous avons servi, savoir qu’elle se rend coupable de massacres, c’est très difficile à accepter», tempête David, qui milite auprès du rabbin Gilad Kariv, député du petit parti de gauche Hademocratim (Les Démocrates, opposition).
Car les religieux aussi montent au créneau. A la tête de l’organisation Rabbins pour les droits de l’homme, Avi Dabush, un rescapé du pogrom du 7-Octobre, s’est toujours opposé à la guerre qui a suivi à Gaza. «Ce plan brutal témoigne du mépris pour la vie humaine», a-t-il asséné. Lors d’une prière interreligieuse en 2024 à Kerem Shalom, le point de passage le plus au sud de Gaza, il a déclaré: «En tant que nation, perpétuer le discours de victime éternelle ne nous apportera aucune sécurité. Il faut une voix alternative dans le judaïsme israélien. Beaucoup n’acceptent pas que je parle de paix. Je les comprends. Mais moi, je choisis la vie, qui est une valeur juive essentielle.»
«Le 7-Octobre, ce fut une journée; le pilonnage de Gaza, ça fait plus de 700 jours.»
Cela sera-t-il suffisant pour entrevoir un jour une cohabitation entre Israéliens et Palestiniens sans crainte du terrorisme d’un côté, de la colonisation et de l’oppression de l’autre? Pour l’heure, on s’observe en chiens de faïence. A Sdérot, en face de Gaza, un promontoire permet d’observer le territoire martyr à la longue-vue. Comme s’il s’agissait d’observer du gibier. On a même aménagé des bancs, un écran et un distributeur de boissons. Au nord de Jérusalem, dans la colonie de Psagot, une autre terrasse offre une vue directe sur Ramallah, la capitale palestinienne juste en contrebas.
«Les Arabes de Ramallah sont déconnectés de Gaza, prétend Edgar (1), un colon de Psagot, dont le fils combat avec l’unité Golani dans l’enclave. Ils n’ont pas de famille là-bas. Ni la même histoire.» A Sdérot comme à Psagot, aucun point de passage ne permet plus de passer d’un territoire à l’autre. «Nous n’avons plus rien en commun, constate David en regardant la capitale de l’Autorité palestinienne. Cette culture du martyre faite d’attentats-suicides, n’est pas la nôtre. Nous, on cherche à être en paix. On veut vivre tranquillement, que nos enfants fassent des études, qu’ils n’aillent pas à l’armée.» Avant de reconnaître: «Eux aussi, ils doivent penser ça, finalement.»

Vivre ensemble à Abu Gosh
Ton fort différent à Abu Gosh, seul village à dominante arabe entre Tel-Aviv et Jérusalem et dont le maire est un musulman. «Le 7-Octobre, ce ne fut qu’une journée; le pilonnage de Gaza, ça fait plus de 700 jours, et c’est injustifiable», s’insurge Fouad Salih, un journaliste local attablé au café en face de l’arrêt de bus vers la ville sainte. Ce quinquagénaire se définit non pas comme un Arabe israélien mais comme Palestinien, «car c’est ce que nous sommes historiquement». Sur sa carte d’identité, rien ne le distingue d’un Juif, hormis son nom. Israël compte deux millions d’Arabes israéliens, qui ont officiellement les mêmes droits, mais sont discriminés dans les embauches, l’attribution de terres, de logements ou encore dans la représentation politique, comme l’a documenté l’organisation de droits humains B’Tselem.
A Abu Gosh, depuis deux mois seulement, les manifestations contre la guerre à Gaza sont autorisées: «On a droit à une heure, mais sans drapeau palestinien.» Se trouve-t-on face à un génocide? «Oui, car on a tous les éléments, comme la punition collective, les limitations de nourriture, etc.», répond Fouad. Se réjouit-il de la reconnaissance toujours plus grande d’un Etat palestinien? «Soyons réalistes, ça ne résoudra rien, c’est juste un coup de pression. Moi, je me fiche de qui nous gouverne, l’important est de rester sur ma terre et de vivre en paix. Mais dans les territoires occupés, c’est une autre affaire. Cette année, 67 Palestiniens ont déjà été tués par des colons ou par des militaires. Les gens s’appauvrissent car les travailleurs palestiniens sont bloqués, et, de plus, Israël garde l’argent des taxes.»
Si l’espoir ne semble pas venir d’en haut, il peut partir de la base. Abu Gosh est un étonnant vivier de vivre-ensemble. Cet îlot musulman au cœur de l’Etat hébreu compte, certes, une gigantesque mosquée, offerte par le leader tchétchène Ramzan Kadyrov, mais aussi un monastère bénédictin et une synagogue. Son centre communautaire est géré par Mohamed, un musulman, et son adjoint Meir, un Juif. Ils chapeautent un étonnant club de foot où les deux religions sont représentées. Cette coexistence fonctionne si bien que le président israélien Isaac Herzog est venu leur rendre visite le 15 septembre, afin de renforcer «l’unité nationale». Peu critique à l’égard de la guerre à Gaza, il aurait reçu un accueil frileux des autorités du village.
(1) Prénom d’emprunt.