Donald Trump signe le retour de l'impérialisme
L’arrivée scénarisée à l’américaine de Nicolas Maduro et sa femme Cilia Flores, a New York ,le 3 janvier dernier. © GC Images

Les limites de la loi du plus fort de Trump: le Venezuela n’est pas encore son protectorat

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

Le rapt de Nicolás Maduro consacre chez Donald Trump le triomphe de l’impérialisme prédateur et la négation du droit international. Pourtant, le régime vénézuélien vit toujours.

Le président Nicolás Maduro a été kidnappé. Le régime vénézuélien n’a pas été renversé. Comme souvent depuis un an, la politique étrangère de Donald Trump, 47e président des Etats-Unis, repose sur un coup d’éclat spectaculaire mais laisse perplexe sur l’après, sur le suivi qui sera assuré du dossier. On l’a observé en particulier au Proche-Orient, où le cessez-le-feu à Gaza n’a pas mis fin à la guerre, ou en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est, où les belligérants rwandais et congolais, thaïlandais et cambodgiens ont continué de s’affronter malgré des accords de paix signés officiellement.

Lors de la conférence de presse du 3 janvier qui a mis en exergue l’efficience, réelle d’un point de vue technique, des forces spéciales américaines dans la capture en 2h30 du chef de l’Etat vénézuélien et de son épouse, le président américain a annoncé que les Etats-Unis allaient diriger le Venezuela jusqu’à une transition de nature non autrement précisée. Comment, avec qui, par quels moyens? Aucune véritable réponse n’a été apportée à ces questions depuis lors. Les déclarations des dirigeants américains suggèrent un éventail de scénarios entre une «négociation» conjuguée à des décisions imposées à la présidente ad interim Delcy Rodríguez mais avec d’énormes doutes sur la disposition de cette fidèle de Nicolás Maduro à s’y plier et une nouvelle opération militaire plus dangereuse, plus coûteuse et plus risquée politiquement que l’action surprise des 2 et 3 janvier.

Donald Trump lors de la conférence de presse après l’opération sur Caracas: a-t-il un plan pour l’après-Maduro? © REUTERS

Risque d’escalade

La prise de Maduro a en effet pu être présentée aux Américains et à la classe politique comme une opération de police dans le cadre de l’inculpation du leader vénézuélien par la justice américaine en 2020 pour trafic de drogue, pas comme un acte de guerre qui aurait théoriquement nécessité l’aval du Congrès. Ce récit a été largement alimenté par les images de l’arrivée de Nicolás Maduro à New York et de la perp walk, la «marche du criminel» à laquelle il a été soumis avant sa comparution. Aux chefs d’inculpation qui lui ont été présentés, principalement la «coopération narcoterroriste» qui implique qu’il aurait favorisé les activités de cartels de trafiquants de drogue, Nicolás Maduro a opposé un plaider non coupable et a répliqué qu’il était un «prisonnier de guerre» et toujours «le président de la République du Venezuela». L’acte d’accusation du procureur de New York, Jay Clayton, énumère les acteurs de la «conspiration», parmi lesquels figurent Cilia Flores et Nicolás Maduro Guerra, épouse et fils du dictateur, mais pas l’ex-vice-présidente Delcy Rodríguez.

A cette aune, Donald Trump n’aura-t-il pas, sans l’argument du combat contre le trafic de drogue, beaucoup plus de difficultés à justifier aux Etats-Unis une nouvelle attaque du Venezuela pour imposer à la présidente intérimaire ses volontés impérialistes par rapport à ce que l’image détestable de Nicolás Maduro lui a permis de mettre en œuvre en toute impunité? D’autant qu’une telle opération, nécessairement de plus grande envergure que le rapt d’un couple fût-il présidentiel et sans l’avantage de la surprise, entraînerait un engagement long des Américains et, potentiellement, des pertes humaines. Cette perspective, une grande partie de la base Maga du président américain la rejette. Or, dix mois seulement séparent les dirigeants des Etats-Unis des élections de mi-mandat où leur majorité au Congrès sera défiée.

La voie est donc étroite et le temps est compté pour que Donald Trump sorte véritablement gagnant de l’épreuve de force qu’il a engagée avec le pouvoir vénézuélien. Et la question reste en suspens: a-t-il un plan pour y parvenir?

Avec quels arguments les Etats-Unis s’opposeront-ils demain à une intégration forcée de Taïwan à la Chine?

Partage du monde

A l’opposé des doutes sur le résultat de l’opération «Absolute Resolve», une certitude s’est imposée avec l’enlèvement d’un président en exercice. Si Donald Trump prend encore quelques précautions pour respecter le droit américain ou donner l’apparence de le faire, il n’a aucun scrupule à violer le droit international et les règles de coexistence entre les Etats établies après la Seconde Guerre mondiale sous l’égide de l’Organisation des Nations unies.

Le président américain revitalise la doctrine Monroe, du nom du président James Monroe (1817-1825), en la pervertissant. Dans sa version originelle, elle visait à préserver les Amériques de la colonisation européenne en échange de l’engagement des Etats-Unis de ne pas s’immiscer dans les affaires du Vieux Continent; et ainsi, ils se portaient garants de la sauvegarde des identités nationales. La doctrine «Donroe», comme n’hésitent pas à l’appeler certains, reproduit l’objet principal de son ancêtre en substituant la Chine à l’Europe. L’objectif est de contrecarrer le poids pris par Pékin dans l’économie et dans les infrastructures des pays latino-américains. Il passe par leur vassalisation à la puissance américaine. La mainmise sur le pétrole vénézuélien exigée de façon grossière et sincère par Washington le démontre spectaculairement.

L’image «choc» de Nicolás Maduro enlevé par les forces spéciales américaines. © ZUMA Press

L’avenir dira si, comme la théorie Monroe l’avait concédé à l’Europe, la doctrine «Donroe» prévoit que les Etats-Unis s’engagent à ne pas s’ingérer dans les affaires de la Chine. Pour cette raison et parce que l’assaut sur Caracas crée un précédent à l’époque contemporaine, on serait Taïwanais, on nourrirait de sérieuses craintes sur l’avenir de l’expérience démocratique de l’île. Avec quels arguments les Etats-Unis s’opposeront-ils demain à une intégration forcée de la «province» de Taïwan dans le giron de la République populaire de Chine, eux qui auront décidé d’imposer leur diktat au mépris de la démocratie sur le Venezuela 25 fois plus grand dans le cadre d’une restauration de leur domination sur leur pré carré latino-américain? La réponse réside peut-être dans le constat que Donald Trump s’accommoderait que la Chine, comme les Etats-Unis, et accessoirement la Russie, exerce son influence sur un hinterland défini. On ne vivrait plus alors la seule restauration de l’impérialisme prédateur américain mais un retour des empires à l’échelle de la planète.

Dans ce scénario et compte tenu de la projection d’influence déjà opérée par les dirigeants américains (dans le soutien aux partis d’extrême droite) et chinois (par le biais de l’économie), l’Europe serait une proie vouée à être dépecée. La pression mise sur le Groenland par l’administration Trump en est une éloquente illustration. Le sort qui sera réservé au territoire autonome du Danemark mettra les dirigeants européens devant une responsabilité historique. En regard de cet enjeu, on peut légitimement se demander ce que les responsables politiques qui, aujourd’hui, se réjouissent de la chute du dictateur de Caracas, réaction légitime, sans émettre la moindre réserve sur la méthode employée, feront dans les mois à venir si le même Donald Trump mène une action certes différente mais tout aussi hostile à l’égard de cet Etat européen. Leur attitude autorise à douter de leur détermination, demain, à défendre la souveraineté européenne face à ce Donald Trump dont on s’ébahit de savoir où il trouve toute cette énergie.

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