Pour l’historien Vincent Lemire, seule une pression de l’opinion publique israélienne pourrait infléchir la position de Benjamin Netanyahou. Les Européens ont les moyens d’agir en ce sens.
Vincent Lemire est professeur d’histoire à l’université Paris-Est Gustave Eiffel. Directeur du Centre de recherche français à Jérusalem de 2019 à 2023, il a signé, le 5 août, avec l’historien israélien Elie Barnavi une tribune dans Le Monde à l’adresse d’Emmanuel Macron intitulée «Monsieur le Président, si des sanctions immédiates ne sont pas imposées à Israël, vous finirez par reconnaître un cimetière». Les événements observés à Gaza et en Cisjordanie depuis lors confortent son propos.
Comment expliquer qu’en dépit des avertissements de pays alliés dont l’Allemagne, le gouvernement israélien se soit lancé dans une nouvelle offensive sur Gaza?
L’extrême droite israélienne tient sa ligne et déroule son plan. Ses dirigeants sont cohérents, transparents et ils tiennent leurs promesses. Concernant Benjamin Netanyahou, l’image qu’on a de lui en Europe est erronée: il ne serait qu’un calculateur et un opportuniste qui ne se battrait que pour sa propre survie politique. Il est vrai que c’est un tacticien hors pair, mais on oublie le plus important: Netanyahou est d’abord un idéologue qui s’inscrit dans le sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky. Son père, Benzion Netanyahou était le secrétaire particulier de Jabotinsky, pour qui seule la force brutale et l’expulsion des Palestiniens pouvaient faire advenir le projet sioniste. C’est donc le véritable Netanyahou que l’on a aujourd’hui sous les yeux. Celui des années 1990 avait édulcoré son discours pour correspondre à l’air du temps. Je ne pense pas du tout, comme on le dit parfois, que Netanyahou soit prisonnier de son extrême droite. Il se sert d’elle comme un poisson-pilote pour faire avancer ses projets d’annexion et de nettoyage ethnique. Donc, je ne suis pas surpris de la décision prise par le cabinet de sécurité israélien le 7 août, l’opération «Chars de Gédéon II» qui vise à l’anéantissement total de la bande de Gaza. Un, parce que c’est leur projet. Ils tiennent leurs promesses. Deux, parce qu’il n’y a pas de sanctions. Aucune pression sérieuse n’est exercée par les diplomaties occidentales.
«Netanyahou se sert de l’extrême droite pour faire avancer ses projets d’annexion et de nettoyage ethnique.»
Benjamin Netanyahou est-il plus proche des positions de l’extrême droite que ce que l’on ne pense généralement en Europe?
Beaucoup plus. Ces derniers mois, et encore ces derniers jours avec la proposition explicite de Benny Gantz, Benjamin Netanyahou a eu la possibilité de choisir une autre option politique: se séparer des députés d’extrême droite et bâtir une coalition avec ceux de Benny Gantz et de Yaïr Lapid autour de deux mesures simples et consensuelles, la libération des otages et l’enrôlement des ultraorthodoxes dans l’armée. Il aurait une large majorité parlementaire pour cela. Il ne le fait pas parce que ça ne correspond pas à sa ligne idéologique. Son objectif est le nettoyage ethnique de la bande de Gaza. En décembre 2023, deux mois après le 7-Octobre, il avait déclaré aux militants du Likoud que son plan visait bien à «réduire la population de Gaza à son strict minimum». C’est sa conviction, et il serait temps de le prendre au sérieux.
Est-il atteint d’une hubris irrépressible, porté par les circonstances qui lui sont favorables?
C’est un terme qui me gêne, parce que l’hubris définit un comportement irrationnel, illogique, qui conduirait irrémédiablement à l’échec. Je ne pense pas que ça corresponde à la situation. Au contraire, dans le rapport de force actuel, au regard de l’inaction des diplomaties occidentales, Netanyahou fait des choix parfaitement calculés, cohérents et rationnels. Il déroule son plan. D’ailleurs, preuve supplémentaire qu’il ne s’agit pas d’une hubris sans limite, il opère de petites reculades à chaque fois qu’il se heurte à une résistance trop forte ou que Trump se met en colère face à des images insupportables: il ouvre un peu les frontières pour faire rentrer quelques dizaines de camions; il autorise quelques largages de nourriture par avion; il relance les négociations sur les otages, etc. C’est donc un calcul extrêmement précis et serré. De fait, les images insoutenables du bombardement de l’hôpital Nasser de Khan Younès, le 25 août, pourraient peut-être le conduire à reconsidérer la dernière proposition de cessez-le-feu produite par les médiateurs qatariens et égyptiens et acceptée par le Hamas.
Dans une tribune signée avec Elie Barnavi et publiée dans Le Monde le 5 août, vous appeliez le président français Emmanuel Macron à adopter des «sanctions immédiates». Cette perspective est-elle plausible à l’échelon européen?
Des sanctions prises par l’Union européenne seraient l’idéal. D’abord parce qu’elles auraient plus d’incidence. Ensuite parce que l’Europe est une entité politique construite sur le droit international. Il serait donc logique qu’elle se positionne en tant que telle. Mais il faut aussi être réaliste. L’accord d’association entre l’UE et Israël est un accord-cadre qui ne peut être révisé que par consensus des 27 membres de l’UE, ce qui donne de facto un droit de veto à la Hongrie ou à la Pologne. Donc la remise en cause de l’accord d’association semble techniquement très compliquée, même si elle serait totalement justifiée. En effet, il faut rappeler que cet accord a été octroyé en juin 2000 pour récompenser Israël pour son engagement au sein des accords d’Oslo, aujourd’hui en totale déshérence. Par ailleurs, son article 2 stipule que «toutes les dispositions de l’accord sont fondées sur le respect des droits humains et des principes démocratiques», auxquels contrevient délibérément Israël aujourd’hui. La seule chose qui empêche la remise en cause de cet accord, c’est la règle du consensus. Je sais que certains membres de l’UE listent actuellement des sanctions qui pourraient être prises à la simple majorité qualifiée. Le problème réside dans le timing. On est dans une course contre la montre, parce que la population de Gaza est en train de mourir et parce que les ministres israéliens accélèrent leurs actions unilatérales, notamment pour la colonisation de la Cisjordanie. Des sanctions européennes doivent être décidées de toute urgence, sinon cela videra de sa consistance la reconnaissance d’un Etat palestinien le 22 septembre à l’Assemblée générale des Nations unies.
Quelles pourraient être ces sanctions adoptées à la majorité qualifiée?
Par exemple, un «travel ban», c’est-à-dire une interdiction d’entrée de ministres israéliens au sein de l’espace Schengen. Il s’agit d’une décision souveraine des Etats. Une telle mesure pourrait être mise en place en quelques heures. Cela pourrait être considéré comme une sanction symbolique, car de fait elle n’aura pas de conséquence sur l’économie ou sur l’armée israéliennes. Mais elle aurait des effets extrêmement forts sur l’opinion publique. Beaucoup de leaders israéliens, y compris Yaïr Golan, le chef du Parti démocrate, disent aujourd’hui qu’Israël est devenu un «Etat paria». Il faut que cela ait une traduction concrète. Un Etat paria, c’est un Etat dont les ministres ne peuvent plus voyager en Europe. Cela pourrait déboucher ensuite sur une remise en cause du visa automatique pour les citoyens israéliens. Aujourd’hui, un Israélien qui se rend en Europe n’a pas besoin de demander un visa. Il atterrit à Bruxelles ou à Barcelone et il obtient un visa automatique. La remise en cause de ce dispositif aurait une répercussion extrêmement puissante, car beaucoup d’Israéliens ont de la famille en Europe ou y font des études… Cela pourrait contribuer à faire comprendre aux citoyens israéliens que l’action de leur armée à Gaza ou en Cisjordanie peut avoir des retombées concrètes sur leur vie de tous les jours. Pour ce qui est de l’embargo sur les armes, seule l’Allemagne pouvait prendre cette décision et elle l’a prise le 8 août. C’est une initiative importante car l’armée israélienne, c’est 30% d’armes allemandes et 70% d’armes américaines. Le dernier train de mesures, ce sont les sanctions commerciales, et de fait des suspensions partielles de certains accords commerciaux pourraient être décidées à la majorité qualifiée. Il y a donc une large panoplie de sanctions possibles. En tous les cas, il faut changer de registre dans les jours à venir, passer du registre des condamnations à celui des sanctions. Sinon la crédibilité de l’Union européenne sera détruite pour longtemps, pour les Palestiniens bien sûr, mais aussi ce qu’on appelle le «Sud global», solidaire de la cause palestinienne, et qui constaterait que la diplomatie européenne n’a plus aucune consistance.
«La reconnaissance de l’Etat palestinien est une mesure historique qui aura des conséquences juridiques majeures.»
Mieux vaut-il donc viser des mesures à un nombre moindre d’Etats que des sanctions de l’ensemble de l’UE?
Je constate que l’argument du consensus à 27 est une bonne excuse, sans cesse utilisée par les gouvernements européens pour ne rien faire. Il faut donc sortir de cette impasse et rappeler à nos gouvernants qu’ils sont souverains sur énormément de sujets –les visas, les armes, les avoirs bancaires– et qu’ils peuvent et doivent agir. La déclaration d’une famine généralisée à Gaza, publiée officiellement par les agences des Nations unies (Integrated food security phase classification, IPC), fait obligation aux Etats membres d’agir pour empêcher ou freiner le phénomène. Il faut aujourd’hui des mesures qui puissent être appelées sanctions pour qu’elles aient enfin un retentissement sur l’opinion publique israélienne.
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En quoi, cela pourrait-il être un levier d’action?
Il faut arrêter de penser qu’on fera changer d’avis le gouvernement israélien. Il déroule son plan et c’est un gouvernement authentiquement fasciste, qui ne comprend que le langage de la force. Il faut donc construire un rapport de force. Pour cela, il faut peser sur l’opinion publique israélienne. Or, elle est sensible à une seule chose: l’isolement d’Israël. Tous les Israéliens, de gauche, de droite ou d’extrême droite, savent qu’Israël est un pays isolé géographiquement et géopolitiquement. Ils savent qu’Israël ne tient qu’avec le soutien de Donald Trump. A la minute où on annoncerait que les citoyens israéliens ne peuvent plus se rendre librement en Europe et qu’ils devraient demander des visas, cela aurait un effet immédiat dans toutes les familles du pays. Car ces visas pourraient être conditionnés par les antécédents militaires, par exemple. Un débat s’enclencherait immédiatement en Israël, sur un mode radicalement nouveau: «Il y a un prix à payer à ce que nous faisons à Gaza; il peut y avoir des conséquences lourdes, non seulement pour l’image internationale d’Israël mais aussi très concrètement pour chacun d’entre nous.» Aujourd’hui, il faut trouver le moyen d’atteindre l’opinion publique israélienne parce que la seule crainte de Netanyahou est de perdre ce qui lui reste de soutien populaire. Si la population se rend compte qu’il a mené le pays à un isolement extrême et qu’il ne tient plus que par le soutien de Trump, dont chacun connaît la versatilité, alors quelque chose peut se passer dans l’opinion publique en quelques jours.
La reconnaissance d’un Etat palestinien par plusieurs pays à l’Assemblée générale des Nations unies n’aura-t-elle qu’une portée symbolique?
Non, c’est tout sauf une mesure symbolique. C’est une mesure historique qui aura des répercussions juridiques majeures. D’abord, le fait de reconnaître la Palestine comme un Etat de plein droit de l’Organisation des nations unies donnera des capacités juridiques renforcées à cet Etat, même s’il ne contrôle pas son territoire. Rappelez-vous du général de Gaulle à Londres après 1940: il est reconnu comme le représentant légitime de la République française, alors qu’il ne se trouve même pas sur son territoire. Cela lui donne des capacités juridiques et diplomatiques. Etre reconnu comme un Etat légitime a donc une importance décisive. Cela renforce aussi les capacités juridiques pour chacun des citoyens de cet Etat. Si vous n’avez pas d’Etat, vous n’êtes pas un citoyen, vous êtes un réfugié ou un apatride. Un Etat reconnu peut délivrer des passeports. Quand la France, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie auront reconnu l’Etat de Palestine, ils reconnaîtront le passeport palestinien. Donc, ils pourront aussi accorder des visas à des Palestiniens qui ont besoin de voyager. Il y aura donc des conséquences concrètes pour les Palestiniens, y compris avant le règlement du conflit israélo-palestinien lui-même. Ensuite, c’est une décision historique, au sens propre du terme. Parce qu’elle opère un retournement radical par rapport à ce qui a été fait depuis le processus de paix d’Oslo. Cette décision prend acte de l’échec du processus d’Oslo et tente de remédier à ce qui l’a fait échouer. Ce processus consistait à négocier pendant des années, puis une fois tous les problèmes réglés, à finalement reconnaître l’Etat de Palestine, comme on pose la dernière carte sur un château de cartes. Tout s’est écroulé parce qu’en opérant ainsi, on a donné aux ennemis de la paix (l’extrême droite israélienne et le Hamas) une sorte de to do list pour faire dérailler le processus. Il faut faire le contraire. La reconnaissance de la légitimité d’un Etat palestinien est un préalable, et à partir de cette décision, on crée les conditions d’effectivité de cet Etat de Palestine. Cela ne préjuge d’ailleurs en rien du point d’arrivée des négociations futures. L’Etat de Palestine pourrait décider, par exemple, d’une fédération ou d’une confédération avec l’Etat d’Israël, ce qui permettrait de faire face au problème des colonies et du droit au retour des réfugiés palestiniens.