Sept victimes de l’incendie de Crans-Montana sont soignées en Belgique. Un traitement complexe et long car les fumées respirées à l’intérieur du bar ont provoqué de graves lésions respiratoires.
Parmi les sept patients accueillis en Belgique après l’incendie tragique de Crans-Montana, l’un d’entre eux est soigné au CHU de Liège. Anesthésiste intensiviste spécialisé dans les brûlures et chef de clinique au Centre des brûlés du CHU liégeois, Jean-Philippe Fauville détaille le traitement prodigué aux grands brûlés.
Quels sont les premiers soins apportés à un grand brûlé avant son transfert éventuel dans un centre spécialisé?
On analyse toutes les circonstances qui ont conduit à l’état du patient: l’a-t-on sorti d’une explosion, d’un incendie? Quelles lésions secondaires peut-il avoir? Un patient qui a reçu un retour de flamme dans un jardin quand il a mis un peu d’essence sur un barbecue n’aura normalement qu’une brûlure. La victime d’une explosion, par exemple lors de l’attentat de la station de métro Maelbeek, aura potentiellement des lésions secondaires. Aux urgences, il faut faire une mise au point traumatologique complète. La brûlure passera au second plan après la pose éventuelle d’une perfusion intraveineuse en fonction de la surface atteinte, pour compenser les pertes vasculaires et tissulaires d’eau, d’ions et de protéines dues à la brûlure. Pour un patient victime d’un incendie comme celui de Crans-Montana, il faut penser aux lésions par inhalation de fumées. Si celles-ci entraînent la mort du patient, c’est dû au fait qu’il a respiré des toxiques. Les deux toxiques mortels sont le monoxyde de carbone et le cyanate d’hydrogène. Ils entraînent la non-utilisation d’oxygène par les cellules. Le monoxyde de carbone se traite par oxygène pur et les cyanates par de la vitamine B12 à haute dose. L’inhalation de fumées entraîne une augmentation de mortalité de 5% à 30%, à peu près. C’est donc beaucoup plus sérieux ou grave.
«On a vécu à peu près la même situation après le drame de Volendam, aux Pays-Bas.»
Après l’examen traumatologique, l’attention des soignants est-elle portée sur les brûlures?
Il faut effectivement examiner les brûlures. Les premiers secours consistent à les refroidir, mais ensuite à réchauffer le brûlé. S’en suit l’examen proprement dit des brûlures, pour déterminer, par exemple, si elles sont circulaires, c’est-à-dire si elles font le tour du membre. Dans ce cas, un chirurgien fera des incisions de décharge pour éviter que la brûlure gonfle, ce qui risquerait d’entraîner une ischémie des doigts et leur nécrose. Après ces premiers soins, on couvre la brûlure par des pansements, de la Flammazine entre autres, et un tulle gras. On emballe le patient et on le transforme en une momie que l’on reverra tous les jours. Ensuite, le chirurgien pratiquera à un moment donné de la chirurgie, en fonction du degré de la brûlure.
Quels sont les différents niveaux de brûlure?
On en répertorie quatre. Dans le premier degré, la brûlure est rouge; elle guérira d’elle-même, elle s’apparente à un coup de soleil. Le deuxième degré est toujours caractérisé par une phlyctène, la présence d’une cloque. Si ce deuxième stade de brûlure est superficiel, le processus sera identique, mais plus long avec la nécessité d’appliquer des pansements pour une guérison dans les quinze jours. S’il est profond, avec un aspect blanchâtre sous la phlyctène, il faudra éventuellement pratiquer de la chirurgie. Dans le troisième degré, la brûlure a détruit le derme et l’épiderme: il faut pratiquer des greffes. Soit une autogreffe, c’est la peau du patient que l’on pose directement sur lui; soit une allogreffe, par la pose de peau d’un autre patient en pansement avant de procéder à une autogreffe. Il existe aussi désormais des dermes artificiels. Enfin, le quatrième degré correspond à une brûlure de carbonisation. Tout est mort, le derme, l’épiderme, les tissus adipeux, les tendons, les muscles, voire les os. Dans ce cas, il faut éventuellement procéder à une amputation.
Vu la nature du drame de Crans-Montana, les soignants sont-ils surtout confrontés à des problèmes respiratoires?
Oui. La plupart des victimes ont inhalé des fumées, des suies. Elles subiront des lésions thermiques cutanées, mais aussi des lésions chimiques respiratoires qui éroderont les bronches et entraîneront des œdèmes trachéo-laryngés et broncho-pulmonaires. Les soignants sont confrontés non seulement à des brûlures cutanées mais aussi à des lésions respiratoires, ce qui impose parfois une intubation à cause du gonflement de la face et du cou et de l’atteinte respiratoire, avec mise en place d’une ventilation artificielle mécanique et une plongée du patient dans un coma artificiel. On est parti pour des semaines de soins intensifs très lourds pour le patient. On a vécu à peu près la même situation après le drame de Volendam, aux Pays-Bas (NDLR: l’incendie dans un café le 1er janvier 2001, dix morts), celui de Bucarest (NDLR: incendie d’une discothèque le 30 octobre 2015, 64 morts), en Roumanie, et celui de Kocani, en Macédoine du Nord (NDLR: incendie d’une discothèque le 15 mars 2025, 59 morts).
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Dans ces précédents, la Belgique avait aussi apporté son aide. La coopération européenne est précieuse dans ce genre de circonstances…
La Belgique dispose du plan Babi, Belgian Association for Burn Injuries. On met à jour quotidiennement les disponibilités de lits dans les six centres de brûlés du pays. Ainsi, le nombre de lits disponibles et de patients que l’on peut accueillir est connu en permanence. Nous sommes équipés pour soigner des patients grands brûlés qui ont, entre autres, inhalé des fumées. On les prend en fonction de nos disponibilités et des critères d’admission dans les centres spécialisés. L’Europe a mis sur pied la Burn Rapid Response Team (BRRT) pour trier et répartir les patients en Europe dans les différents centres. La Belgique a accueilli sept patients suisses, tous intubés en coma artificiel. Avec six centres et une capacité d’une soixantaine de lits, nous avons des moyens que les Suisses n’ont pas.