L’Amérique de Donald Trump combat directement des groupes islamistes au Nigeria, en Syrie et en Somalie. Le Venezuela reste cependant le principal objectif de sa diplomatie guerrière.
La transformation du département de la Défense en celui de la Guerre par un décret de Donald Trump le 5 septembre 2025 n’était peut-être pas qu’une fantaisie rhétorique. Depuis lors, l’armée américaine a procédé à des bombardements au Nigeria et en Syrie et a pilonné des embarcations «suspectes» au large du Venezuela, au nom de la lutte contre le terrorisme et du combat contre le narcotrafic, de quoi donner une dimension universelle et acceptable à des actions qui peuvent poursuivre des intérêts très américains. Avant ces actions, les Etats-Unis sous Trump 2 avaient certes mené une guerre de douze jours entre le 13 et le 24 juin contre l’Iran, mais ils y avaient été entraînés par Israël et par le cycle de violences engagées par les proxis du régime de Téhéran contre l’Etat hébreu après le massacre perpétré par le groupe islamiste palestinien Hamas le 7 octobre 2023.
La lutte antiterroriste est le leitmotiv principal des interventions des Etats-Unis à l’étranger. En Syrie, plus de 70 positions de l’Etat islamique ont été visées dans plusieurs régions dans la nuit du 19 au 20 décembre, tuant au moins cinq membres de l’organisation, dont le chef d’une cellule chargée des drones. L’attaque avait une motivation extrêmement concrète, les représailles à l’assassinat le 13 décembre dans la région de Palmyre de deux soldats et d’un civil américains par «un tireur isolé de l’Etat islamique» qui s’est révélé être un membre des forces de sécurité syriennes dont les «idées islamistes extrémistes» avaient justififié la radiation prochaine de l’armée.
La défense des chrétiens
C’est non pas la défense des Américains mais bien celle des chrétiens qui a justifié aux yeux de Donald Trump la dernière opération en date menée à l’étranger par les Etats-Unis, au Nigeria. «J’avais précédemment prévenu ces terroristes que s’ils n’arrêtaient pas le massacre de chrétiens, ils le payeraient cher, et ce soir, ils ont payé», a clamé, le 25 décembre sur le réseau Truth social, le président américain, ajoutant «un Joyeux Noël à tous, y compris aux terroristes morts». Il a fait coup double: réaffirmer la puissance de frappe des Etats-Unis en toute impunité et partout à travers le monde et satisfaire les revendications de la base chrétienne conservatrice de ses partisans heurtée par les tueries confessionnelles qui frappent régulièrement le pays le plus peuplé d’Afrique.

L’attaque de Noël contre les djihadistes au Nigeria présente cependant une incohérence. Elle a été perpétrée contre des positions situées dans la forêt de Bauni à l’extrêmité septentrionale de l’Etat de Sokoto au nord-ouest du Nigeria. Or cette zone abrite davantage des groupes criminels motivés par des considérations lucratives dans les attaques et enlèvements qu’ils opérent que des mouvements extrémistes à l’idéologie islamiste. Tout juste a-t-il été signalé ces derniers mois l’incursion dans ce territoire de membres de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) en provenance du Niger. Cette nouvelle menace explique-t-elle l’intervention armée des Etats-Unis? La lutte contre les persécutions des chrétiens avancée par Washington pour la justifier aurait plus logiquement dû cibler le nord-est du Nigeria où sévit le groupe islamiste Boko Haram. Celui-ci, dont l’appellation peut se traduire par «l’éducation occidentale est un péché», est coutumier des enlèvements d’écoliers chrétiens. Ce n’est pourtant pas lui qui a été ciblé par l’attaque de Noël mais il s’agit peut-être d’une question de temps et d’opportunité puisque le ministre nigérian des Affaires étrangères, Yusuf Maitama Tuggar, a assuré que d’autres frappes étaient à prévoir dans le cadre d’opérations «conjointes».
«La lutte contre les persécutions des chrétiens avancée par Washington aurait plus logiquement dû cibler le nord-est du Nigeria.»
Mais sur la motivation confessionnelle de cette coopération, la lutte contre les violences antichrétiennes, les autorités d’Abuja se sont montrées plus circonspectes, le chef de la diplomatie indiquant même que «cela n’a rien à voir avec une religion particulière». Dans un pays divisé entre une population musulmane majoritaire au nord et une communauté chrétienne principalement présente dans le sud, le recours à l’argument religieux pour justifier une politique peut rapidement s’avérer inflammable. Le musulman Bola Tinubu, élu président en 2023, a d’ailleurs été discret sur cette opération américaine et sur la coopération qu’elle implique.
L’Etat islamique ciblé partout
En Syrie et au Nigeria, les gouvernements en place assurent que les bombardements américains ont été menés en concertation avec eux. Ce fut également le cas lorsque les Etats-Unis opérèrent au tout début du second mandat de Donald Trump des frappes contre des islamistes, le 1er février et le 27 mars 2025, sur les monts Golis et près de la ville de Bosaso au nord de la Somalie. Le groupe Etat islamique était visé alors que la principale menace contre les autorités de Mogadiscio est le groupe des Shebab qui contrôle un quart du territoire au sud du pays. Le Premier ministre somalien Hamza Abdi Barre avait assuré à l’époque que l’opération avait été coordonnée avec son gouvernement.
«Les autorités nigérianes restent engagées dans une coopération de sécurité structurée avec des partenaires internationaux, dont les Etats-Unis, afin de lutter contre la menace persistante du terrorisme et de l’extrémisme violent», a commenté le chef de la diplomatie nigériane Yusuf Maitama Tuggar après l’attaque américaine dans le nord-ouest du pays. Il semblait ainsi minimiser l’apport de la première puissance militaire mondiale dans le combat, comme si, dans un Etat à forte population musulmane, il était difficile d’assumer une coopération avec un Donald Trump aligné notamment sur les positions israéliennes dans la guerre de Gaza.
Pétrole inexportable
La confrontation engagée par Donald Trump contre le Venezuela de Nicolas Maduro présente des enjeux autrement plus colossaux que les interventions éparses, même controversées, contre le djihadisme islamiste. Son dernier épisode en témoigne. Le 20 décembre, la marine américaine déployée avec d’importants moyens dans la mer des Caraïbes depuis l’été a saisi un pétrolier, le Centuries, battant pavillon du Panama. Motivation: il transportait du pétrole de la société vénézuélienne publique de pétrole PVDSA sous sanctions américaines. Selon le site d’informations Axios, 18 navires de ce type séjournent dans les eaux du Venezuela. En vertu du blocus naval imposé par l’administration Trump depuis le 16 décembre, ils sont donc susceptibles d’être eux aussi arraisonnés.
Mais la problématique dépasse la question des relations entre les Etats-Unis et le pays dirigé par l’autocrate Nicolas Maduro. Pour preuve, le Centuries saisi avait été affrété par une société chinoise pour le transport de 1,8 million de barils de pétrole. Le ministère chinois des Affaires étrangères a dénoncé les arraisonnements des pétroliers comme «une grave violation du droit international». Ils s’inscrivent dans la volonté des Etats-Unis de forcer le départ de Nicolas Maduro du pouvoir qu’il occupe d’une main de fer depuis mars 2013.
Par ces immobilisations de pétroliers, Donald Trump affiche ouvertement l’objectif du déploiement des forces américaines dans les Caraïbes. Si un temps, les attaques d’embarcations soupçonnées d’appartenir à des trafiquants de drogue (environ 25 ayant causé la mort de plus de 100 personnes depuis l’été) pouvaient accréditer la thèse de la lutte contre le narcotrafic, la bataille engagée contre le secteur pétrolier vénézuélien et traduite par le blocus naval et la saisie de navires donne une autre dimension à la confrontation. Le pétrole est la principale source de revenus de l’Etat vénézuélien et la Chine est son plus grand importateur. L’asphyxie progressive du régime est bien recherchée…
La «doctrine du gros bâton»
Pour les Etats-Unis, la «bataille du pétrole» permet en outre de faire d’une pierre deux coups. Le Venezuela est un des principaux fournisseurs en hydrocarbures de Cuba, autre régime honni par l’administration Trump. Un défaut d’approvisionnement de pétrole vénézuélien pourra difficilement être pallié. Or, la situation économique et sociale dans l’île s’aggrave au point que la survie du régime est questionnée.
Donald Trump réinvente-t-il la politique de la canonnière popularisée il y a plus d’un siècle par Theodore Roosevelt, président des Etats-Unis de 1901 à 1909? Appelée aussi «doctrine du gros bâton», elle visait à développer une diplomatie fondée sur des démonstrations de puissance militaire associée à la menace sous-jacente d’engager des hostilités. En l’occurrence, à propos du Venezuela contemporain, l’étape suivante de la stratégie américaine consisterait à mener une opération armée sur le territoire même du pays. Il n’en est pas sérieusement question à ce stade, le blocus naval servant précisément à l’éviter. Mais combien de temps les alliés de Nicolas Maduro, la Russie et la Chine, accepteront-ils cette pression qui conduirait inéluctablement à l’effondrement du régime?
«Combien de temps les alliés de Nicolas Maduro accepteront-ils cette pression qui conduirait à l’effondrement du régime?»