Israël interdit des organisations humanitaires d’activités à Gaza, faute de répondre à certains critères. Le président de Médecins du Monde, Jean-François Corty, dénonce la passivité européenne.
Depuis le 1er janvier, près d’une quarantaine d’organisations humanitaires sont empêchées de travailler dans la bande de Gaza, parce qu’elles n’ont pas satisfait au respect de nouvelles conditions d’accréditation par le gouvernement israélien. Celui-ci argue la lutte contre le détournement de l’aide au profit du Hamas et contre l’infiltration d’ONG par ses militants pour justifier les nouvelles contraintes. Les opérateurs humanitaires concernés y voient d’autres objectifs. Médecins du Monde fait partie des associations qui ont refusé de se plier à cette politique. Jean-François Corty, son président, en explique les raisons.
Quelles sont les motivations du gouvernement israélien?
Dès le lendemain du 7 octobre 2023, la politique de Benjamin Netanyahou a consisté à délégitimer le droit international humanitaire et les organisations internationales, ONG et Nations unies, en tuant délibérément des acteurs de terrain, en créant les conditions d’une aide humanitaire sous-proportionnée, en rendant difficile le travail des associations, voire parfois impossible avec des restrictions sur l’entrée de matériel, la destruction de bureaux ou de lieux de soins… Ce processus atteint aujourd’hui le stade ultime de l’expulsion par la voie juridique d’une bonne partie des organisations indépendantes qui ne sont pas alignées sur le récit de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou.
Que répondez-vous aux arguments avancés par le gouvernement israélien pour justifier cette sélection?
Israël utilise trois arguments. Le premier, l’emploi par les organisations de personnes présumées membres de groupes terroristes dans leur staff, un reproche fait notamment à Médecins sans frontières. L’accusation n’est pas prouvée, comme on l’a vu précédemment dans le cas de l’Unrwa (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens dans le Proche-Orient), et, quand bien même, il y aurait malheureusement un membre d’une ONG associé à un groupe terroriste, ce serait à l’insu du plein gré des organisations. Ce n’est pas parce qu’il y a une «brebis galeuse» que toute l’organisation doit être discréditée. Le deuxième argument est le fait que des ONG, celles qui font du plaidoyer et dénoncent notamment le non-respect du droit international humanitaire et le possible génocide en cours, iraient à l’encontre des choix politiques de l’autorité israélienne. Le troisième argument –c’est officiellement celui avancé à l’encontre de Médecins du Monde– est de ne pas donner la liste des membres de nos équipes aux autorités. Il faut comprendre que l’on est dans un contexte d’occupation où 300 humanitaires ont été tués, où des centaines de soignants ont été tués, emprisonnés, torturés… On n’est pas en situation de pouvoir faire confiance aux autorités israéliennes sur la manière dont elles géreront ces listes. C’est la raison pour laquelle Médecins du Monde, comme beaucoup d’autres, n’a pas souhaité communiquer ces noms. 37 organisations ont été dernièrement évincées, dont, entre autres, Save the Children. Il s’agit de grosses associations qui ont fait leurs preuves dans de nombreux conflits depuis des années. On n’est pas dupe du fait que cette rhétorique du gouvernement israélien relève de la propagande pour nous faire dégager. D’autant que, dans le même temps, des organisations, notamment évangéliques américaines, dont certaines ont pour vocation de déradicaliser la population palestinienne, peuvent travailler. C’est cela, l’objectif des autorités.
«Les besoins sont immenses et l’aide humanitaire est mise à mal.»

Quelles peuvent être les répercussions de cette mesure sur l’aide aux Palestiniens?
Les autorités israéliennes affirment que seul 1% de l’aide sera touché. Mais on sait que ces évictions auront pour conséquences des centaines de milliers de consultations de médecine générale qui ne seront plus conduites, des dizaines de milliers d’opérations de chirurgie qui ne seront pas menées, des soins, des suivis de grossesse et de problèmes de santé mentale qui ne pourront pas être réalisés alors même que l’on est dans un contexte où les besoins sont immenses.
Ces pratiques violent-elles clairement le droit humanitaire international?
Le droit international humanitaire est violé depuis longtemps: en tuant des humanitaires comme jamais dans des conflits contemporains, en détruisant des hôpitaux et des écoles, en provoquant la mort de civils en masse, en restreignant l’entrée de l’aide, en ne laissant pas évacuer les blessés… Tout cela n’a pas été respecté. Aujourd’hui, 20.000 personnes blessées ou malades nécessiteraient d’être évacuées de Gaza parce qu’elles ne peuvent être prises en charge dans les structures hospitalières peu efficientes, et on n’arrive pas à le faire. Un quart de la population ne se nourrit pas encore correctement à Gaza. Et les Gazaouis sont confrontés à de fortes intempéries, pluies et froid. Les besoins sont immenses et l’aide ne rentre pas de manière proportionnée; au contraire, elle est mise à mal.
Comment analysez-vous la réaction des Etats européens à la décision israélienne?
Plusieurs pays européens ont fait part de leur inquiétude de voir l’aide humanitaire empêchée et ont évoqué une catastrophe. La réaction est faible. On voit bien que les Européens laissent faire. De plus, en ce qui concerne la France, le ministre délégué en charge de l’Europe, Benjamin Haddad, a contribué au récit de décrédibilisation des organisations internationales. Il a demandé une enquête à l’échelle européenne pour s’assurer que les fonds utilisés par l’Union pour financer les ONG n’ont pas été détournés. Il contribue à la délégitimation d’organisations qui mènent aujourd’hui à cette stratégie d’expulsion des ONG par le gouvernement israélien. Cet alignement sur le récit de Donald Trump et Benjamin Netanyahou est absolument terrifiant.