Les boules de graines et de graisse vendues dans les animaleries et les supermarchés sont à proscrire. © GETTY

Nourrir les oiseaux? Pourquoi ce n’est pas une si bonne idée

Estelle Spoto Journaliste

On pense bien faire en proposant de la nourriture aux oiseaux par grand froid. Mais ces gestes bien intentionnés peuvent se révéler néfastes. Rien ne compense un jardin naturellement nourricier.

Le secteur du nourrissage des oiseaux est florissant. Le bureau d’études de marché WiseGuy Reports indiquait, en août dernier, que la taille du marché des mangeoires extérieures «devrait passer de 1,71 milliard de dollars en 2024 à 2,2 milliards d’ici à 2032», avec un taux de croissance d’environ 3,33% au cours de cette période. En 2019, un article publié dans la revue Nature et dirigé par la chercheuse du British Trust for Ornithology (BTO) Kate E. Plummer indiquait que «la proportion d’espace publicitaire dédié à l’industrie de l’alimentation pour oiseaux avait augmenté considérablement au fil du temps, indiquant une popularité croissante du nourrissage des oiseaux sauvages». L’offre de produits a crû de manière exponentielle depuis les années 1980. Un rapide coup d’œil sur les dépliants des grandes surfaces en cette période de l’année suffit pour se convaincre que la tendance se maintient. «La popularité croissante de l’observation des oiseaux et de l’enthousiasme pour la nature est un moteur important de l’industrie du marché mondial des mangeoires à oiseaux d’extérieur, relevait WiseGuy Reports. A mesure que les gens prennent conscience de l’importance de la biodiversité et du rôle que jouent les oiseaux dans l’écosystème, ils s’adonnent de plus en plus à des activités telles que l’observation et l’alimentation des oiseaux

«Dans la nature, les oiseaux ne mangent pas de graisse!»

Maladies et poisons

Pourtant, Mario Ninanne, président de la Ligue royale belge pour la protection des oiseaux (LRBPO), qui a commencé l’ornithologie de terrain il y a plus de 50 ans, est formel: «Idéalement, il ne faudrait pas nourrir les oiseaux.» Premier argument du spécialiste: «En les nourrissant, on provoque des rassemblements; si un oiseau est malade, il contaminera tous les autres.» «On parle beaucoup pour le moment de la grippe aviaire, mais de manière globale, de nombreux pathogènes sont transmis entre les oiseaux, souligne pour sa part Anne Weiserbs, biologiste et spécialiste de l’ornithologie chez Natagora depuis 30 ans, qui a pris en charge pendant 20 ans le monitoring des oiseaux en Région bruxelloise. Quand on nourrit mal, on crée des concentrations d’oiseaux dans des endroits « malsains ». Mettre des couches de graines dans une maisonnette sur laquelle il va pleuvoir, où les oiseaux se poseront et déposeront leur fiente et feront tomber des graines par terre qui attireront d’autres oiseaux en concentration sous la mangeoire est le pire des schémas. Pour faire ça, mieux vaut ne rien faire.»

Deuxième argument avancé: la qualité de la nourriture proposée est généralement médiocre. Les boules de graines et de graisse vendues dans les animaleries et les supermarchés sont à proscrire. «Evidemment, c’est facile et attractif, parce qu’une dizaine de mésanges viendront s’agglutiner sur la boule et les gens seront contents. Mais non seulement ces filets en plastique polluent l’environnement et régulièrement des oiseaux y restent accrochés et meurent, mais la graisse est aussi déconseillée, insiste Mario Ninanne. Dans la nature, les oiseaux ne mangent pas de graisse. De plus, il s’agit souvent de graisses de très mauvaise qualité, de graisses récupérées. Pour les oiseaux, c’est vraiment du poison. Autre problème des graisses: si on ne les remplace pas régulièrement, après quelques jours sous la pluie et dans le froid, elles deviennent rances et provoquent des troubles digestifs chez l’oiseau, qui ira mourir quelques centaines de mètres plus loin. Et personne ne s’en rendra compte.»

Un autre aliment dont certains oiseaux raffolent peut se révéler toxique: après quelques jours à l’extérieur, avec les variations de température et l’humidité, les cacahuètes risquent d’être contaminées par l’aflatoxine, qui peut, selon la dose, entraîner la mort, inhiber le métabolisme ou provoquer des cancers. Quant aux vers séchés, ils ont potentiellement une influence négative, comme l’affirme le président de la LRBPO: «En hiver, les oiseaux ne trouvent en principe pas ces vers. Cette nourriture leur apporte alors des protéines dont ils ont besoin seulement à partir du printemps et ce changement d’alimentation influe sur leur métabolisme.»

«Nourrir les oiseaux ne compensera jamais le fait d’avoir un jardin désertique.»

Des jardins moins semblables

Plutôt que le nourrissage, les ornithologues préconisent d’aménager son jardin ou son balcon de manière à ce qu’il puisse aider les oiseaux toute l’année. «Offrir de la nourriture aux oiseaux ne compensera jamais le fait d’avoir un jardin désertique, avec une pelouse ultraentretenue, coupée rase, et quelques arbres qui ressemblent à des poteaux, assure Anne Weiserbs. La notion du « joli » chez les humains a été fortement influencée par l’industrie phytosanitaire. Des jardins plus naturels, plus bucoliques, permettent aux oiseaux de se nourrir, mais aussi de se cacher, pour se protéger des prédateurs et se reproduire. Il ne faut pas forcément transformer son jardin en jungle, mais d’abord en bannir les produits phyto, puis laisser des zones plus diversifiées avec des fleurs sauvages, un tas de branches, des haies un peu plus touffues avec des essences indigènes (lire par ailleurs), des zones d’herbe un peu plus haute…»

Les baies du lierre grimpant sont appréciées des fauvettes à tête noire. © GETTY

Quand on sait que 78% des Belges ont un jardin, d’une superficie moyenne de 551 mètres carrés (étude Comeos de 2020), cela fait tout de même potentiellement un ou deux milliards de mètres carrés qui peuvent influencer positivement l’avifaune. Anne Weiserbs a piloté l’analyse des résultats pour la période 2004-2022 du «Grand recensement des oiseaux au jardin en Wallonie et à Bruxelles» et le constat est sans appel: peut mieux faire! «Les oiseaux capables de s’adapter aux jardins très dépouillés vont très bien, reconnaît-elle. Mais malheureusement, cela fait dix espèces sur les 69 qui pourraient être présentes. Vingt espèces sont en diminution, majoritaires des petits passereaux sensibles à la diversité des habitats dans les jardins, comme le bruant jaune, le moineau friquet, le verdier, la mésange huppée, la mésange nonnette, l’orite à longue queue ou le roitelet huppé. Parce que les jardins sont trop entretenus et se ressemblent trop. Or, dès qu’on laisse plus de place à la diversité, on constate directement qu’il y a plus d’oiseaux, et plus d’espèces différentes

Pour les irréductibles du nourrissage, quelques règles d’or s’imposent. «L’objectif est de leur donner un petit coup de main quand les conditions sont difficiles, c’est-à-dire en cas de neige ou de gel persistant, précise Damien Hubeau, spécialiste ornitho depuis 40 ans aux Cercles des naturalistes de Belgique. Nourrir tout l’hiver, voire toute l’année, n’a pas de sens. Il faut aussi veiller à la qualité de ce qu’on donne, plutôt que de se précipiter sur ce qu’il y a de moins cher dans le commerce. Le tournesol, c’est vraiment la base. On constate que quand les gens achètent des mélanges de graines, les mésanges qui arrivent à la mangeoire prennent essentiellement le tournesol, et jettent tout ce qui ne les intéresse pas au sol. Il y a toujours des oiseaux comme les pinsons qui viennent picorer ce qui est tombé, mais il y a un risque, s’il y a trop de nourriture, que des bactéries se développent à cause de l’humidité et provoquent des maladies aux pattes ou aux becs des oiseaux. Il vaut mieux être parcimonieux et régulier que mettre de trop grandes quantités qui finissent par s’abîmer avec le temps.»

Pour éviter la propagation des maladies, les graines seront placées dans des silos espacés dans le jardin, déplacés de temps en temps et nettoyés à l’eau et au savon. Beaucoup d’entretien, donc. La plantation d’un arbuste à baies sera moins coûteuse en effort, et bien plus efficace.

 

 

Le jardin open bar

Quelles espèces planter dans son jardin ou installer sur le balcon pour régaler les oiseaux, en hiver et tout le reste de l’année? Voici l’avis éclairé de Damien Hubeau, des Cercles des naturalistes de Belgique:.

«Arracher le lierre grimpant est une grosse erreur, parce que cette plante alimente des oiseaux de toutes tailles. Ses baies noires constituent une des rares nourritures qui subsistent encore à la sortie de l’hiver, quand les premiers migrateurs reviennent, notamment les fauvettes à tête noire, qui se ruent dessus. Ces baies sont aussi très appréciées des grives et des rouges-gorges. L’églantier, ou rosier des haies, que l’on trouve assez souvent dans les campagnes, produit des baies rouges très appréciées des fringilles, c’est-à-dire la famille du pinson, du verdier et du bouvreuil. Les baies de la viorne obier sont la plupart du temps délaissées par les oiseaux, mais servent de réserve à la fin de l’hiver, quand il n’y a plus rien d’autre. On y tombe parfois sur un hivernant incroyable, le jaseur boréal, un très bel oiseau qui arrive dans nos régions quand il y a pénurie de nourriture ailleurs. Le sorbier des oiseleurs, plante majeure en automne, alimente les turdidés, la famille des grives et des merles. On peut encore citer le houx, la bourdaine, l’aubépine, dite « l’épine blanche », et le prunellier, dit « l’épine noire », fournisseurs de baies pour de nombreux oiseaux.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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