dette publique Belgique France
En France comme en Belgique, le niveau de la dette publique doit préoccuper les autorités politiques.

France ou Belgique, qui a la plus grosse dette? «En tout cas, si elle se prend un mur, nous aussi»

Benjamin Hermann
Benjamin Hermann Journaliste au Vif

La dette publique fait l’objet de toutes les inquiétudes en France. En Belgique aussi, le niveau d’endettement, tous niveaux de pouvoir confondus, n’est guère rassurant. Peut-on vraiment comparer les deux situations? Eclairage.

«Notre pays est en danger parce que nous sommes au bord du surendettement.» Quoi qu’on pense du constat posé par le Premier ministre français, François Bayrou, il faut admettre que les termes sont plutôt alarmistes. En Belgique aussi, dans le contexte récent de la formation des différents gouvernements, dont l’Arizona évidemment, le spectre d’une dette publique démesurée a régulièrement été brandi. De la France ou de la Belgique, finalement, qui se trouve dans la situation la plus catastrophique? Et peut-on répondre facilement à cette question?

L’actualité politique française est bien différente de celle de la Belgique, évidemment. François Bayrou a annoncé cette semaine qu’il sollicitait le vote de confiance de l’Assemblée nationale, espérant obtenir l’aval d’une majorité pour mener sa politique de rigueur budgétaire et de désendettement. En Belgique, hormis en Région bruxelloise, les différents niveaux de pouvoir sont bien dotés de gouvernements de plein exercice, qui entament présentement leurs travaux budgétaires.

Concernant la dette publique, la situation des deux pays est régulièrement qualifiée de catastrophique par leurs autorités politiques respectives, qui s’attellent à redresser la barre. La thématique est complexe et la comparaison des cas français et belges pourrait être développée dans des ouvrages entiers d’économie. Pour le commun des mortels, une des premières pierres d’achoppement consiste à savoir quels indicateurs comparer.

Des centaines de milliards de dette

Comparer des valeurs absolues n’a guère de sens, sans tenir compte de l’échelle des économies. On retiendra néanmoins que, selon les données du Fonds monétaire international (FMI), la dette publique belge, tous niveaux de pouvoir confondus, se chiffrait fin 2024 à 642 milliards d’euros, celle de la France s’élevant à 3.305 milliards d’euros.

Ramenée à un montant par habitant, c’est pour la Belgique que les montants de la dette publique brute sont les plus élevés au niveau européen. Elle est de l’ordre de 55.000 euros par habitant dans le plat pays, mais de presque 50.000 euros par habitant en France, un montant comparable à l’Italie également. Nos voisins allemands et luxembourgeois sont endettés à hauteur d’un bon 30.000 euros par habitant. Les Néerlandais dépassent les 25.000 euros. Les «meilleurs élèves» de la zone euro se trouvent dans les pays baltes, qui gravitent autour des 10.000 euros.

France et Belgique dans le peloton de tête

Le rapport entre la dette et le PIB est un critère régulièrement employé pour évaluer et comparer les niveaux d’endettement. Pour la Belgique comme pour la France, le montant de la dette est supérieur à celui du PIB, donc de la richesse produite. Selon les fameux critères du Traité de Maastricht et en vertu du Pacte de stabilité et de croissance de la zone euro, les Etats sont convenus de converger vers un plafond de 60%. Il est largement dépassé, tant par la France que par la Belgique.

Selon cet indicateur, la Belgique figure en quatrième position du peloton européen, derrière la Grèce, l’Italie et la France, précisément. Les deux pays font donc bien partie des «mauvais élèves». A une échelle plus globale et à titre de comparaison, signalons que la dette publique du Japon, la plus élevée de l’OCDE, se chiffre à environ 240% du PIB, et celle des Etats-Unis à 120%.

«C’est un indicateur, certes, mais calculer la dette en pourcentage du PIB a un côté particulier, car on compare un stock (au numérateur) à un flux (au dénominateur). En effet, la dette correspond à un stock, qui grossit éventuellement, alors que le PIB est un flux qui varie au cours du temps et pour lequel on recommence à zéro chaque année», explique Mikael Petitjean, professeur d’économie à l’UCLouvain et chief economist chez Waterloo Asset Management.

La dette et le risque de contagion

L’endettement de la France comme de la Belgique est-il vraiment problématique? Les économistes se veulent plus ou moins rassurants. Mais une chose est certaine, aux yeux de Bertrand Candelon, économiste et professeur de finance à l’UCLouvain: en cas de crise de la dette, le sort de la Belgique sera lié à celui de la France. Par effet de contagion, en quelque sorte.

«Si la situation tourne mal en France, notre situation sera très préoccupante aussi. Cela fait plusieurs années que j’essaie de faire passer ce message, indique Bertrand Candelon. Vraiment, s’ils se prennent un mur, on foncera dedans aussi. Lors de la crise de la dette en 2011-2012, la Belgique et la France étaient considérées comme des safe havens (NDLR: valeurs refuges). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, à présent ce sont des pays comme l’Espagne ou le Portugal, notamment.»

Le point commun de la France et de la Belgique, selon l’économiste, est le fait qu’elles n’ont pas suffisamment pris leur problème de dette publique à bras le corps. «L’Allemagne et les Pays-Bas, si une crise survient, seront considérés comme de bons gestionnaires, ils ont réduit leur dette et pourront bénéficier des flux. La France et la Belgique seront perçues comme mauvaises gestionnaires.»

La croissance n’est pas très bonne de part et d’autre de la frontière, de surcroit. Si la situation se dégrade, les investisseurs étrangers risquent de se détourner des deux pays, prévient l’économiste.

La France et la Belgique inspirent-elles de la confiance?

C’est à ce stade que peut intervenir un autre critère d’évaluation, à savoir «la confiance des investisseurs dans la capacité du pays à rembourser la dette. La dette du Japon est gigantesque, mais personne ne parle de la crise de la dette chez eux. La confiance est donc importante.» C’est d’autant plus vrai en France et en Belgique, dont le financement de la dette est fortement dépendant des investisseurs étrangers.

Cette confiance peut s’évaluer à partir des primes de risques en quelque sort exigées par les investisseurs pour le financement de la dette. Là encore, il y a lieu de s’inquiéter un peu, selon Bertrand Candelon, les taux français et belges connaissant actuellement une tendance à la hausse, ce qui n’est pas le cas des voisins néerlandais et allemands par exemple. Illustratif, le taux souverain à 10 ans était ce 29 août en matinée de 3,28% pour la Belgique et de 3,50% pour la France, mais de 2,70% pour l’Allemagne et 2,89% pour les Pays-Bas.

Le calcul est relativement simple à comprendre, explique Bertrand Candelon: si la dette peut être financée par la croissance, mais que cette croissance est moindre que les taux d’intérêt, «alors vous creusez votre déficit, même en situation de croissance».

Pour sa part, Mikael Petitjean se veut un peu plus rassurant quant à ces taux d’intérêt. «Il faut les surveiller, parce les choses peuvent évoluer très vite. Mais les différences observées entre la France et l’Allemagne et leur évolution dans le temps, à ce jour, sont tout à fait banales.»

«Je ne dis pas qu’il y aura une crise de la dette, je dis simplement qu’on prend des risques. C’est une question de probabilités.»

Par ailleurs, rassure un peu ce dernier, la différence d’échelle entre la France et la Belgique rend les comparaisons un peu hasardeuses. «Si, d’aventure, le FMI devait gérer le cas français (NDLR: le ministre français de l’Economie ne l’a pas exclu), ce serait pratiquement impossible. La dette française, c’est un trop gros morceau. C’est un facteur plus handicapant pour la France que pour la Belgique.»

Les économistes dissèquent les données en fonction du poids de la dette à court terme par rapport à la dette à long terme. Les organismes chargés de gérer la dette publique –l’Agence fédérale de la dette en Belgique– veillent à en minimiser les coûts, en jonglant au mieux avec les taux de financement. «Globalement, il faut reconnaître que les arbitrages entre court terme et long terme ont été gérés adéquatement ces dernières années, de mon point de vue», cette heureuse nouvelle ne concernant jamais que la charge de la dette et non le poids de la dette en tant que telle.

Bientôt le malaise cardiaque?

Enfin, et c’est «un véritable talon d’Achille pour des pays comme la France et la Belgique», selon Mikael Petitjean, le niveau des dépenses sociales en pourcentage du PIB y est élevé. «C’est compliqué pour les gouvernements d’ajuster le tir, tant les marges de manœuvre sont faibles. Diminuer les dépenses est difficile, alors que les impôts se situent déjà à des niveaux stratosphériques.»

Aux yeux des économistes, bien qu’ils sont plus ou moins alarmistes sur les dangers encourus, il est généralement admis que les niveaux d’endettement des deux pays sont excessifs, dans des proportions à peu près comparables, et exigeraient une prise en main ambitieuse des autorités politiques.

«Je ne dis pas qu’il y aura une crise de la dette, je dis simplement qu’on prend des risques. C’est une question de probabilités. Si vous fumez deux paquets de cigarettes et buvez deux bouteilles de whisky par jour, je ne peux pas vous assurer que vous ferez un malaise cardiaque, mais que vous augmentez fortement la probabilité que ça vous arrive», avertit Bertrand Candelon.

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