v
La vente de cigarettes élecrtoniques jetables en ligne se développe malgré l'interdiction du 1 janvier 2025. © Belga Image

«Mon bénéfice? Entre 800 et 1.400 euros par mois»: comment le marché noir des puffs surfe sur l’interdiction de vente

Il y a tout juste un an, la Belgique devenait l’un des premiers pays européens à interdire la vente de cigarettes électroniques jetables. Alors que la consommation, en particulier chez les plus jeunes, continue d’augmenter, la proscription a transformé la vente en ligne.

«C’est justement parce que c’est interdit que j’ai commencé à en vendre», témoigne Matteo. Lors d’un séjour à la montagne au début de l’année dernière, l’étudiant louvaniste a un «déclic»: «Nonante pour cent des gens fumaient. Juste après l’interdiction, tout le monde se rendait à Bruxelles, à la galerie Agora, pour en acheter discrètement. Je me suis dit que me fournir en ligne et revendre à Louvain-la-Neuve pouvait être rentable.»

Transit par la Chine et l’Allemagne

Concrètement, Matteo se fournit en Chine, grâce à des numéros WhatsApp dénichés sur Internet: «Je connaissais déjà un peu le petit monde de la revente de vêtements depuis la Chine, c’est en gros le même principe.» En trois semaines, le colis arrive à l’adresse indiquée et le réseau se met en place pour la revente: «Certaines personnes s’approvisionnent directement chez moi pour leur consommation personnelle. D’autres m’achètent des boîtes et revendent à l’unité autour d’eux.»

Pour ce genre de commande à l’étranger, de grosses sommes doivent être avancées. «La MOQ (NDLR: minimal order quantity, la quantité minimale d’une commande) chez nos contacts en Chine est souvent de dix boîtes, soit 100 puffs. Certains commandent jusqu’à 100 boîtes. On ne sait pas vraiment comment ça se passe, mais les paiements partent vers une banque allemande et je pense qu’ils centralisent tout là-bas», détaille Matteo. Les marges de l’étudiant? Variables, en fonction de son stock, confesse-t-il. «Des clients, il y en a toujours, je dois juste disposer de tous les arômes, avoir du stock, etc.» Une puff JNR 18K, l’un des modèles phares, se vend, en moyenne, à 15 euros. Chez des fournisseurs belges, on les trouve aux alentours de 8 euros; en passant par la Chine, Matteo les paient 6 euros. «Mon bénéfice? Je dirais entre 800 et 1.400 euros par mois», avoue-t-il. Une autre source évoque même de 2.000 à 3.000 euros mensuels!

Insta, Snap… et Vinted

Autre personne, autre filière. Chloé, également étudiante, passe, elle, par Vinted: «Je suis tombée sur un TikTok où quelqu’un expliquait comment s’en procurer grâce à cette plateforme.» Chloé fait des commandes groupées: «Elles sont à 9 ou 10 euros, c’est moins cher que ce qu’on trouve dans des night-shops ou à Bruxelles. Je prends juste une marge pour me payer une vape gratuite; en échange, je fais toutes les démarches pour mon groupe de potes.» Un fournisseur français, toujours le même, lui envoie sa commande via la plateforme de vente de seconde main. «C’est clair que si un jour une commande n’arrive pas, vu que c’est illégal, je ne pourrai pas aller me plaindre, mais c’est le jeu. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu de problème», assure-t-elle.

Noah, 17 ans, a lui acheté une fois une boîte de puffs à Bruxelles, juste après l’interdiction. Mais, depuis, c’est par les (très) nombreux comptes Instagram, Snapchat et Facebook qu’il se fournit: «Je suis allé me fournir à Bruxelles en mars quand personne ne savait où aller. J’ai fait ça pour mon groupe de potes. Depuis, beaucoup de comptes se sont créés sur les réseaux, plus besoin d’aller à Bruxelles».

Une amende forfaitaire de 1.500 euros

Du côté de l’inspection du SPF Santé publique qui gère les contrôles, un budget spécifique a été débloqué il y a trois ans. Le service dispose maintenant d’un inspecteur et de 3,5 contrôleurs qui se consacrent entièrement à la surveillance du marché en ligne. Le service agit sur trois piliers, explique Mathieu Capouet, leur directeur: les grandes plateformes pour tenter de supprimer les comptes problématiques, des actions avec les services des douanes et la traque de vendeurs en ligne. Pour ce dernier volet, le SPF joue les faux clients: «Si on a suffisamment d’éléments, on demande un mandat, qui est en général octroyé, puis on se rend sur place avec une équipe de police.» En 2025, 113 enquêtes ont été ouvertes sur les réseaux sociaux et seize visites domiciliaires effectuées. Plus de 2.300 cigarettes électroniques jetables ont en outre été saisies.

Que risquent donc Matteo, Chloé et Noah pour cette possession et vente d’objets illicites? En cas de contrôle, outre la saisie des cigarettes trouvées, les revendeurs risquent une amende forfaitaire de 1.500 euros. Celle-ci peut augmenter en fonction de la quantité saisie. «Dès qu’on entre dans la commercialisation à grande échelle, cela peut vite monter», précise Mathieu Capouet.

Un produit «hyperaddictif»

Par ailleurs, en matière de santé, Mathieu Capouet rappelle qu’on n’a pas encore le même recul que pour la cigarette: «On ne sait pas ce qu’on découvrira dans dix, quinze, 20 ans sur l’effet sanitaire de ces produits.» La cigarette électronique est également très addictive, d’autant plus quand le pourcentage de nicotine est élevé. «Dans les produits non conformes, les taux sont parfois plus hauts que ce qui est indiqué sur la boîte. On peut y être accro en quelques jours», alerte-t-il.

L’enquête du VAD (le centre flamand d’expertise sur l’alcool et les drogues) montre que l’utilisation régulière de l’e-cigarette chez les jeunes âgés de 12 à 18 ans a triplé entre 2018-2019 et 2022-2023. Cette augmentation ne semble pas s’être arrêtée depuis. Matteo en témoigne: «Côté consommation, c’est de pire en pire. C’est hyperaddictif, ma copine se réveille la nuit pour fumer. Les puffs à 5%, c’est vraiment des doses superpuissantes. Moi, je n’en ai jamais fumé, je ne conseille pas. Je vois de plus en plus de jeunes qui s’adressent à moi, des gosses de 13 ans, j’évite de leur revendre.»

«C’est clair qu’il y a un boom. Quand on en discute avec nos collègues européens, on vit tous la même chose: la consommation explose. En Espagne, ils sont à plus de 20% chez les 15-25 ans. Je pense que, même si ça augmente, les mesures restrictives en Belgique permettent d’endiguer cette hausse», conclut Mathieu Capouet.

Emile Thoreau (st.)

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire