Quand les ingénieurs mettent en cause la finalité de leurs études… © GETTY

Déserter l’ordre social dominant peut-il forcer sa mutation?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

Ingénieure ayant refusé de suivre les filières qui font la «guerre au vivant», Jeanne Mermet questionne la capacité de passer de l’acte individuel à un mouvement collectif.

A l’origine du livre Désertons (1) de Jeanne Mermet, figure cette tribune d’étudiants d’AgroParisTech parue en 2022 avec cette interpellation à la société: «Jeunes diplômé.es, nous étions parti.es pour des carrières promettant confort et privilèges, en échange de notre loyauté à la classe bourgeoise dominante. Nous avons déserté, car nous refusons ce rôle complice.» L’autrice elle-même avait anticipé ce mouvement trois ans plus tôt. Diplômée de la prestigieuse Ecole polytechnique en tant qu’ingénieure spécialisée dans le développement des réseaux électriques pour la transition énergétique, elle avait dû en modéliser, lors de sa dernière année d’études, sur la base de «projections de la Commission européenne qui prévoyaient en 2050 le doublement des consommations d’énergie, avec de l’électricité toujours produite à partir de pétrole, de charbon, de gaz et de nucléaire». Une transition énergétique avec toujours plus d’énergie traditionnelle: la dissonance avait forcé Jeanne Mermet, elle aussi, à déserter.

L’acte de déserter n’est-il pas là un luxe de privilégié?

Dans son essai, elle explore les questions que posent cette décision. N’est-il pas préférable de tenter de changer le système de l’intérieur? L’acte de déserter n’est-il pas là un luxe de privilégié quand on se rend compte qu’«alors que certain.es s’éloignent du système pour ne pas y participer, d’autres luttent pour y être reconnu.es et traité.es dignement»? Sa réflexion pose en réalité la question fondamentale du rôle de la science. Car Mermet dresse un parallèle que certains pourront juger trop radical entre le conflit militaire et la guerre contre le vivant, jugeant que «la place que tiennent la recherche scientifique et les techniques dans le fonctionnement de cette machine de guerre est essentielle».

«Au vu des enjeux multiples qui entourent ce sujet, je me suis laissé emporter par une ambition plus large, reconnaît l’autrice, celle de désenclaver la désertion d’un geste individuel réservé à un certain groupe social, et de tenter d’en faire un véritable sujet de société.» Elle a d’ailleurs cocréé le collectif Les Désert’Heureuses «pour […] jouer le rôle de passerelle, de filière d’extraction, et même de « pôle emploi de la désertion », histoire de rigoler». Avec un sujet on ne peut plus sérieux que l’après-Covid avait mis en lumière à travers le mouvement de «la grande démission». Les désertions, encore marginales, en sont le prolongement, même si elles sont davantage motivées par des préoccupations environnementales que par «la volonté de ne pas participer à l’ordre social dominant» comme le prône Mermet.

(1) Désertons, par Jeanne Mermet, éd. Wildproject – Les Liens qui libèrent, 176 p.
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