Bouchez et Leisterh présentent la note «pour que Bruxelles prenne son destin en main». Elle sera débattue au parlement dans l’optique de la formation d’un gouvernement bruxellois. BELGA PHOTO ERIC LALMAND © BELGA

Région bruxelloise : chronique d’un gouvernement « pas encore annoncé »

La Région bruxelloise se prépare à battre, mardi, le tristement célèbre record de 540 jours sans gouvernement en Belgique, jusqu’ici détenu par l’Etat fédéral, entre les élections de juin 2010 et l’avènement du gouvernement Di Rupo en décembre 2011.

La crise bruxelloise partage avec cet épisode un parfum communautaire. La tuyauterie institutionnelle avait été rafistolée en 1999 au niveau bruxellois, face à la menace pressante du parti d’extrême droite flamand Vlaams Blok (devenu entretemps Vlaams Belang), de bloquer les institutions de la Région-capitale et par-delà celles du pays, via l’obtention d’une majorité dans le groupe linguistique néerlandophone à Bruxelles. Cela avait incité le législateur à instaurer une représentation flamande garantie de 17 sièges (sur 89) accessibles par un nombre sensiblement moins élevé de suffrages que les sièges du groupe francophone. 

Mais dans une Région-métropole de plus en plus diversifiée, ce régime protectionnel a séduit des formations moins regardantes à leur appartenance linguistique qu’à l’effet d’aubaine d’une représentation parlementaire plus accessible par ce canal.

Paysage politique éclaté

Il en a résulté en juin 2024 un paysage politique plus éclaté que jamais. Crédité de quatre sièges, Groen l’a emporté, côté néerlandophone devant la Team Fouad Ahidar, née à l’initiative de l’élu ex-sp.a et ex-vooruit, sur fond de visions divergentes dans la société bruxelloise non au plan linguistique mais de thèmes touchant aux convictions religieuses.  

Côté francophone, le MR l’a emporté de manière incontestable, mais avec les Engagés, il n’a pas atteint la majorité dans le groupe francophone, contrairement à la Région Wallonne et à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Contrairement au parlement fédéral où il a pu entrer dans un gouvernement très majoritairement à droite, il n’en a pas eu la possibilité à Bruxelles. Le Parlement bruxellois penchant un peu plus à gauche qu’à droite: PS, PTB, Ecolo, Groen, vooruit, et Team Fouad Ahidar comptent ensemble 48 des 89 sièges du Parlement régional.

Un tiers de législature plus tard, le climat de tension quasi permanent souvent entretenu par certains acteurs à coups de vétos, d’expressions particratiques et de visées parfois personnelles n’ont pas contribué à installer le climat de confiance requis pour s’entendre a minima dans un contexte financier offrant peu de perspectives. 

Le jeu des vetos

D’emblée, au début de l’été 2024, le MR et les Engagés avaient envoyé un signal de leur volonté de monter ensemble dans une majorité, côté francophone, parallèlement à leur mariage en vue dans les autres entités du pays, et à leur volonté de se lier au gouvernement fédéral.

Dès le début des négociations, plusieurs formations ont émis des vetos: le MR, l’Open Vld et Les Engagés à l’égard du PTB et la Team Fouad Ahidar – pas franchement désirée non plus ailleurs; du PS, d’abord discrètement et puis publiquement vis-à-vis de la N-VA. Idem, en ce qui concerne cette dernière du côté d’Ecolo et de DéFI, ceux-ci ne se montrant guère à monter dans une majorité après leurs défaites électorales. Depuis l’automne 2024, l’Open Vld a fixé quant à lui une balise: pas de majorité sans la N-VA.  

Le 1er août 2024, le PS annonce avoir marqué son accord pour entrer en négociation avec le MR et les Engagés, ainsi qu’avec des partenaires néerlandophones potentiels.

Du côté néerlandophone, les premières semaines suivant les élections achoppent notamment sur le refus du CD&V (un siège), de se lier à une majorité avec Groen, Vooruit,  et l’Open Vld.

Phase d’information inexistante

La phase d’information préalable à des négociations à laquelle il a été procédé à chaque début de législature depuis la naissance de la Région bruxelloise est inexistante, car dès le début, les relations entre le MR et Groen, sortis en tête, sont à tout le moins sont altérées.

Trois jours après le scrutin, le président du MR Georges-Louis Bouchez annonce qu’il entend remettre le plan de mobilité « Good Move » à plat. Deux mois plus tard, le MR, les Engagés et le PS s’accordent pour reporter, de deux ans, via le parlement, la phase suivante de restrictions programmées dans le cadre de la Zone de Basses Emissions.

Pour Elke Van den Brandt, c’en est trop: celle-ci annonce le 13 septembre qu’elle n’entend plus négocier avec le MR sans prise en compte du projet des écologistes. Les contacts MR/Groen sont rompus durant plusieurs semaines.

A leur reprise fin octobre, le blocage dans le groupe linguistique néerlandophone persiste d’autant que sans la Team Fouad Ahidar, il n’y a d’autre formule possible qu’une quadripartite pour trois mandats gouvernementaux à attribuer.

Groen-Open Vld-Vooruit-N-VA_CD&V?

Le 14 novembre, l’Open VLD se dit prêt à se contenter d’un poste de commissaire de gouvernement pour permettre la mise en place d’un équipage majoritaire Groen-Open Vld-Vooruit-N-VA_CD&V.

Fin novembre, ces formations se disent prêtes à négocier un accord de majorité. Le PS grogne: il n’entend pas entrer dans un gouvernement avec la N-VA.

Le formateur bruxellois David Leisterh (MR) lance ensuite un nouveau tour de consultations.

A la fin du mois de janvier, le président du PS bruxellois, Ahmed Laaouej propose en vain de désigner David Leisterh à la présidence de l’exécutif bruxellois par la voie parlementaire en usant de dispositions prévues dans la Loi spéciale sur les institutions bruxelloises pour faire face aux situations de blocage persistant.

Après un tour de consultations « de la dernière chance » début février, David Leisterh jette le gant, en se disant toutefois toujours candidat ministre-président. 

Débloquer une crise persistante

Le 23 février, la formatrice néerlandophone Elke Van den Brandt et le chef de file des Engagés Christophe De Beukelaer lancent une initiative pour tenter d’au moins créer les conditions pour débloquer la situation de crise persistante. Trois semaines de consultations plus tard, ils demandent à sept partis de se prononcer sur l’option d’une coalition de familles politiques MR-Open Vld; PS-Vooruit; Les Engagés-CD&V et Groen, sans la N-VA.

Le chef de file de l’Open Vld Frédéric De Gucht qui nourrit des visées en direction de la présidence de son parti, signifie le 17 mars que son parti ne veut pas entrer dans un attelage sans la N-VA. 

Le président du MR Georges-Louis Bouchez demande alors à chacun de ces partis de se prononcer sur une proposition visant à adjoindre au potentiel gouvernement, un commissaire de gouvernement N-VA, sans quoi, le MR se tournera vers l’option d’un gouvernement minoritaire, dit-il. Le chef de file Ahmed Laaouej refuse dès les minutes qui suivent.

Le 24 avril, Georges-Louis Bouchez déclare qu' »une majorité avec le PS n’est pas possible, et se dit convaincu que moyennant un feu vert de DéFI, il aurait un gouvernement en une semaine.

Ahmed Laouej dit prendre acte de « l’exclusion définitive » de son parti. Le 1er mai, il emboîte le pas des composantes de la société civile appelant à former un gouvernement progressiste dans la Région-capitale. 

Le 28 mai, le président du MR Georges-Louis Bouchez et le formateur bruxellois David Leisterh présentent une « Déclaration de politique régionale » de 81 pages et invitent les formations politiques démocratiques à se prononcer, hormis le PTB, le Belang, et la Team Fouad Ahidar.   

Le PS n’y donne pas suite. Ecolo et DéFI redisent leur opposition formelle à entrer dans un gouvernement avec la N-VA.

Réunion informelle des formations de gauche

De son côté, le PS a organisé à la fin du mois de mai également une première réunion informelle des formations de gauche (PS; PTB; Ecolo; Groen; Team Fouad Ahidar; Vooruit) potentiellement à même de constituer une double majorité au Parlement, autour d’une note cadre générale.

Face à l’aggravation de la situation financière de la Région bruxelloise gérée via des tranches de douzièmes provisoires laissant peu de marges à des économies, le gouvernement, toujours en affaires courantes, un an après les élections doit renoncer à établir un budget d’urgence, n’arrivant pas à s’entendre pour limiter le déficit à 1,2 milliard d’euros.

Lors de la fête flamande, Georges-Louis Bouchez annonce une solution pour Bruxelles avant la fête nationale. Il précise que pour permettre d’obtenir une majorité du côté francophone et néerlandophone, le MR cédera un secrétariat d’État à une personnalité de la société civile soutenue par la N-VA. Mais il s’avère très vite que PS et N-VA ont une lecture différente de cette proposition.

Yvan Verougstraete, facilitateur

Le 16 juillet, le président des Engagés, Yvan Verougstraete, devient facilitateur afin de tenter une nouvelle fois de débloquer la formation bruxelloise. Le 25 août, il présente une note de 17 pages contenant dix priorités. Mais le négociateur de l’Open VLD, Frédéric De Gucht, ne voit aucune raison de s’asseoir à la table des négociations.

Après la rentrée, David Leisterh invite MR, PS, Engagés, Groen, Open VLD et Vooruit à plancher sur l’établissement d’un budget pluriannuel visant une économie d’un milliard d’euros d’ici 2029.

Les discussions sont très difficiles en raison des divergences idéologiques à propos du montant au départ duquel le milliard d’économies serait à réaliser. 

Sur le front financier, l’agence de notation Standard & Poor’s annonce à la mi-octobre le maintien de la note de crédit de la Région bruxelloise à A avec une perspective négative. Le ministre des Finances Sven Gatz (Open Vld) annonce que Belfius mettra fin à la ligne de crédit de 500 millions d’euros à partir du 1er janvier 2026.

Démission de Leisterh

Deux jours plus tard, celui-ci démissionne du gouvernement bruxellois en affaires courantes pour raisons de santé. Isolé sur l’option d’une installation d’un remplaçant via un soutien exclusif d’une majorité d’élus néerlandophone, Frédéric De Gucht, fait marche arrière et Dirk De Smedt peut prêter serment en tant que nouveau ministre des Finances via un appel à signatures plus large. 

Echouant à faire aboutir les négociations sur son troisième tableau budgétaire, David Leisterh démissionne de son poste de formateur et se retire de la politique nationale et régionale le 28 octobre.

Le président montois du MR, Georges-Louis Bouchez, reprend le témoin en tant que formateur et tente de relancer les négociations à six, en visant cependant ouvertement la formation d’un gouvernement. L’Open Vld et le PS s’y opposent sans toutefois quitter la table des discussions à six sur le budget. La méfiance persiste, jusqu’à ce qu’une dispute ouverte éclate entre le PS et l’Open VLD. Ahmed Laaouej ne digère pas la comparaison du PS à un alcoolique accro à la dépense faite par Frédéric De Gucht sur une chaîne de télévision flamande.

Trouver une majorité dans chaque groupe linguistique

En l’absence de la délégation socialiste à une nouvelle réunion, le 20 novembre, M. Bouchez annonce qu’il a obtenu quelques jours pour trouver une majorité dans chaque groupe linguistique, chose selon lui impossible avec le PS qui « s’est exclu lui-même ». Le président du MR ouvre la porte à Ecolo et à DéFI, qui la referment aussitôt.

La balle est donc à nouveau dans le camp du PS. Du côté néerlandophone, Elke Van den Brandt entame des discussions bilatérales avec les partis néerlandophones.

Mais dans les cercles politiques bruxellois, personne ne voit comment sortir de l’impasse. Toutes les pistes possibles ont été explorées et les nombreux vetos rendent une majorité durable pratiquement impossible. Ici et là, il est donc suggéré de renforcer le gouvernement démissionnaire avec un soutien externe afin de lui donner plus de marge de manœuvre, mais la tentative d’élaborer un budget d’urgence a jusqu’ici échoué.

La pression financière pourrait finir par jouer et notamment la possibilité de voir Bruxelles privée de liquidités au milieu de l’année prochaine, les contrats avec Belfius et avec ING encadrant deux lignes de crédits de 500 millions d’euros, arrivant à échéance à la fin de l’année qui s’achève.

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