Dans le monde de la musique, l'inachevée Dixième symphonie de Beethoven est irrésistible, avec ses allures de saint Graal ou de monstre du loch Ness. Elle a été commandée au génie allemand par la Royal Philharmonic Society de Londres en 1817, en même temps que la N°9 qui, avec son Ode à la joie, a offert bien plus tard un hymne à l'Europe.
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Dans le monde de la musique, l'inachevée Dixième symphonie de Beethoven est irrésistible, avec ses allures de saint Graal ou de monstre du loch Ness. Elle a été commandée au génie allemand par la Royal Philharmonic Society de Londres en 1817, en même temps que la N°9 qui, avec son Ode à la joie, a offert bien plus tard un hymne à l'Europe. "Ce que vous allez entendre est révolutionnaire!" C'est ainsi qu'a été présentée, ce 9 octobre, à Bonn, une version possible de la Dixième symphonie laissée inachevée par le compositeur allemand à sa mort en 1827, mais "terminée" par une équipe composée de musicologues, d'un compositeur et d'un ingénieur en informatique grâce au concours d'une intelligence artificielle (IA) et aux fragments de partition laissés par le maître de Bonn. Qu'on ne s'y méprenne pas: cet hommage posthume (déprogrammé en 2020, année des 250 ans de la naissance du pianiste, pour cause de Covid) n'est pas du Beethoven et il ne prétend pas l'être. Il faut voir dans cette oeuvre, initiée par Matthias Röder, directeur de l'Institut Karajan de Salzbourg, l'apparition d'un nouvel instrument de musique: l'intelligence artificielle. L'IA est un outil, pas un compositeur. Si elle n'a pas vécu les guerres napoléoniennes, n'a jamais été ivre ou pauvre, elle sait toutefois "prédire" quelles notes pourraient, en théorie, suivre celles qui existent déjà, à la manière de ces logiciels qui devinent quel sera le prochain mot dans un e-mail. Ainsi a-t-elle "imaginé" une conclusion possible à l'oeuvre mythique inachevée et a imprimé la partition jouée samedi dernier à Bonn. C'est en 1842, déjà, que naît, dans l'esprit visionnaire de la pionnière de l'informatique, Ada Lovelace, l'idée d'une musique "composée de manière scientifique". La fille du poète Lord Byron a planté la graine d'une intelligence artificielle en entendant créer une "science poétique". Pas absurde: dans l'Antiquité, la musique n'a-t-elle pas figuré parmi les quatre sciences fondamentales, aux côtés de la géométrie, de l'arithmétique et de l'astronomie? Le projet Beethoven X s'inscrit dans cette lignée. A l'issue de trente-six minutes de concert, le professeur Ahmed Elgammal, qui a piloté la partie IA, a estimé que "Beethoven aurait été heureux de voir que près de deux cents ans après sa mort, on s'intéresse toujours à son oeuvre". L'Orchestre Beethoven de Bonn, sous la direction de Dirk Kaftan, a attaqué fort, avec le troisième mouvement. Les premières mesures semblent éminemment beethovéniennes. Et puis, surprise: les lamentations suaves paraissent contemporaines. Le logiciel de reconnaissance musicale Shazam annonce avoir reconnu le morceau électro Tropic du DJ russe underground Jiminy Hop. Lorsque l'Américain Cameron Carpenter, un des meilleurs organistes du monde, élance ses doigts sur le clavier, il donne à cette symphonie une texture évoquant le Nights in White Satin des Moody Blues. Le concert devait être révolutionnaire, il le fut sans aucun doute.