Au Musée du Louvre, dans la salle qui abrite le plus célèbre tableau de Léonard de Vinci, vous tentez d'apercevoir la belle au sourire énigmatique. Mona Lisa est la star et, autour d'elle, s'amassent les touristes qui, telle une nuée de paparazzis, sont impatients de la prendre en photo. Cette barrière technologique infranchissable vous empêche de l'admirer, et même en essayant de vous décaler un peu, votre vision reste bloqué par des personnes qui prennent des selfies pour immortaliser l'instant.
...

Au Musée du Louvre, dans la salle qui abrite le plus célèbre tableau de Léonard de Vinci, vous tentez d'apercevoir la belle au sourire énigmatique. Mona Lisa est la star et, autour d'elle, s'amassent les touristes qui, telle une nuée de paparazzis, sont impatients de la prendre en photo. Cette barrière technologique infranchissable vous empêche de l'admirer, et même en essayant de vous décaler un peu, votre vision reste bloqué par des personnes qui prennent des selfies pour immortaliser l'instant.En vacances, lors d'un concert ou d'un événement important, prendre des centaines de photos semble être devenu un élément crucial de notre vie. "Histoire de ne pas oublier", nous dit-on souvent. Nous utilisons en effet les smartphones comme des référentiels de mémoire. Mais si les nouvelles technologies amplifient cette habitude, utiliser des moyens externes pour faciliter la mémorisation n'a pourtant rien de nouveau. Dans l'ancien temps, les êtres humains répertoriaient déjà les événements par écrits : les archives historiques sont des mémoires collectives. Aujourd'hui, tout ce que nous vivons est généralement enregistré sur notre téléphone ou dans notre ordinateur. Plutôt que d'utiliser notre mémoire pour se souvenir d'un épisode de notre vie, nous avons pris l'habitude de nous remémorer le passé à travers des images recueillies à ce moment-là.Cela a pourtant des conséquences... À trop se concentrer sur la qualité des photos que nous sommes en train de prendre, nous en oublions l'importance de s'immerger dans l'événement. Comme nous étions distraits dans le processus photographique, il ne nous restera de cette expérience que de piètres souvenirs, que même la photo ne pourra rétablir.Pourtant, la mémoire est comme un muscle. Si nous ne l'exerçons pas de temps en temps, elle ne sera plus aussi efficace. Le transfert de la quasi-totalité de nos connaissances et souvenirs dans des clichés ou des vidéos pourrait, in fine, entraver notre capacité de mémorisation.Seules les personnes souffrant de troubles de la mémoire pourraient éventuellement bénéficier de la photographie. Certaines études montrent en effet que les selfies peuvent aider ces personnes à se souvenir de ce qu'ils ont vu et vécu. À noter néanmoins que la qualité des souvenirs reste souvent limitée.La documentation photographique constante de notre vie présente un autre risque : elle pourrait changer notre façon de nous voir. Même s'il n'existe pas encore de preuves empiriques à ce sujet, trop d'images risquent de nous rappeler le passé de manière fixe, favorisant certains souvenirs au détriment d'autres.Un autre problème est le manque de spontanéité dans les selfies. Ces clichés ont ceci de particulier qu'ils sont planifiés, réfléchis, préparés. Les poses ne sont pas naturelles, nous allons jusqu'à adopter des mimiques qui vont déformer notre visage : grand sourire artificiel, moues et expressions boudeuses, grimaces amplifiées... Ces photos ne reflètent pas qui nous sommes réellement, mais ce que nous voulons montrer. Si nous nous appuyons sur ces clichés, nous risquons de créer une identité basée sur l'image que nous avons voulu promouvoir auprès des autres. Notre obsession de prendre des photos peut donc à la fois être une cause de perte de mémoire, mais aussi de divergences d'identité. La prochaine fois que vous irez au musée, pensez à profiter de l'instant présent... Prenez le temps de regarder et de tout expérimenter. Parce que le jour où vous perdrez vos photos en raison d'un dysfonctionnement de vos appareils, ce sont tous vos souvenirs qui disparaîtront.