Comme l'explique Guillaume Villemot, fondateur du Festival des Conversations, dans son livre "Osons les conversations", les individus meublent leurs conversations d'expressions car ils ont horreur du vide et des silences. Engager une conversation, quelle qu'elle soit, c'est prendre un risque. En utilisant des expressions, les risques sont limités. Elles ont un côté rassurant car tout le monde les connaît.

La linguiste Julie Neveu explique sur France Inter qu'un tic de langage est "un élément de langage qui est surreprésenté dans le langage d'un individu (un idiolecte), ou d'un groupe (un sociolecte)". C'est une expression involontaire et inconsciente. Un tic de langage n'a pas pour objectif de transmettre une information ou de susciter une émotion, mais de garder le contact avec son interlocuteur pour maintenir la communication. En outre, ces tics sont aussi vecteurs de sociabilité. Toutes les personnes qui utilisent telle ou telle expression appartiennent à une même communauté linguistique.

Il y a plusieurs tics de langage : des mots d'amorce ou de transition ("bref", "tu vois"), des expressions toutes faites ("c'est clair") mais aussi des emplois nouveaux de mots existants.

Comme pour la mode, il existe des cycles du langage. D'une part, il y a des affaiblissements sémantiques et de l'autre, des "ré-expressivités". Les spécialistes de la langue ne sont pas encore en mesure d'expliquer clairement pourquoi les tics de langages apparaissent ou disparaissent. Cependant, pour le lexicographe Edouard Trouillez, il y a des effets de mode et de mimétisme encouragés par les médias, les politiques, les célébrités ou simplement par l'entourage. L'utilisation d'expressions se fait depuis la nuit des temps mais leur propagation est beaucoup plus rapide ces dernières années. La société actuelle est immergée dans un bruit incessant, il y a constamment des prises de paroles (à la télévision, sur les réseaux sociaux, ...). Comme l'accès à l'information, celui aux tics de langage s'est accéléré. De ce fait, la population est beaucoup plus influencée par le langage des autres.

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Quelques expressions

"Y a pas de soucis" : c'est une dénégation de la réalité. Il s'agit d'une litote, expression où l'on exprime l'inverse de ce que l'on pense. L'apparition de cette expression, pendant la crise de 2008, est concomitante avec l'expression "ça marche". La sémiologue Mariette Darrigrand explique sur France Inter que quand quelque chose vient dérégler la société, les individus produisent "des petites virgules qui servent à faire du contact", sans doute pour "remonter collectivement le moral". Julie Neveu ajoute à cette analyse que l'expression "y a pas de soucis" perd de plus en plus son côté dramatique pour devenir un synonyme de "de rien".

"Au jour d'aujourd'hui" : le mot "aujourd'hui" est un pléonasme. "Hui", issu du latin, exprime en ancien français "le jour où l'on est". Au 13e siècle, le mot "jour" se rajoute à "hui" pour devenir "au jour d'ui" puis "aujourdui" au 14e siècle. Littéralement, ce seul mot exprime "au jour de ce jour". L'expression "au jour d'aujourd'hui", déjà utilisée au 19e siècle, est donc un double pléonasme puisque cela revient à dire "au jour au jour de ce jour".

"Être sur" Paris, Bruxelles ou New York : de plus en plus, la préposition "sur" est surexploitée alors qu'elle est censée indiquer une notion de position ou de domination. Ici, "être sur Paris" signifie une approximation qui englobe également la périphérie de la ville. Lorsque l'on dit "être à Paris", on se situe dans la capitale et on exclut les alentours.

"Voilà" : pour le Trésor de la Langue française, "voilà" est une expression utilisée dès le 14e siècle pour désigner une personne ou une chose plus ou moins éloignée. Progressivement, l'expression devient une manière d'introduire une explication ou une personne. Aujourd'hui, "voilà" a tendance à devenir un adverbe servant à introduire un discours ou signaler qu'on n'a plus rien à dire.

"Ça va le faire" : il s'agit d'une expression qui n'implique pas du tout le locuteur, totalement indéfinie. Formule pour véhiculer un peu d'optimisme. Comme elle ne veut rien dire en soi, elle est très souple et peut s'adapter à beaucoup de situations.

"Bon courage" : au fur et à mesure, cette expression supplante "bonne journée". Souvent utilisée comme une expression positive, "bon courage" revient pourtant à sous-entendre que l'interlocuteur va potentiellement faire face à une tâche ingrate ou passer une journée difficile. Cette expression a une connotation plutôt négative.

"Juste" : actuellement, cet adverbe a tendance à être ajouté aux phrases pour les accentuer. Le mot a remplacé le "trop". De ce fait, on ne dira plus "c'est trop hallucinant" mais "c'est juste hallucinant". Cette expression est un anglicisme tout droit venu du jargon américain. Elle nous est parvenue par le biais des séries télévisées, fortement diffusées en Europe, que la plupart des gens regardent en V.O.

"Du coup" : expression utilisée dès le 19e siècle, c'est un connecteur logique qui relie deux idées. Elle est l'équivalent de "par conséquent". Au fil des années, l'expression a tendance à ne plus annoncer un argument mais bien de s'en dispenser (il n'y a plus de lien de cause à effet).

"Pour le coup" : l'expression est un synonyme de "cette fois-ci" selon le Petit Robert. Elle n'est pas grammaticalement fausse mais son utilisation est actuellement abusive. Pour la sémiologue Élodie Mielczareck, "pour le coup renvoie à la dureté de notre société, aux coups qu'on s'inflige, ceux que l'on donne et ceux que l'on peut recevoir" (Le Parisien).

Les tics de langage font indéniablement partie de notre quotidien. Qu'il s'agisse d'appauvrissement ou d'enrichissement, c'est à chacun de se faire sa propre opinion mais il faut garder à l'esprit que la langue française est en constant renouvellement et ce, depuis toujours.

Loreline Dubuisson