Il y a quelque chose de messianique dans Digitalis (1), le livre de Thierry Geerts que Le Vif/L'Express présente en primeur. Cet ingénieur a emprunté, il y a vingt ans, les chemins de la société du futur en devenant responsable du développement numérique au sein du groupe de presse Corelio, éditeur du Standaard et du Nieuwsblad. Avant de prendre, il y a six ans, les rênes de Google Belgique et Luxembourg. Convaincu que la Toile est le lieu de toutes les révolutions pour demain, il s'engage désormais publiquement, en campant une société idéale. Et en invitant la Belgique à en être la pionnière.
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Il y a quelque chose de messianique dans Digitalis (1), le livre de Thierry Geerts que Le Vif/L'Express présente en primeur. Cet ingénieur a emprunté, il y a vingt ans, les chemins de la société du futur en devenant responsable du développement numérique au sein du groupe de presse Corelio, éditeur du Standaard et du Nieuwsblad. Avant de prendre, il y a six ans, les rênes de Google Belgique et Luxembourg. Convaincu que la Toile est le lieu de toutes les révolutions pour demain, il s'engage désormais publiquement, en campant une société idéale. Et en invitant la Belgique à en être la pionnière. Si l'homme prend son bâton de pèlerin, c'est parce qu'il veut combattre tous les prêcheurs de mauvaises nouvelles, ceux qui annoncent la disparition de milliers d'emplois en raison de la robotisation ou qui maudissent les dérives sociales de la flexibilité imposée par la technologie. " Je crois fermement que la digitalisation est porteuse d'opportunités pour la Belgique et ses habitants, clame-t-il. Et qu'il est capital que nous la saisissions sans attendre. " En 288 pages, Thierry Geerts dessine les contours de Digitalis, un pays rêvé où plus de quatre milliards de personnes sont connectées entre elles, en permanence. " La question est de savoir si nous voulons en faire un pays merveilleux ou un pays dominé par le pessimisme et la stagnation, prolonge-t-il. Le choix revient à chacun d'entre nous. Personnellement, j'opte pour la première solution. " Digitalis entend être le pendant geek de Demain, ce livre-documentaire de Cyril Dion, qui invitait chaque citoyen à construire une société plus durable. Il a l'ambition de nous faire découvrir la face lumineuse de la planète Internet, celle qui ouvre le champ de tous les possibles. Et si certains chapitres sont parfois marqués par un idéalisme aveugle, ils constituent tous un réservoir d'énergies dont on aurait tort de se priver. D'autant que l'auteur appelle nos dirigeants à " conquérir une place dans le poste de pilotage " de cette société numérique en pleine expansion. La Belgique, rappelle-t-il, n'a jamais été aussi forte dans son histoire que lorsqu'elle prenait la tête des révolutions industrielles. Pour convaincre les sceptiques, le patron de Google Belgique entame son récit en évoquant un livre qui a changé sa vie : Abundance : The Future Is Better Than You Think. Un essai, " lu dans un avion à destination des Etats-Unis en 2012 ", dont l'hebdomadaire britannique The Economist a dit qu'il était un " cadeau des dieux pour toutes les personnes atteintes du syndrome de fin du monde ". " Les auteurs, le journaliste américain Steven Kotler et l'entrepreneur Peter Diamandis, y prédisent un futur proche placé sous le signe de l'abondance, souligne Thierry Geerts. Il n'en fallait pas plus pour susciter mon intérêt, car j'ai grandi dans un monde dominé par la peur de manquer. " Né peu avant le choc pétrolier des années 1970, il fait partie de cette génération qui a vécu au-dessus de ses moyens. Nous voilà désormais, en ce début de xxie siècle, et sans que l'on s'en rende toujours compte, à l'aube d'une " transformation radicale " qui va révolutionner nos vies. Vous aimez les utopies plausibles ? Le grand enjeu actuel consiste à trouver des alternatives à la fin de l'ère fossile, tant pour répondre aux besoins d'une population mondiale en croissance constante que pour préserver la planète. Une impasse ? Non. La nouvelle ère numérique permet de mettre en oeuvre de nouvelles solutions en stockant et en répartissant l'énergie solaire dans le monde entier. " Lorsque nous connaîtrons l'abondance énergétique, il sera également possible de remédier à la pénurie d'eau potable, résume Thierry Geerts, en dessalant l'eau de mer, un processus qui requiert énormément d'énergie. Cet approvisionnement en eau et en énergie permettra, en outre, de produire de la nourriture pour l'ensemble de la population mondiale, ce qui contribuera à enrayer la famine. " Au risque de faire exploser la démographie mondiale ? Non. Car tous les exemples montrent qu'une progression de la prospérité entraînerait automatiquement une gestion maîtrisée de la démographie. Digitalis sera un monde meilleur, qui fait confiance à " l'économie de la connaissance " exposée par l'essayiste Idriss Aberkane ou au " journalisme constructif " prôné par le Danois Ulrik Haagerup. Objectif ? Voir notre monde, plein de potentiels, sous un autre jour. " Même si les partis populistes transmettent un tout autre message, les choses n'ont jamais été aussi bien ", écrit Thierry Geerts en se référant à un autre best-seller : dans Progress, le Suédois Johan Norberg, synthétise les acquis des dernières années en matière d'espérance de vie, de santé, d'alphabétisation, de bien-être, de paix... Oui, le monde va mieux. Thierry Geerts s'inscrit dans cette lignée optimiste en dépeignant la puissance de la révolution numérique. " Quiconque possède un smartphone a aujourd'hui accès à plus d'informations que le président des Etats-Unis il y a dix ans d'ici ". Il fait l'apologie de cette intelligence artificielle, qui n'en est qu'à ses balbutiements, susceptible d'apporter des réponses nouvelles à quantité de préoccupations humaines. Idem pour la blockchain, qui permet le stockage et la transition de l'information, sans organe central. " On parle souvent de disruption ou d' ubérisation pour décrire la société nouvelle, avance Thierry Geerts. Quant à moi, je préfère le mot réinvention. Nous devons repenser notre monde à la lumière de la technologie disponible. " Voilà le défi passionnant qui s'offre à nous. Réinventer ? C'est ce que Thierry Geerts s'emploie à faire de façon très concrète en s'emparant de huit domaines de la société belge. La santé, d'abord, où les perspectives sont proprement incroyables. L'auteur souligne qu'Alphabet, société mère de Google, a créé sa propre entreprise de recherche et développement, Calico, dont l'objectif n'est autre que de... " tuer la mort ". A terme, l'intelligence artificielle permettra d'éradiquer les maladies génétiques en coupant les erreurs dans l'ADN. Ou de modifier nos comportements en nous implantant dans le corps une puce qui communiquerait instantanément nos paramètres de santé et transmettrait des consignes pour adapter notre alimentation. " La Belgique peut être un précurseur en la matière et définir le rythme de l'innovation en fonction de ses propres normes et valeurs ", martèle-t-il. Parce que ces évolutions nécessiteront aussi de sérieuses adaptations législatives pour protéger la vie privée, et la Belgique pourrait donner le ton au niveau international. Thierry Geerts trace encore le chemin vers " des maisons intelligentes, dans des villes intelligentes ". Selon lui, le cohousing va prospérer et modifier notre rapport à la propriété en permettant à chacun de déménager au gré de ses projets. " Les gens n'investiront plus personnellement dans un projet, relève-t-il, mais opteront pour une formule d'abonnement leur permettant d'utiliser des unités de logement et des espaces communs. " A chacun sa piscine ! Le tout, faut-il le dire, dans des maisons qui parlent au coeur de villes, nous envoyant des notifications pour nous faciliter la vie en permanence. Les embouteillages qui nous pourrissent la vie ? Ce sera bientôt du passé grâce à la généralisation des voitures autonomes, partagées, donnant naissance à un flux permanent libérant de l'espace car les parkings ne seront plus nécessaires. " Selon mes prédictions, il ne faudra plus attendre trente ans, mais plutôt cinq à dix ans ", s'enthousiasme-t-il. Ce pape du numérique imagine " le meilleur des mondes " pour le citoyen grâce à des entreprises remodelées par le " client empereur " dictant ses choix, des magasins sans files aux caisses, des banques et assurances fluides et transparentes grâce au blockchain, des médias omniprésents et adaptés aux besoins de chacun... La clé de voûte de cette révolution ? Un enseignement qu'il convient d'adapter en revalorisant les matières comme les sciences, les technologies, l'ingénierie ou les mathématiques. En suivant le précepte d'Albert Einstein, pour libérer la créativité de tous les jeunes : " Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson à sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu'il est stupide. " Il ne s'agit pas de minimiser les risques encourus en matière de protection de la vie privée, à l'heure de l'entrée en application du règlement général européen sur la protection des données (RGPD). " Nous devons bien entendu tout faire pour éviter que notre société évolue dans le sens de celle de Big Brother ", insiste Thierry Geerts. Digitalis sera sécurisée ou ne sera pas. Car là encore, les nouvelles technologies de cryptage ou de stockage permettront de concevoir des instruments pour éviter les dérives. Le patron de Google plaide pour que la Belgique joue un rôle de moteur au coeur de ce Digitalis mondial dont l'avènement est inéluctable. Une révolution copernicienne. Et un retour aux sources. En faisant fi des angoisses. " Nous l'avons peut-être oublié mais, dans le passé, nous nous sommes réinventés à plusieurs reprises et notre pays a joué un rôle important sur la scène internationale. Non pas que les choses étaient tellement mieux avant. Mais nous avons perdu nos ambitions et nos rêves. Pourtant, c'est précisément ce dont nous avons besoin aujourd'hui : oser rêver. Pourquoi ne serions-nous pas capables de réanimer ce feu sacré ? " Selon lui, il n'est pas trop tard, mais il est grand temps. Le père de ce Digitalis virtuel propose de constituer un " gouvernement 4.0 " pour y arriver. Et pense qu'il convient de nommer un " chief digital officer de Belgique ", au rang de ministre, pour piloter cette révolution. Précision importante : il n'est pas candidat. " Mon intention n'est pas de faire de la politique. " Ce livre, pourtant, est une forme d'engagement. Idéaliste.