Son goût pour l'anticipation provocante dérange. Dans les débats trop académiques sur la révolution des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), il joue les poils à gratter. Et si Laurent Alexandre, au CV long comme deux bras - diplômé de Science po, d'HEC et de l'ENA, en France -, était simplement jalousé pour son... audience ? Dans le village planétaire des réseaux sociaux où twittos riment souvent avec pathos, ses prises de parole deviennent vite virales. Un exemple ? En janvier dernier, lorsque " le Doc " - il est aussi médecin, urologue et chirurgien - se trouve auditionné dans l'enceinte feutrée du Sénat français, la vidéo est visionnée en une semaine plus de... 1,25 million de fois sur la Toile !
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Son goût pour l'anticipation provocante dérange. Dans les débats trop académiques sur la révolution des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), il joue les poils à gratter. Et si Laurent Alexandre, au CV long comme deux bras - diplômé de Science po, d'HEC et de l'ENA, en France -, était simplement jalousé pour son... audience ? Dans le village planétaire des réseaux sociaux où twittos riment souvent avec pathos, ses prises de parole deviennent vite virales. Un exemple ? En janvier dernier, lorsque " le Doc " - il est aussi médecin, urologue et chirurgien - se trouve auditionné dans l'enceinte feutrée du Sénat français, la vidéo est visionnée en une semaine plus de... 1,25 million de fois sur la Toile ! Laurent Alexandre, qui vit en Belgique et dont nous dressions le portrait dans Le Vif/L'Express du 5 mai dernier, détonne avec ses formules choc (" la mort de la mort ", " l'Europe pourrait devenir le Zimbabwe de 2080 ", etc.). Certains parlent de lui comme d'un gourou, d'autres le voient en futurologue, ses ennemis qui aiment les étagères bien rangées le placent en haut ou en bas (c'est selon) avec l'étiquette " transhumaniste ". Lui, préfère plus volontiers l'adjectif " vulgarisateur " ou " bioconservateur ". Mais rares sont ceux qui possèdent sa vision à 360 degrés sur les nouvelles technologies et, mieux, savent les mettre en perspective. Le Doc nous éclaire sur les avancées des NBIC et de l'intelligence artificielle (IA) avec le souci du concret, en s'appuyant sur les dernières recherches des laboratoires de la Silicon Valley (les Gafa) et de leurs concurrents chinois (les Batx). Son dernier ouvrage, La Guerre des intelligences (1), dont nous publions les bonnes feuilles, fait figure d'événement éditorial. Alexandre cogne encore : inutile de gloser sur les risques à venir de l'IA, elle est déjà là ; demain, elle s'imposera comme la plus importante révolution industrielle de l'histoire de l'humanité, bouleversera le monde du travail, condamnera l'école à une disparition inéluctable, etc. Fidèle à sa réputation, le fondateur du site Doctissimo se montre clivant (sur le revenu universel, l'apprentissage du code à l'école, l'eugénisme, la " neuro-augmentation "), parfois peu convaincant (dans ses comparaisons historiques), voire frustrant dans ses croyances (sa foi dans le quotient intellectuel et sa part génétique). Mais, toujours visionnaire, il ouvre des horizons vertigineux qui donnent du sens. Avec, au final, l'ambition presque modeste de " susciter le débat et sortir nos dirigeants du déni ". Un objectif salutaire. En 2017, l'IA est toujours totalement inintelligente. Schématiquement, il y a quatre âges de l'IA. La première phase, de 1960 à 2010, repose sur des programmes traditionnels, avec des algorithmes qui se programment manuellement. Cela rend de grands services pour gérer des problèmes simples, comme l'optimisation de la trésorerie d'une entreprise. La phase deux, commencée vers 2012, correspond à l'ère du deep learning, avec les premiers programmes dépassant l'homme, par exemple en reconnaissance visuelle. Le deep learning permet à un programme d'apprendre à se représenter le monde grâce à un réseau de " neurones virtuels " effectuant chacun des calculs élémentaires. Ce ne sont pas des programmes informatiques banals : le deep learning s'éduque plus qu'il ne se programme, ce qui donne un immense pouvoir aux détenteurs de bases de données, au premier rang desquels les géants du numérique, Gafa américains et Batx chinois [...]. L'IA de deuxième génération va rapidement concurrencer les radiologues, mais paradoxalement ne peut lutter contre un médecin généraliste. Pour égaler l'omnipraticien, il faudrait une IA contextuelle capable de mémoire et de transversalité. Cette troisième génération d'IA, qui émerge à peine, ne serait disponible que vers 2030. Le quatrième âge de l'IA sera l'apparition d'une conscience artificielle. Une telle IA, dite forte, serait capable de produire un comportement intelligent, d'éprouver une réelle conscience de soi, des sentiments, et une compréhension de ses propres raisonnements [...]. Nous sommes pour l'instant au milieu de la phase 2 de l'IA et la phase 3 est encore loin, alors même que les technoprophètes veulent faire croire qu'une IA de phase 4 dotée de conscience artificielle est au coin de la rue. Il faut comprendre que l'IA n'est déjà plus une option que l'on pourrait choisir de décocher, un interrupteur que nous aurions encore le loisir d'éteindre. Elle est devenue indispensable [...]. Notre civilisation repose d'ores et déjà sur l'IA. Et chaque jour qui passe accroît cette dépendance [...?]. Avec le développement de l'Internet des objets, nous produisons des quantités inimaginables de données [...]. Ces données ne peuvent être traitées que grâce à l'utilisation de l'IA. Ce tsunami de données, en retour, est la nourriture qui permet à l'IA de devenir plus puissante de jour en jour, et d'accroître la valeur de ses analyses. En 2020, l'humanité produira 1 000 milliards de milliards de données numériques chaque semaine. Chaque voiture sans chauffeur produit 7 000 milliards d'informations par jour [...]. Pour nous mettre à la hauteur, nous devrons emprunter des bribes d'IA pour en barder notre cerveau. Avec des techniques invasives, c'est-à-dire pénétrant dans notre cerveau, ou non invasives : le débat éthique et philosophique ne fait que commencer. Il est tellement plus facile pour les électeurs de réclamer des solutions simples et pour les politiques d'en proposer. Dans cet immense champ de bataille, l'Europe est absente. Elle regarde le spectacle et se fait lentement, sûrement et inconsciemment vassaliser par les Etats-Unis et la Chine. Ces tentatives de régulation de la marche en avant du Big Data ne sont pas à la hauteur des enjeux et s'apparentent à de pauvres lignes Maginot, contournées de toutes parts [...]. L'Europe ne sait que geindre, pendant que le futur se construit ailleurs [...]. Désormais, les gens capables de penser le futur sont hors de l'appareil d'Etat. C'est dramatique, car la science-fiction et les transhumanistes de la Silicon Valley ne peuvent rester seuls à imaginer notre futur. La désynchronisation entre nos démocraties et la technologie est devenue mortifère. De plus en plus, l'éducation va se rapprocher de la médecine : les neurosciences vont absorber l'école. L'école sera demain personnalisée comme la médecine le devient. Les recherches en sciences cognitives se sont donné pour objectif de parvenir à une meilleure compréhension des processus cognitifs et sensori-moteurs sous-jacents à l'apprentissage. Ces travaux cherchent à comprendre comment les élèves assimilent les différents savoirs. Il s'agit de donner aux enseignants les armes pour être plus efficaces [...]. On n'enseignera plus au hasard ni par hasard. Ce sera la fin de l'enseignement dogmatique [...]. La personnalisation de l'enseignement grâce aux neurosciences n'aura été qu'un premier stade de la mutation de l'écosystème de l'intelligence, autrement dit de la façon dont l'humanité organise la transmission de l'intellect. Il sera rapidement complété par une action non plus d'adaptation de l'enseignement mais d'adaptation du cerveau lui-même [...?]. Il va en effet devenir possible d'augmenter l'intelligence non pas en jouant sur l'environnement, l'apprentissage, mais en agissant soit en amont de la naissance, soit directement sur la machine cognitive qu'est le cerveau lui-même. L'école deviendra alors transhumaniste et trouvera normal de modifier le cerveau des élèves en utilisant toute la panoplie des technologies NBIC [...]. Pour rester dans la course, l'être humain aura deux choix, d'ailleurs pas exclusifs l'un de l'autre : l'eugénisme biologique et la neuro-augmentation électronique. (En ce qui concerne cette dernière), il s'agit de marier l'ordinateur au cerveau, en faisant de notre cerveau un organe cyborg. Le neurone est alors branché sur des composants électroniques pour en augmenter les capacités, exactement comme on ajoute une carte mémoire ou un disque dur externe à son ordinateur pour en améliorer les L'IA pourrait devenir supérieure à l'humanité, mais nous sommes trop souvent dans le déni [...]. " La Singularité est proche ", écrivait Kurzweil en 2006. La Singularité est ce moment où l'intelligence des machines dépassera celle des hommes [...]. Kurzweil prévoit que la machine dépassera l'intelligence humaine en 2029 et qu'en 2045 elle sera 1 milliard de fois plus puissante que les 8 milliards de cerveaux humains réunis. [...] A quoi ressemblera concrètement cette intelligence artificielle supérieure ? Difficile de le concevoir... avec notre intelligence à nous. Par définition, elle saura se reprogrammer, c'est-à-dire déterminer elle-même ses propres objectifs et penser par elle-même. Elle saura aussi assurer par elle-même ses moyens de subsistance, son approvisionnement en énergie. C'est-à-dire d'être libre... [...] L'aube d'une telle IA prendrait des allures de crépuscule pour l'humanité [...]. Pour éviter de connaître ce qui fut peut-être le sort de beaucoup de civilisations, il faudrait un peu de bon sens. Réfléchir à notre destin à long terme. Développer une coopération internationale plus efficace qu'en matière nucléaire, destinée à éviter qu'un pays ne développe en cachette une IA forte potentiellement hostile. L'IA nous poussera à accepter la vision transhumaniste. Cela conduira notamment à l'augmentation générale du QI, puis à la possibilité de devenir en partie machine [...] : l'hybridation de l'ordinateur et du cerveau, puis la sortie du cerveau hors de lui-même, et enfin son autonomisation complète dans une perspective lointaine. Il pourrait devenir possible de le télécharger, nous rendant indépendants de notre humanité charnelle. Ce transhumanisme radical ferait de l'homme un être infiniment connecté. Il doit être évité [...]. Pour que nous gardions notre dignité, nous ne devons pas abolir les trois piliers de notre humanité : le corps physique, l'individualisation de l'esprit et le hasard [...]. Le premier enjeu est de sauver notre corps, avec tous les défauts et toutes les contraintes qu'il comporte. [...]. Abolir le corps serait la seule façon vraiment efficace de nous rendre immortels [...]. Dans une vie éternelle, aucun instant n'aurait de valeur puisque aucun ne pourrait être réellement unique : il serait toujours possible de le revivre ! [...] Une vie sans fin deviendrait une prison insupportable [...]. Le second pilier de l'humanité est celui de l'esprit individuel. Il est notre dernier refuge d'intimité. Ce qui est dans notre esprit est notre secret. Nous n'en divulguons que ce que nous voulons [...]. Demain, on peut imaginer que nous serons de plus en plus branchés à nos réseaux, en communication permanente avec eux, et ainsi relativement transparents au reste du monde [...]. Si demain nous devenons perpétuellement connectés à la matrice, ce n'est pas seulement notre vie privée qui disparaîtra, mais aussi notre conscience individuelle et donc au fond les individus eux-mêmes. C'est pour cela que la possibilité de se déconnecter doit être préservée [...]. Le dernier pilier de l'humanité qu'il faut préserver est le hasard [...]. Aujourd'hui encore, notre existence reste largement tributaire du hasard, à commencer par notre individualité même : notre apparence physique et nos capacités intellectuelles sont le fruit de l'alchimie de la rencontre des patrimoines génétiques de nos parents et de notre environnement [...]. Dans quelques décennies, nous aurons les moyens d'éliminer une large part de ce hasard. La technologie génétique aidant, il nous sera possible de choisir les caractéristiques physiques et intellectuelles de nos descendants [...]. Quelles seraient les conséquences d'une société où tout serait choisi ? Je crois qu'elle pourrait nous précipiter dans une mélancolie radicale : un monde prévisible serait avant tout, fondamentalement, un monde de l'ennui. La Guerre des intelligences, par Laurent Alexandre, JC Lattès, 250 p.Les intertitres sont de la rédaction.Par Bruno D. Cot