En vieil anglais, "leech" signifie médecin, soignant. Ce n'est donc pas par hasard si la sangsue, omniprésente dans la médecine médiévale, porte aussi ce nom-là dans la langue de Shakespeare. Ainsi, un leechbook est-il un traité de médecine et non un bouquin sur ces suceuses de sang. L'un des plus anciens manuscrits anglo-saxons de ce type, compilé il y a plus de mille ans par un certain Bald et connu sous le titre de Leechbook de Bald, intéresse vivement les scientifiques d'aujourd'hui. Dans les précieuses pages de ce très vieil ouvrage, consultable en ligne et conservé à la British Library de Londres, plusieurs recettes pourraient, en effet, venir en aide aux patients du XXIe siècle. Parmi elles, un remède contre la malaria, élaboré à base d'absinthe.
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En vieil anglais, "leech" signifie médecin, soignant. Ce n'est donc pas par hasard si la sangsue, omniprésente dans la médecine médiévale, porte aussi ce nom-là dans la langue de Shakespeare. Ainsi, un leechbook est-il un traité de médecine et non un bouquin sur ces suceuses de sang. L'un des plus anciens manuscrits anglo-saxons de ce type, compilé il y a plus de mille ans par un certain Bald et connu sous le titre de Leechbook de Bald, intéresse vivement les scientifiques d'aujourd'hui. Dans les précieuses pages de ce très vieil ouvrage, consultable en ligne et conservé à la British Library de Londres, plusieurs recettes pourraient, en effet, venir en aide aux patients du XXIe siècle. Parmi elles, un remède contre la malaria, élaboré à base d'absinthe. Pour l'heure et depuis 2015, dans le cadre de l' AncientBiotics Project, c'est la recette d'une potion intitulée "la meilleure médecine" dans le manuscrit qui est passée au crible. Il s'agit du mode d'emploi d'un collyre destiné à soigner les orgelets ou, plus précisément, des furoncles des cils, généralement causés par le staphylocoque doré dont certaines souches ont développé une résistance à l'un des plus récents antibiotiques, la méticilline. Le collyre de Bald, à base de bile de vache, d'ail et d'oignons ayant macéré pendant neuf jours et neuf nuits dans du vin blanc anglais et dans un récipient de cuivre, a été reproduit en labo, selon les rigoureux standards du XXIe siècle. Ensuite, la mixture a été testée in vitro. Résultat: 24 heures plus tard, 99,99% des agents pathogènes étaient éradiqués. Pas n'importe quelles bactéries mais bien des staphylocoques blancs et dorés, et des streptocoques du groupe A. L'expérience a été reproduite sur des "biofilms", ces agrégats de bactéries très virulentes qui colonisent les plaies, les brûlures, les cathéters, etc., pouvant conduire le patient jusqu'à la septicémie parfois fatale. Il faut savoir que traiter de tels biofilms - responsables de 60 à 80% des infections contractées en milieu hospitalier -, cela requiert des doses d'antibiotiques jusqu'à mille fois supérieures à celles nécessaires pour venir à bout d'une bactérie isolée. Et bien souvent, aucun traitement ne fonctionne. Or, surprise: le collyre médiéval a diminué le nombre de bactéries viables d'un facteur 100 à 1 million, en fonction du type d'agents pathogènes. La lotion a été testée in vivo sur des souris, à l'université de Texas Tech à Lubbock, aux Etats-Unis. Les résultats proprement stupéfiants ont été publiés sur le site de l'université de Warwick, au Royaume-Uni, ainsi que dans la revue scientifique britannique Nature. Reste à essayer le produit sur des humains et à comprendre comment l'association des ingrédients permet un tel carnage ciblé de bactéries par ailleurs résistantes à tous les traitements modernes. S'il peut sembler a priori complètement farfelu, l'AncientBiotics Project met en réalité en lumière l'urgence implacable de ne négliger aucune piste dans la guerre mondiale actuellement menée contre le fléau de l'antibiorésistance - la résistance aux antibiotiques. Evidemment, dans les vieux traités de médecine, il y a à boire et à manger. Le Leechbook de Bald est lui aussi nimbé de superstition, proposant par exemple des remèdes farfelus contre la "possession démoniaque" ou pour lutter contre les elfes... Reste que les laboratoires semblent à bout de souffle: les résistances aux antibiotiques se développent plus rapidement que leurs molécules. Aujourd'hui, 700 000 personnes meurent chaque année d'infections rebelles aux antibiotiques dans le monde. D'ici à 2050, la résistance aux anti-biotiques devrait entraîner plus de dix millions de morts par an, avertit un rapport alarmant commandé par le gouvernement britannique et intitulé "Confrontation mondiale des infections résistantes aux médicaments: rapport final et recommandations". On est loin de l'optimisme né dans les années 1940 avec l'introduction du premier anti- biotique à large spectre (la streptomycine), basé sur la conviction que tout agent pathogène pouvait être anéanti grâce à des composés à base de pénicilline. Le risque réel est de voir des gens mourir de pneumonies ou d'infections urinaires a priori banales ou des suites d'interventions aussi courantes qu'une appendicectomie. Face au fléau de la résistance des éléments pathogènes aux médicaments, un peu partout, des biologistes épluchent d'anciens manuscrits et farfouillent dans les recettes de remèdes anciens, qu'ils soient anglo-saxons, indiens, africains, latins ou romans. Ainsi, le Lilium Medicinae ("Fleur de lys médicinale") du maître en médecine de Montpellier au XIIIe siècle Bernard de Gordon est-il actuellement épluché tant en France qu'au Royaume-Uni. En 2015, la chercheuse en pharmacie chinoise Tu Youyou obtenait le prix Nobel de physiologie ou médecine pour la mise au point d'un nouveau médicament contre la malaria dont la molécule active est l'artémisinine, issue d'une plante dont les médecins chinois faisaient déjà état il y a deux mille ans - l'armoise annuelle, qinghao en chinois. Sur ce traitement repose aujourd'hui le grand espoir de sauver des milliers de personnes atteintes de paludisme résistant à la quinine et la chloroquine. D'autres pistes aussi surprenantes que prometteuses sont également explorées, pas forcément anciennes celles-là. Ainsi, depuis le début des années 2000, l'immunologiste américain Gill Diamond étudie-t-il le sang des crocodiles. Ce dernier contiendrait une protéine bien particulière et quasi miraculeuse qui empêcherait les plaies de ces reptiles de s'infecter: antifongique et antibiotique. Rien que ça.