Où sont passées les femmes enceintes ? Où sont nés les bébés ? Le mystérieux coronavirus a encore frappé. Dans les maternités, cette fois. Avant que le Covid-19 ne confine nos existences, les courbes des accouchements s'entrelaçaient parfaitement, presque indistinctement. Puis elles se séparent brusquement : celle de 2019 continue son ascension, celle de 2020 se met à décroître. Précisément la semaine du 16 mars, où la vie fut mise sur pause. Jusqu'à celle du 4 mai, date de début du déconfinement, le nombre de naissances dans les hôpitaux a baissé de 10%. Plus étonnant : la diminution s'est poursuivie jusqu'à la fin juillet (-9 % par rapport à la même période l'an dernier), selon l'Agence intermutualiste. Les mamans ont-elles préféré donner la vie à domicile ? Ce déclin peut-il s'expliquer partiellement par la fermeture des frontières, qui aurait empêché certaines futures mères de rejoindre la Belgique ? Ou par une prophétique dénatalité, comme si par hasard ou par pressentiment les couples s'étaient moins reproduits, pile neuf mois avant le début de la pandémie ?
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Où sont passées les femmes enceintes ? Où sont nés les bébés ? Le mystérieux coronavirus a encore frappé. Dans les maternités, cette fois. Avant que le Covid-19 ne confine nos existences, les courbes des accouchements s'entrelaçaient parfaitement, presque indistinctement. Puis elles se séparent brusquement : celle de 2019 continue son ascension, celle de 2020 se met à décroître. Précisément la semaine du 16 mars, où la vie fut mise sur pause. Jusqu'à celle du 4 mai, date de début du déconfinement, le nombre de naissances dans les hôpitaux a baissé de 10%. Plus étonnant : la diminution s'est poursuivie jusqu'à la fin juillet (-9 % par rapport à la même période l'an dernier), selon l'Agence intermutualiste. Les mamans ont-elles préféré donner la vie à domicile ? Ce déclin peut-il s'expliquer partiellement par la fermeture des frontières, qui aurait empêché certaines futures mères de rejoindre la Belgique ? Ou par une prophétique dénatalité, comme si par hasard ou par pressentiment les couples s'étaient moins reproduits, pile neuf mois avant le début de la pandémie ? Si même les accouchements, actes médicaux par nature impossibles à surseoir, ont malgré tout déchu, alors le reste... Durant le confinement, le nombre d'admissions hospitalières a chuté de 47 %. De début mai à fin juillet, l'activité est repartie à la hausse, mais reste 19% inférieure à celle enregistrée en 2019 sur le même intervalle. Avec des variations importantes entre services : -16% pour les soins intensifs mais -66% pour le diagnostic et traitement chirurgical ; -36% pour la gériatrie mais -65% pour les grands brûlés ; etc. Les Belges confinés ont donc reporté leurs soins. Par crainte de déranger des soignants débordés, ou par hantise d'être infectés. La plupart des médecins ont aussi d'initiative annulé leurs consultations non urgentes, pour éviter l'affluence dans des hôptaux chamboulés. Idem chez les généralistes, qui ont enregistré une diminution nette de contacts avec leur patientèle de 26% (entre le 14 mars et le 25 avril), selon une étude de Solidaris. Malgré les consultations téléphoniques, qui ont compensé 48% des contacts physiques. Cette baisse est surtout constatée chez les moins de 18 ans et les publics plus fragilisés socio-économiquement. Depuis le déconfinement, "la reprise d'un taux d'activité normal semble très variable d'un cabinet à l'autre", observe Paul De Munck, président du Groupement belge des omnipraticiens (GBO), sur la base d'échos de confrères. "Certains travaillent à nouveau normalement, d'autres tardent à redémarrer, sans qu'il soit évident de comprendre pour quelles raisons." Bref, le Belge se soigne à nouveau... mais pas autant qu'avant l'ère corona. De récentes études américaines montrent le même phénomène, selon Sandy Tubeuf, professeure d'économie de la santé à l'UCLouvain : "Une chute énorme puis une remontée progressive, sans atteindre les statistiques pré-Covid. Avec environ un tiers manquant." Peut-être le reflet d'une surconsommation médicale passée. Le petit bobo pour lequel jadis certains auraient accouru aux urgences, qui se contentent désormais d'un adéquat sparadrap. Ou la visite chez le généraliste, plus par passe-temps que nécessité. Peut-être. Mais sans doute pas seulement. Cette tentation du report de soins, qui n'a donc pas complètement disparu, pourrait avoir des effets sanitaires collatéraux. Les médecins le craignaient en début de pandémie et le redoutent toujours, cinq mois plus tard. Déjà en mars, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait mis en garde contre trois vagues consécutives à l'épidémie. Rien à voir avec un rebond, mais bien avec les conséquences sur les patients non-Covid, l'impact de l'interruption de soins chez les malades chroniques puis, à plus long terme et de manière bien plus importante, les traumas psychologiques, maladies mentales, suicides et autres burnouts. Les premiers constats disponibles tendent à confirmer ce que le corps médical redoutait. En matière de dépistage de cancers, par exemple - l'une des inquiétudes majeures. La Fondation Registre du cancer a constaté qu'en avril 2020, les diagnostics avaient régressé de 44% par rapport à avril 2019. Surtout chez les personnes âgées (80 ans et plus) et pour certaines tumeurs : peau, prostate et poumon, "ce qui est très alarmant quand on sait que les chances de survie sont déjà faibles pour ce type de cancer (environ 20 %) et qu'elles diminuent quand ils sont pris en charge tardivement", insiste la Fondation. "44 %, c'est énorme, commente le professeur Ahmad Awada, responsable du département d'oncologie médicale à l'Institut Jules Bordet. Aujourd'hui, 85 % des patients viennent en consultation, tandis que 10-15% reportent. Est-ce que ça aura un impact sur la mortalité ? On peut se poser la question, mais il faudra du temps pour y répondre. "Tout dépend aussi de la tumeur et de son agressivité, précise-t-il : pour certaines, un retard de dépistage de deux mois n'aura aucun impact. Pour d'autres, quelques semaines peuvent être fatales. La Fondation contre le cancer lance une "alerte rouge" et incite, en cas de signaux d'alarme, à consulter sans tarder. Rappelant qu'avec "83 nouveaux cas et 74 décès par jour en Belgique, le cancer fait plus de victimes que le Covid-19". Quant aux malades chroniques, particulièrement exposés aux conséquences d'un report de soins, la mutualité Solidaris s'est penchée sur le sort de 5.700 d'entre eux (dépressifs, cardiaques, diabétiques, hypertendus...). Si 98,5% ont continué à avoir accès à leurs médicaments durant le confinement, 64% ont dû reporter ou annuler une consultation. Et 21% considèrent que cela aura des conséquences importantes sur leur santé, selon une étude publiée en juillet dernier. Craintes infondées ? Avérées ? Sources d'inquiétude, en tout cas. Comme ces demandes d'hospitalisations pour sevrage d'alcool ou d'autres substances, qui seraient en hausse depuis ces dernières semaines. "Habituellement, le travail freine l'ingestion d'alcool en journée. La mise au chômage temporaire ou le télétravail sont des situations qui favorisent la consommation", note Frédéric Dubois, porte-parole du CHU de Charleroi. Comme ces hôpitaux psychiatriques qui, partout à Bruxelles et en Wallonie, font face à une importante augmentation de prises en charge. Les psychiatres font état de nouveaux cas de décompensation chez des personnes dont la fragilité, l'anxiété et l'angoisse ont accru durant le confinement. Ou, a contrario, de patients qui ont commencé à déprimer lorsque l'heure du déconfinement a sonné. Les hospitalisations sous contrainte explosent. Décidés par la justice et confirmés par des hôpitaux spécialisés, ces internements concernent des personnes qui ont commis un délit ou qui représentent un danger pour elles-mêmes ou pour d'autres. Rien qu'à Bruxelles, rien qu'en juin, il y a eu plus de 200 demandes d'expertise dans ce cadre. Du jamais-vu. Comme ces services de pédiatrie, désormais confrontés à des enfants en souffrance d'avoir été déscolarisés et, donc, désocialisés. "Ce n'est pas non plus à grande échelle, mais il y en a", observe Julie Frère, pédiatre au CHU de Liège. Où, comme dans les cinq autres hôpitaux interrogés, des cas de violences intrafamiliales sont constatés. "De tous types, poursuit-elle. Parce qu'un enfant, même enfermé chez lui, joue, fait du bruit... Et que des parents à un moment n'en peuvent plus. Parce qu'ils ne travaillent plus, parce que les cafés étaient fermés et qu'il n'était pas possible d'aller boire un coup pour s'alléger l'esprit..." Mais en pédiatrie, le corona a également entraîné des conséquences... positives. De tous les services hospitaliers, selon l'étude de l'agence intermutualiste citée plus haut, il s'agit de celui dont l'activité enregistre la plus forte baisse depuis le déconfinement (-39 %). En soins néonatals intensifs et non intensifs, la diminution est même drastique : respectivement -78 % et -74 %. Parce que les enfants, privés d'école, ont moins contracté d'infections virales, qui peuplent habituellement ce service. Ça, "ce n'est ni bon ni mauvais", cadre Pierre Smeesters, chef du service de pédiatrie et infectiologue à l'hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola. "L'immunité, c'est comme apprendre à rouler à vélo : tôt ou tard, il faut y passer". Par contre, la quasi désertion des soins néonatals laisse penser que le confinement "a permis à davantage de grossesses d'arriver à leur terme, parce que les mamans étaient plus tranquilles à la maison", avance Pierre Philippet, chef du département de pédiatrie à la clinique CHC MontLégia. En clair : beaucoup moins de naissances prématurées et de complications pour les nouveau-nés. Puissent-ils maintenant grandir dans une société que le coronavirus n'aura pas complètement désemparé.