" En 2050, 350 millions de Terriens de plus de 60 ans seront handicapés par l'arthrose, qui est une vraie maladie. " L'alerte, implacable et clinique, est lancée par Yves Henrotin dans son bureau d'Artialis, spin-off universitaire liégeoise spécialisée dans les maladies musculo-squelettiques. Le professeur de l'ULg parle en expert : il est aussi directeur du labo de recherches sur l'os et le cartilage et président de la jeune fondation Arthrose, à la manoeuvre, ce dimanche 17 septembre, du volet belge de la Journée mondiale contre l'arthrose (1). L'occasion de modifier les mentalités face à cette maladie des articulations provoquée par l'usure des cartilages et à l'origine des souffrances de 17 % de la population, parmi lesquels 80 % de plus de 65 ans.
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" En 2050, 350 millions de Terriens de plus de 60 ans seront handicapés par l'arthrose, qui est une vraie maladie. " L'alerte, implacable et clinique, est lancée par Yves Henrotin dans son bureau d'Artialis, spin-off universitaire liégeoise spécialisée dans les maladies musculo-squelettiques. Le professeur de l'ULg parle en expert : il est aussi directeur du labo de recherches sur l'os et le cartilage et président de la jeune fondation Arthrose, à la manoeuvre, ce dimanche 17 septembre, du volet belge de la Journée mondiale contre l'arthrose (1). L'occasion de modifier les mentalités face à cette maladie des articulations provoquée par l'usure des cartilages et à l'origine des souffrances de 17 % de la population, parmi lesquels 80 % de plus de 65 ans. " Nous sommes tous égaux devant la dégénérescence des articulations puisqu'à partir de 65 ans, 70 % des gens montrent des signes d'usure de celles-ci, explique le chercheur. Par contre, seulement 30 % en souffriront. On doit se focaliser sur ces 30 % et leur faire retrouver une activité. " Car le but est de dynamiter le fatalisme qui a longtemps figé l'arthrose dans les esprits comme un mal subi, que seule l'absorption d'antidouleurs et d'anti-inflammatoires peut soulager. Depuis une décennie, recherche scientifique et spécialistes s'emploient donc à casser ces idées reçues et faire bouger tant les mentalités que les patients. C'est une vraie maladie, qui touche les articulations. Elle se caractérise par des douleurs liées au mouvement et par des craquements et des déformations au niveau des genoux, des mains, des hanches... D'un point de vue mécanique, sa cause principale est l'usure du cartilage, cette zone de tissu souple et élastique, sorte d'antichoc entre les os qui rend la locomotion indolore. Mais comme un pneu, à force de frottements, il s'use. Son érosion conduit à un handicap plus ou moins sévère et plus ou moins douloureux avec effets immédiats sur la qualité de vie du patient et ses performances. Or, on vit de plus en plus vieux tout en étant sommés d'être performant plus longtemps. L'arthrose est donc très gênante côté professionnel et côté loisirs. On estime qu'en 2050, 350 millions de personnes de plus de 60 ans (dont 1,4 million de Belges) seront handicapés par cette maladie. En matière de coût pour la santé, ce sera énorme. Oui. D'autant qu'on sait maintenant qu'il y a un lien entre l'arthrose et " les comorbidités ", soit d'autres maladies liées au vieillissement : elle est un facteur aggravant de risques pour ce qu'on appelle le syndrome métabolique - caractérisé par les problèmes d'excès de cholestérol, de diabète de type 2, d'hypertension, d'obésité... - et pour les pathologies cardio-vasculaires. Arthrosique, vous bougez moins et devenez plus sédentaire. Ce qui entraîne surpoids, raideurs articulaires, perte de performance musculaire et baisse progressive d'activité physique. Des chercheurs ont identifié l'existence de liens biochimiques avec d'autres maladies. Une série de facteurs libérés par l'articulation arthrosique favorisent l'inflammation articulaire mais aussi l'inflammation chronique du sang liée au vieillissement. Ce qui relie aux maladies cardiovasculaires. On sait aussi que des facteurs libérés par les tissus adipeux, surtout abdominaux, contribuent à la dégradation de l'articulation et à l'expression des symptômes de l'arthrose. Conclusion : bien soigner l'articulation, c'est aussi prévenir l'apparition d'une série d'autres maladies. Rendre les gens plus mobiles en augmentant leur performance physique. Il faut cesser de croire que l'arthrose est une pathologie circonscrite au cartilage. Elle a de vrais effets collatéraux sur tous les autres tissus de l'articulation : os, muscles, ligaments... Si le patient ne réagit pas, l'arthrose affecte progressivement les muscles autour des articulations qui perdront en force et en qualité de protection et d'aide de l'articulation au bon moment, ce qu'on appelle le contrôle neuromusculaire. Il faut donc travailler le muscle ! le muscle ! le muscle ! une des clés pour combattre l'arthrose. C'est tout le contraire ! L'activité physique, incluant la prise en charge par un kiné, est en tête de toutes les recommandations internationales. Elle permet un meilleur contrôle des symptômes et de la douleur par les patients arthrosiques. Le mouvement en soi n'est pas mauvais pour l'articulation, le tout est de bouger dans de bonnes conditions. Si vous êtes en surcharge pondérale, il faudra d'abord perdre du poids pour moins traumatiser ses articulations. Et pour pratiquer un exercice physique, être bien équipé et adopter les bons gestes. L'urgence est de sortir du cercle vicieux d'une baisse de mobilité car plus on est sédentaire, plus on entretient les comorbidités ; plus on entretient les comorbidités, plus on entretient son arthrose. Justement ce préjugé qu'une activité physique régulière serait incompatible avec l'arthrose. Des sports comme le tai chi et la marche nordique sont idéaux pour tout patient arthrosique quel que soit son âge et son niveau de handicap. Le tai chi travaille le contrôle neuromusculaire tout en exerçant votre équilibre et votre force musculaire. La marche nordique fait, elle, travailler l'ensemble de vos articulations. Il faut une activité physique adaptée à ses besoins, son handicap et son âge. L'autre attitude à atomiser d'urgence, c'est le fatalisme qui sévit depuis des lustres au sujet de l'arthrose, façon : " On ne peut que soulager la douleur " ou, le message de certains médecins décrétant aux patients : " Vous avez de l'arthrose, je ne peux rien pour vous, prenez des cachets et attendez que ça passe. " Changer cet état d'esprit nécessite un vrai travail de persuasion. On est encore très en amont dans la recherche et trop peu à se pencher sérieusement sur le sujet. Un congrès mondial sur l'arthrose, ça rassemble à tout casser mille personnes ! Mais, il y a eu un déclic à propos de l'arthrose et de son enjeu. Un meilleur consensus a émergé autour des modes de prise en charge thérapeutique pour améliorer le traitement de la douleur et sa répercussion sur la fonction. On sent la volonté partagée d'amener les patients à absolument perdre du poids, à le contrôler et à reprendre une activité physique régulière. Quant aux médicaments, plus de règles ont été établies pour tendre vers une utilisation à minima et la plus brève possible d'antidouleurs et anti-inflammatoires. Aucun remède pour guérir la maladie ou reconstruire le cartilage n'a encore été trouvé. Le but est d'un jour pouvoir stimuler la synthèse du cartilage pour garder en bonne santé ce qu'il en reste. Ou éviter, en amont, son usure même. Néanmoins tant que tous les facteurs mécaniques associés à cette maladie ne seront pas corrigés, les meilleurs médicaments du monde seront inutiles. L'autre voie de recherche explore les solutions de remplacement du cartilage. Par des implants ou par recours à des cellules souches. Dans ce domaine, la recherche avance bien, notamment dans le domaine des biomatériaux et la compréhension des cellules souches. Pour un usage médical à grande échelle, par exemple au niveau des genoux, siège de l'arthrose articulaire la plus répandue, le biomatériau devra être facile à implanter par un geste chirurgical simple. Il devra présenter des qualités mécaniques très proches du vrai cartilage, notamment de bons niveaux d'amortissement et d'hydratation, être souple, extensible pour pouvoir se déformer et surtout ne pas s'user. Et en cas d'usure, que les produits libérés ne soient pas inflammatoires. L'idée est aussi d'arriver à trouver les bonnes applications, implants ou médicaments, pour chaque type de patients arthrosiques. Cibler le bon traitement pour les bonnes personnes. C'est pourquoi nous travaillons aussi sur les " marqueurs " biologiques que l'on pourra mesurer dans le sang pour identifier les patients répondeurs à telle ou telle molécule et associer un traitement à ces marqueurs. La première grande révolution pour l'arthrose sera un meilleur phénotypage des patients. Il y a plusieurs types d'arthrose mais globalement, les patients ont jusqu'ici été entretenus dans de mauvais réflexes à toujours rechercher une solution passive et sans efforts, comme l'absorption de médicaments nocive à long terme. On veut briser ces codes tant chez le médecin que chez le patient qui doit être suivi et remis en mouvement. Cette approche aidera aussi d'autres disciplines médicales. Le cardiologue ou le diabétologue qui doit encourager son patient à se soigner et à perdre du poids sera bien aidé si celui-ci a de bonnes articulations et en souffre moins. (1) Journée mondiale de l'arthrose : le 17 septembre au palais des congrès de Liège. Le programme de la journée, riche en animations et conférences, est à consulter sur www.fondationarthrose.org Entretien : Fernand Letist.