Vous militez pour la création de plus de cliniques du sein. Pourquoi ?
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Vous militez pour la création de plus de cliniques du sein. Pourquoi ? La réussite d'un traitement dépend de l'interaction efficace de plusieurs disciplines. Il faut un bon diagnostic, une bonne chirurgie, une bonne thérapie et une bonne prise de décision sur les médicaments. Ces étapes doivent être concertées de manière régulière entre tous les médecins concernés. Or, dans les hôpitaux non spécialisés, la pluridisciplinarité se limite souvent à des signatures sur une feuille de soins parce que les médecins ne sont pas tous présents le même jour. Plus important encore : il faut comprendre qu'en matière de cancer, c'est la première prise en charge qui déterminera l'issue de la maladie. Si le traitement n'est pas le bon au départ, il ne sera plus possible de revenir en arrière, c'est foutu ! Le cancer est une bête diabolique. Si vous le prenez par le mauvais bout, il devient plus coriace encore. Chirurgie, chimiothérapie... Il semble que ces traitements lourds ne soient plus les plus efficaces. Effectivement. Ce n'est pas parce qu'un traitement est très toxique qu'il fonctionne mieux. Au contraire, les études et la pratique ont démontré que pour des types de cancers très agressifs, la prise de médicaments offrait des résultats tellement exceptionnels qu'à la fin du traitement, on ne retrouvait même plus la tumeur pour la retirer. Mieux : on sait aujourd'hui que si le patient ne répond pas de manière optimale au premier médicament, il est tout à fait possible de rectifier le tir avec un autre médicament et, in fine, de le sauver, ce qui ne serait pas le cas si on avait commencé par une chimio ou une chirurgie. D'où l'importance de s'adresser immédiatement aux bons hôpitaux, ceux qui, en " volume " de patients souffrant de cette maladie, sont suffisamment importants. Ce qui est toujours le cas pour les hôpitaux universitaires. L'appellation " clinique du sein " n'est pas davantage protégée : nombre de petites cliniques s'en revendiquent alors qu'elles ne traitent que trente cas par an, ce qui n'est pas assez. Problème aussi avec certains gynécologues qui opèrent eux-mêmes leurs patientes alors que le cancer n'est pas leur spécialité. Que pensez-vous des injonctions à vivre de manière saine et en mangeant " bio " pour éviter de développer un cancer ? Ce sont des conseils valables mais je n'aime pas les entendre : ce sont des messages très culpabilisants pour les personnes souffrants d'un cancer. Comme si on leur disait : " Si vous êtes malade, c'est votre faute ", ce qui est totalement faux. J'ai énormément de patientes qui ont une qualité de vie exemplaire, qui ne boivent pas, qui ne fument pas, qui sont minces et pratiquent du sport tous les jours... Prôner une vie saine comme solution au cancer revient à nier les facteurs génétiques ou environnementaux et à occulter le fait que nous sommes tous inégaux face à la maladie. Le stress favorise-t-il le cancer du sein ? Il influence le développement de tous les cancers. Un cancer ne se développe pas en deux mois, il peut mettre des années avant de se déclarer. Souvent, après un choc très important qui, à un moment donné, a fait chuter le niveau des défenses immunitaires. Nous pensons que tout au long de sa vie, chaque individu " fait " des tas de petits cancers mais que la plupart du temps, notre système immunitaire parvient à les éliminer au fur et à mesure, jusqu'au jour où il n'est plus capable de le faire. De quel investissement a-t-on le plus besoin ? Prévention, recherche ou essais cliniques ? Des trois. Au niveau du dépistage, nous avons encore des progrès à faire parce que la tendance est de prescrire le même test pour toutes les femmes ( NDLR : une mammographie tous les deux ans au-delà de 50 ans). Heureusement, une étude européenne très robuste scientifiquement démarre prochainement, qui s'attaquera à la question du dépistage de masse face au dépistage individualisé. Nous espérons des réponses concernant le dépistage des femmes à risque zéro. Serait-il plus indiqué de le faire tous les quatre ans ? Faudrait-il généraliser le dépistage par résonance magnétique pour les femmes aux seins très denses ? Parviendra-t-on à éradiquer un jour le cancer ? J'aimerais y croire. Il y a quarante ans, six femmes sur dix décédaient d'un cancer du sein ; aujourd'hui, c'est une femme sur quatre. S'il est indispensable de continuer la recherche en ce sens, je pense qu'il l'est tout autant de mener des recherches sur les raisons de récidive, ce que nous avons un peu laissé de côté jusqu'à présent, faute de temps et de moyens. La récidive est quelque chose de terrible. Un cancer peut se réveiller dix ou quinze ans après une guérison. On croit qu'on est guéri mais, en réalité, la tumeur a juste quitté le sein et est allée se tapir dans les os avant de subitement se manifester à nouveau. D'autres tumeurs vont tout de suite se réveiller dans le foie. Aujourd'hui, nous avons les moyens technologiques d'étudier le bagage génétique des métastases et de le comparer à la tumeur de départ, d'étudier l'environnement et les composantes du système immunitaire et de comprendre " ce qui ne marche pas ". C'est une recherche que nous avons lancée au sein du BIG, le Breast International Group (1), dans le programme Aurora, auquel participent 1 000 femmes en récidive. Le but est de comprendre quelles aberrations dictent les comportements des cellules et comment les combattre. Aurora coûte 28 millions d'euros. Nous avons reçu 10 millions du BCRF (NDLR : Breast Cancer Research Foundation, aux Etats-Unis) alors que nous n'avons pas de patientes américaines dans ce programme. La Loterie nationale et l'un de nos patients nous ont également donné de l'argent. A nous de trouver les 18 millions restants. Quel est l'intérêt du BIG par rapport à d'autres organisations de lutte contre le cancer ? La recherche coûte extrêmement cher. En Belgique comme en Europe de manière générale, nous ne disposons souvent que de petites études scientifiques portant sur 200 patientes. Difficile d'en dégager des conclusions probantes. Aux Etats-Unis, les études portent souvent sur des milliers de femmes, avec l'avantage de faire ressortir des résultats très clairs et de faire avancer plus vite la recherche. C'est ainsi qu'avec Aron Goldhirsch ( NDLR : directeur de l'Institut européen d'oncologie, à Milan) nous avons décidé de créer le BIG en 1999, pour coordonner la recherche entre Etats européens et mener à bien des études. Aujourd'hui, le BIG a dépassé le cadre européen et regroupe des groupes de chercheurs du monde entier. Quelles avancées ont pu être réalisées grâce au BIG ? Fin des années 1990, on a identifié un type de cancer très agressif qui, en raison des " antennes " présentes sur les cellules cancéreuses, parvenait à capter dans son milieu tous les éléments qui lui permettaient de se développer très rapidement et de le faire de manière totalement anarchique. Cela concernait un cancer sur cinq. En général, les patientes décédaient dans les trois ans qui suivaient le diagnostic. On a alors appris qu'une entreprise pharmaceutique détenait une molécule capable de cibler ces " antennes " et de les bloquer. Comme nous étions nombreux au sein du BIG et que nous disposions d'un échantillon de plus de 5 000 femmes, nous sommes parvenus à convaincre la firme de nous donner la molécule pour que nous puissions réaliser nous-mêmes les essais cliniques. Grâce à cette collaboration, nous sommes parvenus à d'excellents résultats et l'étude a pu être bouclée en deux ans et demi, au lieu de cinq. C'est un gain de temps inestimable qui a permis de sauver de nombreuses patientes. En matière de recherche, quel rapport entretiennent le BIG et le monde académique avec l'industrie pharmaceutique ? Nous avons besoin l'un de l'autre. La situation financière de la recherche scientifique est catastrophique et nous avons besoin du pharmaceutique pour la poursuivre. Mais le but d'une industrie est avant tout de croître économiquement : il est donc nécessaire qu'il y ait un contrepoids. Comme les universités ne sont plus en mesure de développer les molécules, l'entreprise pharmaceutique est notre interlocuteur pour deux tiers de nos activités mais c'est un win-win : ils ont la molécule, nous avons le réseau et l'accès aux patients, ce qui permet de tester et de développer beaucoup plus vite les médicaments. Concernant le dernier tiers de nos activités, il s'agit en général d'études, que j'appelle " héroïques " qui ne présentent aucun intérêt commercial, donc aucune entreprise privée ne veut les financer. La médecine n'est-elle pas prise en otage par l'industrie ? C'est le risque. Il faut donc que nous continuions à travailler ensemble mais que les médecins gardent le contrôle sur les essais cliniques et les échantillons des patients. La recherche va tellement vite qu'il est tout à fait possible que d'ici à un an, on se rende compte que la durée du traitement peut être raccourcie de moitié. Mais si les tumeurs sont conservées dans les bio-banques des entreprises, il n'y aucune raison qu'elles en divulguent les résultats. Quelles sont les solutions pour que la recherche ne devienne pas à 100 % privée ? Aux Etats-Unis, la recherche bénéficie d'un très grand financement du National Cancer Institute, inscrit au budget fédéral, et du mécénat privé, grâce aux déductions fiscales très importantes accordées aux libéralités. Au niveau de l'Union européenne, si nous avons pu bénéficier de sept millions d'euros pour démarrer le test MammaPrint ( NDLR : qui permet de prédire l'apparition de métastases dans les cinq ans), nous avons dû trouver les 38 millions restants. La situation est devenue encore plus compliquée dans la mesure où il n'y a plus de budget spécifiquement alloué pour le cancer du sein. Aujourd'hui, si nous postulons des aides, nous sommes en concurrence directe avec toutes les autres maladies.