Rebelote. Depuis le 30 novembre, il est demandé aux hôpitaux belges de reporter tous les soins non urgents. Concrètement, une grande partie de l'activité doit s'arrêter pour concentrer les forces vives sur les patients Covid. Une annonce avec un arrière-goût de déjà-vu. Mais qui, cette fois, laisse certains établissements perplexes, voire opposés à la mesure, parfois. Cette semaine, les hôpitaux du pays ont également appris qu'ils devront désormais réserver 60% de lits en soins intensifs aux patients Covid. Une demande jugée irréaliste par les directions médicales du Réseau hospitalier namurois (RHN).

La situation a changé, mais la recette proposée reste la même

Le CHR de la Citadelle (Liège), un des plus grands hôpitaux francophones, n'accueille pas la nouvelle d'un très bon oeil non plus. "On nous demande à nouveau d'arrêter les autres activités pour se concentrer sur les soins Covid. Mais le reste du personnel n'a pas la capacité d'être transféré aux soins intensifs car il n'a pas la formation requise", pointe Antoine Gruselin, porte-parole du centre hospitalier. "Nous demander de fermer tout l'hôpital est un non-sens", fustige-t-il.

Dans les couloirs, on dit aussi que la crainte est que la mesure soit moins bien accueillie par le personnel que lors des premières vagues. "On emploie les mêmes recettes, alors que cette fois, la situation n'est pas du tout identique", souffle-t-on.

Et de fait, lors des vagues précédentes, le monde était à l'arrêt, ou presque, avec des confinements bien plus stricts. "Dans l'hôpital, on devait traiter beaucoup moins d'accidents ou de grippe, par exemple. Aujourd'hui, la vie a repris. On a donc autant de patients Covid que de non-Covid. Arrêter tout le reste de l'hôpital est incompréhensible ", dénonce Antoine Gruselin.

Eddy Lambert, porte-parole du Groupe santé CHC, établit le même constat. "La situation reste critique, mais elle diffère des vagues précédentes. Il y a un an, nous avions 2 ou 3 fois plus de patients Covid. Mais avec le confinement, ils représentaient l'essentiel de notre activité. Aujourd'hui, la gestion est tendue. Avec le cumul de trois facteurs : une activité classique importante en automne-hiver, un nouvel afflux de patients Covid, et un l'absentéisme chez les soignants."

Le "Tetris" hospitalier

Au CHR de la Citadelle, le bilan chiffré actuel est le suivant: en unité de soins intensifs, on dénombre 15 patients Covid et 20 non Covid. Soit une occupation totale des lits en permanence. Mais qui ne respecte pas le ratio des fameux 60% des lits réservés aux patients Covid, récemment demandé par le Comité Hospital & Transport Surge Capacity (HTSC).

Trouver cet équilibre d'occupation dans les soins intensifs est un exercice complexe, qui touche parfois à l'éthique, et évalué quotidiennement dans l'hôpital. Après les opérations lourdes, du coeur par exemple, un patient doit repasser aux soins intensifs au moins une journée. C'est une pratique habituelle, qui vise à s'assurer de l'état stable du patient.

Pour que cette opération du coeur soit réalisable, l'hôpital doit s'assurer en amont de la disponibilité de lits en soins intensifs. S'ils sont saturés, l'opération ne peut pas avoir lieu, car il n'est pas certain que le patient puisse être pris en charge en réanimation après l'acte chirurgical. Ainsi, tous les jours, une concertation entre les urgences, les soins intensifs et les blocs opératoires a lieu pour faire le point sur les lits disponibles. "C'est un véritable 'jeu' de Tetris", nous glisse Antoine Gruselin. "On se demande quotidiennement si tel patient en soins intensifs est suffisamment stable pour pouvoir libérer un lit, ne fut-ce que 8 heures, le temps d'accueillir un autre patient qui revient d'une opération."

Arrêter les soins non urgents? On met du personnel à l'arrêt qui ne pourra pas aider en soins intensifs.

Pour le porte-parole, dire que les patients Covid sont prioritaires n'a donc pas de sens. "Car on met à l'arrêt du personnel qui ne pourra pas aider en soins intensifs. Des familles veulent nous attaquer en justice. Mais nous, on n'y peut rien", explique-t-il. "Si certains soins moins urgents ont dû être reportés, nous n'avons refusé aucun patient qui nécessitait d'être pris en charge", rassure toutefois Eddy Lambert.

Pourquoi ne pas "simplement" augmenter le nombre de lits en soins intensifs?

En lien avec cette problématique, celle des lits disponibles en réanimation. Après presque deux ans de crise, on pourrait naïvement -et légitimement- se demander pourquoi il n'est pas possible d'accroître le nombre de lits disponibles en soins intensifs. Serait-ce uniquement une question de budget ou de matériel? La solution n'est évidemment pas si simple. Car plusieurs facteurs de taille interviennent dans l'équation, autour d'une inconnue principale : celle du personnel.

Premier élément : l'absentéisme conséquent du personnel soignant. Dans les hôpitaux liégeois, les absences du personnel varient entre 10 et 15%, nous dit-on. Dans certains hôpitaux du pays, il peut monter jusqu'à 30%. "A la pénurie structurelle d'infirmiers que connaissaient déjà les hôpitaux, s'est ajouté un absentéisme lié au Covid. Avec des départs en maladie, en burn-out, réorientation professionnelle...)", constate Eddy Lambert.

Second élément : la spécificité des soins intensifs. Ces unités requièrent du personnel avec une expérience et des connaissances spécifiques. Autrement dit, il n'est pas possible de transférer un infirmier "classique" ou un autre travailleur médical vers les soins intensifs en un claquement de doigts. "Pour faire une analogie, c'est comme s'il y avait 3 personnes qui travaillent sur mac et 3.000 sur PC. Pour trouver un réparateur de mac, c'est donc plus compliqué", illustre Antoine Gruselin.

Les soins intensifs demandent donc une formation très spécifique. Actuellement, trouver le personnel adéquat est un véritable casse-tête. Au point que certains lits disponibles physiquement sont fermés, faute de personnel formé. "On a sept lits fermés aux soins intensifs", nous confie le porte-parole du CHR de la Citadelle (Liège). "On manque de ce personnel très qualifié pour s'occuper de ces lits. Et lorsqu'il y a de l'absentéisme, le marché du recrutement est à sec. Trouver un remplaçant en intérim, c'est presque impossible. D'autre part, en soins intensifs, pour vulgariser, il y a deux infirmiers autour d'un lit, pour un seul dans les salles classiques." Résultat, le problème de pénurie du personnel est décuplé en soins intensifs par rapport aux secteurs.

Le constat est identique à la Clinique CHC MontLégia. "Tous les hôpitaux souffrent du manque d'infirmiers spécialisés en soins intensifs. Au point de parfois devoir fermer des lits. C'est aussi le cas chez nous", explique Eddy Lambert.

On manque de ce personnel très qualifié pour s'occuper des lits de soins intensifs.

Pourquoi, dès lors, ne pas tenter de former du personnel interne pour les soins intensifs ? "C'est presque impossible", nous confie-t-on. La seule solution envisageable, et d'ailleurs appliquée lors des premières vagues, a été de "reformer" des personnes qui ont déjà travaillé en soins intensifs. Un soignant reste en moyenne 7 à 8 années dans ces unités. Après, il y a fréquemment une volonté de changement, suite à la pression liée à cette catégorie de soins. En début de crise sanitaire, les hôpitaux ont ainsi pu "récupérer" du personnel qui avait quitté les SI pour retourner à d'autres soins. Il s'agit souvent de personnes avec beaucoup d'expérience dans le milieu hospitalier.

Enfin, troisième élément: le nouvel arrivage d'infirmiers. C'est là, aussi, que le bât blesse. Par exemple, en juin, pour toute la ville de Liège, il y a entre 20 et 30 étudiants qui sont sortis diplômés, nous dit-on. Rien que pour le site de la Citadelle, on pointe "un déficit de 50 infirmiers." La fracture est ouverte.

"Le métier est dévalorisé, trop peu rémunéré. Il devient aussi de plus en plus technique, avec plus de responsabilités médicales. Vu ces exigences, dégoter du personnel qualifié du jour au lendemain est impossible", déplore Antoine Gruselin.

Le recrutement s'en retrouve donc directement impacté. "Il n'y a pas assez de soignants sur le marché belge et recruter à l'étranger est tout sauf simple", explique Eddy Lambert. "Le Fonds Blouses Blanches nous a permis d'embaucher des ressources supplémentaires : des infirmiers quand c'est possible, ou des fonctions de support, comme les aides logistiques ou les aides-soignants, permettant aux infirmiers de se concentrer sur les soins. Mais la solution passe aussi par une revalorisation de la profession d'infirmier, afin de la rendre plus attractive."

Les craintes ne se portent donc pas uniquement sur le présent, mais aussi et surtout sur le futur du système hospitalier belge. "On est persuadé que beaucoup vont quitter le métier, par dégoût", nous glisse-t-on. Et quand les briques du Tetris s'emboîtent si mal qu'on s'approche du plafond de saturation, le game over n'est jamais très loin. Une nouvelle partie, avec de meilleures bases?

Rebelote. Depuis le 30 novembre, il est demandé aux hôpitaux belges de reporter tous les soins non urgents. Concrètement, une grande partie de l'activité doit s'arrêter pour concentrer les forces vives sur les patients Covid. Une annonce avec un arrière-goût de déjà-vu. Mais qui, cette fois, laisse certains établissements perplexes, voire opposés à la mesure, parfois. Cette semaine, les hôpitaux du pays ont également appris qu'ils devront désormais réserver 60% de lits en soins intensifs aux patients Covid. Une demande jugée irréaliste par les directions médicales du Réseau hospitalier namurois (RHN).Le CHR de la Citadelle (Liège), un des plus grands hôpitaux francophones, n'accueille pas la nouvelle d'un très bon oeil non plus. "On nous demande à nouveau d'arrêter les autres activités pour se concentrer sur les soins Covid. Mais le reste du personnel n'a pas la capacité d'être transféré aux soins intensifs car il n'a pas la formation requise", pointe Antoine Gruselin, porte-parole du centre hospitalier. "Nous demander de fermer tout l'hôpital est un non-sens", fustige-t-il. Dans les couloirs, on dit aussi que la crainte est que la mesure soit moins bien accueillie par le personnel que lors des premières vagues. "On emploie les mêmes recettes, alors que cette fois, la situation n'est pas du tout identique", souffle-t-on.Et de fait, lors des vagues précédentes, le monde était à l'arrêt, ou presque, avec des confinements bien plus stricts. "Dans l'hôpital, on devait traiter beaucoup moins d'accidents ou de grippe, par exemple. Aujourd'hui, la vie a repris. On a donc autant de patients Covid que de non-Covid. Arrêter tout le reste de l'hôpital est incompréhensible ", dénonce Antoine Gruselin.Eddy Lambert, porte-parole du Groupe santé CHC, établit le même constat. "La situation reste critique, mais elle diffère des vagues précédentes. Il y a un an, nous avions 2 ou 3 fois plus de patients Covid. Mais avec le confinement, ils représentaient l'essentiel de notre activité. Aujourd'hui, la gestion est tendue. Avec le cumul de trois facteurs : une activité classique importante en automne-hiver, un nouvel afflux de patients Covid, et un l'absentéisme chez les soignants."Au CHR de la Citadelle, le bilan chiffré actuel est le suivant: en unité de soins intensifs, on dénombre 15 patients Covid et 20 non Covid. Soit une occupation totale des lits en permanence. Mais qui ne respecte pas le ratio des fameux 60% des lits réservés aux patients Covid, récemment demandé par le Comité Hospital & Transport Surge Capacity (HTSC).Trouver cet équilibre d'occupation dans les soins intensifs est un exercice complexe, qui touche parfois à l'éthique, et évalué quotidiennement dans l'hôpital. Après les opérations lourdes, du coeur par exemple, un patient doit repasser aux soins intensifs au moins une journée. C'est une pratique habituelle, qui vise à s'assurer de l'état stable du patient. Pour que cette opération du coeur soit réalisable, l'hôpital doit s'assurer en amont de la disponibilité de lits en soins intensifs. S'ils sont saturés, l'opération ne peut pas avoir lieu, car il n'est pas certain que le patient puisse être pris en charge en réanimation après l'acte chirurgical. Ainsi, tous les jours, une concertation entre les urgences, les soins intensifs et les blocs opératoires a lieu pour faire le point sur les lits disponibles. "C'est un véritable 'jeu' de Tetris", nous glisse Antoine Gruselin. "On se demande quotidiennement si tel patient en soins intensifs est suffisamment stable pour pouvoir libérer un lit, ne fut-ce que 8 heures, le temps d'accueillir un autre patient qui revient d'une opération." Pour le porte-parole, dire que les patients Covid sont prioritaires n'a donc pas de sens. "Car on met à l'arrêt du personnel qui ne pourra pas aider en soins intensifs. Des familles veulent nous attaquer en justice. Mais nous, on n'y peut rien", explique-t-il. "Si certains soins moins urgents ont dû être reportés, nous n'avons refusé aucun patient qui nécessitait d'être pris en charge", rassure toutefois Eddy Lambert. En lien avec cette problématique, celle des lits disponibles en réanimation. Après presque deux ans de crise, on pourrait naïvement -et légitimement- se demander pourquoi il n'est pas possible d'accroître le nombre de lits disponibles en soins intensifs. Serait-ce uniquement une question de budget ou de matériel? La solution n'est évidemment pas si simple. Car plusieurs facteurs de taille interviennent dans l'équation, autour d'une inconnue principale : celle du personnel.Premier élément : l'absentéisme conséquent du personnel soignant. Dans les hôpitaux liégeois, les absences du personnel varient entre 10 et 15%, nous dit-on. Dans certains hôpitaux du pays, il peut monter jusqu'à 30%. "A la pénurie structurelle d'infirmiers que connaissaient déjà les hôpitaux, s'est ajouté un absentéisme lié au Covid. Avec des départs en maladie, en burn-out, réorientation professionnelle...)", constate Eddy Lambert. Second élément : la spécificité des soins intensifs. Ces unités requièrent du personnel avec une expérience et des connaissances spécifiques. Autrement dit, il n'est pas possible de transférer un infirmier "classique" ou un autre travailleur médical vers les soins intensifs en un claquement de doigts. "Pour faire une analogie, c'est comme s'il y avait 3 personnes qui travaillent sur mac et 3.000 sur PC. Pour trouver un réparateur de mac, c'est donc plus compliqué", illustre Antoine Gruselin. Les soins intensifs demandent donc une formation très spécifique. Actuellement, trouver le personnel adéquat est un véritable casse-tête. Au point que certains lits disponibles physiquement sont fermés, faute de personnel formé. "On a sept lits fermés aux soins intensifs", nous confie le porte-parole du CHR de la Citadelle (Liège). "On manque de ce personnel très qualifié pour s'occuper de ces lits. Et lorsqu'il y a de l'absentéisme, le marché du recrutement est à sec. Trouver un remplaçant en intérim, c'est presque impossible. D'autre part, en soins intensifs, pour vulgariser, il y a deux infirmiers autour d'un lit, pour un seul dans les salles classiques." Résultat, le problème de pénurie du personnel est décuplé en soins intensifs par rapport aux secteurs. Le constat est identique à la Clinique CHC MontLégia. "Tous les hôpitaux souffrent du manque d'infirmiers spécialisés en soins intensifs. Au point de parfois devoir fermer des lits. C'est aussi le cas chez nous", explique Eddy Lambert.Pourquoi, dès lors, ne pas tenter de former du personnel interne pour les soins intensifs ? "C'est presque impossible", nous confie-t-on. La seule solution envisageable, et d'ailleurs appliquée lors des premières vagues, a été de "reformer" des personnes qui ont déjà travaillé en soins intensifs. Un soignant reste en moyenne 7 à 8 années dans ces unités. Après, il y a fréquemment une volonté de changement, suite à la pression liée à cette catégorie de soins. En début de crise sanitaire, les hôpitaux ont ainsi pu "récupérer" du personnel qui avait quitté les SI pour retourner à d'autres soins. Il s'agit souvent de personnes avec beaucoup d'expérience dans le milieu hospitalier.Enfin, troisième élément: le nouvel arrivage d'infirmiers. C'est là, aussi, que le bât blesse. Par exemple, en juin, pour toute la ville de Liège, il y a entre 20 et 30 étudiants qui sont sortis diplômés, nous dit-on. Rien que pour le site de la Citadelle, on pointe "un déficit de 50 infirmiers." La fracture est ouverte. "Le métier est dévalorisé, trop peu rémunéré. Il devient aussi de plus en plus technique, avec plus de responsabilités médicales. Vu ces exigences, dégoter du personnel qualifié du jour au lendemain est impossible", déplore Antoine Gruselin. Le recrutement s'en retrouve donc directement impacté. "Il n'y a pas assez de soignants sur le marché belge et recruter à l'étranger est tout sauf simple", explique Eddy Lambert. "Le Fonds Blouses Blanches nous a permis d'embaucher des ressources supplémentaires : des infirmiers quand c'est possible, ou des fonctions de support, comme les aides logistiques ou les aides-soignants, permettant aux infirmiers de se concentrer sur les soins. Mais la solution passe aussi par une revalorisation de la profession d'infirmier, afin de la rendre plus attractive."Les craintes ne se portent donc pas uniquement sur le présent, mais aussi et surtout sur le futur du système hospitalier belge. "On est persuadé que beaucoup vont quitter le métier, par dégoût", nous glisse-t-on. Et quand les briques du Tetris s'emboîtent si mal qu'on s'approche du plafond de saturation, le game over n'est jamais très loin. Une nouvelle partie, avec de meilleures bases?