Comment nourrir sainement 10 milliards d'humains d'ici 2050 tout en préservant la planète? La question taraude de plus en plus de scientifiques dans le monde. Un groupe de spécialistes vient de publier une étude qui propose une solution réaliste. Leur régime alimentaire planétaire ne bannit pas complètement la viande et les produits laitiers, mais exige un énorme changement dans nos habitudes alimentaires.
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Comment nourrir sainement 10 milliards d'humains d'ici 2050 tout en préservant la planète? La question taraude de plus en plus de scientifiques dans le monde. Un groupe de spécialistes vient de publier une étude qui propose une solution réaliste. Leur régime alimentaire planétaire ne bannit pas complètement la viande et les produits laitiers, mais exige un énorme changement dans nos habitudes alimentaires. Ce rapport, qui a mobilisé pendant trois ans 37 experts de 16 pays, établit un "régime de santé planétaire". Son but: garantir un "équilibre entre les besoins en matière de santé humaine et les impacts environnementaux".Il serait donc également bon pour la planète, puisque "la production alimentaire mondiale menace la stabilité de notre système climatique et (nos) écosystèmes". "Les régimes alimentaires actuels poussent la Terre au-delà de ses limites et sont source de maladies: ils sont une menace à la fois pour les gens et pour la planète", écrivent les auteurs. "Cela ne signifie pas que la population mondiale devrait manger exactement le même ensemble d'aliments", soulignent les spécialistes. Plutôt que définir un régime unique, ils ont fixé des "fourchettes d'ingestions recommandées par groupes d'aliments". Ce "régime complet" pourra être adapté localement selon "la culture, la géographie et la démographie". Le professeur Walter Willet, l'un des chercheurs basés à Harvard, précise à la BBC que ce régime est d'une grande variété : "Vous pouvez prendre ces aliments et les assembler de mille façons différentes. Il ne s'agit pas d'un régime de privation, mais d'une alimentation saine, souple et agréable."Au niveau mondial, ce régime passe par "un doublement de la consommation d'aliments sains tels que les fruits, les légumes, les légumineuses et les noix". A l'inverse, il faut "réduire de plus de 50% la consommation d'aliments moins sains, tels que les sucres ajoutés (par exemple dans les sodas, ndlr) et la viande rouge", et éviter les aliments hautement transformés."Nous ne devons tous manger deux fois moins de viande et de sucre si nous voulons mener une vie saine en 2050. Je pense que le " moins " est une bonne nuance ", déclare le bio-ingénieur Liesbet Vranken (UZ Leuven) dans De Morgen. "Certaines terres agricoles ne conviennent pas à d'autres usages que l'élevage par exemple, en particulier dans les pays en développement où les saisons de croissance des cultures sont souvent courtes. Il est parfois préférable de commencer à utiliser les terres de manière intensive et durable. "L'objectif de 80 grammes de viande est généralement suffisant", renchérit Christophe Matthys (UZ Leuven), spécialiste de l'alimentation. "Ceux qui ont une vie plus active devraient l'augmenter à 150 grammes ou la compléter avec des protéines végétales. Le régime alimentaire recommande également une dose minimale de sucre ajouté par jour (30 grammes), en particulier de graisses insaturées (40 grammes) et de produits laitiers (250 grammes).Ces objectifs globaux cachent évidemment d'énormes disparités selon le niveau de développement et la culture des pays. À titre d'exemple, la consommation quotidienne moyenne de viande rouge aux États-Unis est actuellement évaluée à 280 grammes environ, ce qui impliquerait de la diviser par vingt. "Plus de 820 millions de personnes n'ont toujours pas accès à suffisamment de nourriture, 2,4 milliards de personnes surconsomment, et au total, environ la moitié de la population mondiale a un régime alimentaire marqué par des carences en nutriments", selon le rapport. Au-delà de la façon dont chacun s'alimente, les experts prônent un changement radical dans les modes de production (arrêter de se concentrer sur un faible nombre de cultures, limiter l'expansion des terres agricoles qui grignotent les forêts, éviter la surpêche...) Selon les chercheurs, l'agriculture a donc besoin d'un changement radical. Ils disent aussi que cette révolution est faisable. "Il est urgent de rendre l'agriculture plus neutre en CO2, de protéger la biodiversité et de rendre l'utilisation des terres et de l'eau plus efficace", peut-on lire dans leur communication. L'agriculture intensive signifie que chaque hectare de terre rapporte plus. "Ce débat se poursuit depuis un certain temps dans les milieux scientifiques : devrions-nous nous orienter vers une utilisation extensive et moins productive des terres sans pesticides, ou devrions-nous simplement intensifier les sols de manière durable", déclare M. Vranken toujours dans De Morgen. "Dans l'agriculture intensive, l'utilisation très ciblée d'engrais peut vous permettre d'augmenter votre production sur moins de terres. Le rapport de la commission d'enquête recommande en effet cette intensification écologique en particulier, pour autant qu'il n'y ait pas plus de terres occupées que ce n'est le cas actuellement. L'utilisation de l'eau doit également être plus efficace. Et Vranken d'ajouter : "Si nous commençons à manger moins de produits animaux, nous avons automatiquement besoin de moins de terres agricoles."Autre impératif selon eux: réduire de moitié le gaspillage alimentaire et les pertes lors du processus de production. "La façon dont nous mangeons est l'une des causes principales du changement climatique, de la perte de biodiversité et des maladies non-transmissibles" (obésité, maladies cardio-vasculaire, diabète, ndlr), a expliqué à l'AFP l'un des auteurs de l'étude, le professeur Tim Lang, de l'Université de Londres. "De la même manière que notre système alimentaire a radicalement changé au XXe siècle, nous estimons qu'il doit changer radicalement au XXIe", a-t-il ajouté.Sans surprise, le rapport a été fraîchement accueilli par l'industrie agroalimentaire. "Il fait des propositions extrêmes pour attirer un maximum d'attention, mais nous devons être plus responsables lorsqu'il s'agit d'établir des recommandations en matière de nutrition", a réagi Alexander Anton, responsable de l'Association laitière européenne. La faisabilité des plans est aussi discutable pour d'autres experts. Ce plan exige des changements aux régimes alimentaires dans presque tous les coins du monde. L'Europe et l'Amérique du Nord doivent réduire massivement leur consommation de viande rouge, l'Asie de l'Est doit réduire leur consommation de poisson, l'Afrique doit réduire leur consommation de légumes féculents.Certains se demandent, par exemple, s'il est possible de faire manger au monde entier des hamburgers aux légumes ? Le niveau de prospérité d'un pays détermine également le régime alimentaire local. En Amérique du Sud, par exemple, selon les chercheurs, on boit plus de boissons gazeuses parce qu'il n'y a parfois pas d'eau du robinet salubre. Dans d'autres pays un peu plus pauvres, la viande est un produit de luxe et se transforme en symbole lorsque la prospérité augmente."L'humanité n'a jamais tenté de changer le système alimentaire à cette échelle et à cette vitesse ", a déclaré Line Gordon, directrice du Centre de résilience de l'Université de Stockholm. "Qu'il s'agisse d'un fantasme ou non, un fantasme n'a pas à être mauvais... il est temps de rêver d'un monde meilleur ", dit-elle en guise de conclusion.