Malgré les questions qui subsistent concernant leur degré d'efficacité, les vaccins contre le coronavirus représentent le principal espoir de venir à bout de la pandémie. La rapidité avec laquelle les vaccins ont été développés est inédite. Alors qu'il a fallu près d'un demi-siècle pour développer le vaccin contre la polio et que nombre de pandémies qui affectent les pays en développement depuis des décennies n'en disposent toujours pas, il aura fallu moins d'un an pour développer plusieurs vaccins contre la Covid-19.

Comment expliquer une telle performance ? Généralement, l'industrie pharmaceutique préfère investir dans le développement de médicaments plutôt que de vaccins. Il est en effet plus rentable de commercialiser un médicament qui traite une maladie qu'un vaccin qui peut y mettre fin. Cette logique financière a motivé un sous-investissement chronique dans la recherche de vaccins. Dans le cas de la pandémie de Covid-19, cette logique financière a été contrée par l'intervention massive des Etats, qui ont investi directement dans la recherche, opéré des précommandes gigantesques à des prix garantis dans l'opacité, accéléré les procédures d'autorisation, accepté d'assumer les risques liés aux éventuels effets secondaires. Ce faisant, ils ont fait en sorte que l'intérêt des industries pharmaceutiques soit de trouver des vaccins au plus vite.

Au défi du développement des vaccins succède toutefois celui de leur production et de leur distribution à une échelle d'une ampleur sans précédent. Or deux obstacles sont susceptibles de freiner cette étape cruciale pour mettre fin à la pandémie : le nationalisme et la financiarisation. D'une part, la distribution des vaccins s'opère selon la loi du plus offrant et les Etats se livrent dans ce cadre à une compétition acharnée pour précommander un maximum de vaccins pour leur population, avec pour conséquence que la majorité des vaccins disponibles sont monopolisés par les pays les plus riches au détriment des pays les plus pauvres. D'autre part, les droits de propriété intellectuelle permettent aux firmes pharmaceutiques de monopoliser la fixation des prix, la production et la distribution des vaccins qu'elles ont brevetées, avec le risque qu'ils ne soient pas accessibles à un prix abordable pour les pays les plus pauvres.

Le nationalisme des vaccins

L'initiative COVAX a précisément été lancée pour garantir la diffusion des vaccins dans les pays en développement, mais elle fait face à de sérieux problèmes qui mettent sa mission à mal. L'objectif de l'initiative COVAX, coordonnée par l'OMS et l'alliance GAVI, est de distribuer 2 milliards de doses d'ici fin 2021, afin de couvrir 20% de la population de 92 pays en développement. L'évaluation de l'initiative a conclu que certains pays en développement pourraient se retrouver sans vaccin jusqu'en 2024.

Conséquence de la loi du plus offrant, les pays riches, représentant moins de 15% de la population mondiale, avaient précommandé fin 2020 la majorité des 7,25 milliards de doses dans le monde, contre seulement 700 000 pour COVAX, qui estime avoir besoin de 4,9 milliards de dollars de financements supplémentaires aux 2,1 milliards déjà mobilisés (dont près de la moitié auprès de l'UE).

Etant donné que la pandémie ne pourra être éradiquée que lorsque ce sera le cas dans tous les pays du monde, la répartition inégale des vaccins risque d'avoir des conséquences négatives pour la santé publique non seulement dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches. Or tout indique que les pays riches envisagent de vacciner la totalité de leur population avant d'envisager une répartition plus équitable des vaccins. Le 8 janvier dernier, l'OMS a tiré la sonnette d'alarme en implorant les gouvernements et les firmes pharmaceutiques de ne plus conclure des accords bilatéraux au détriment de COVAX. Non seulement cela risque de priver nombre de pays en développement de vaccin, mais cette compétition nationaliste pour s'accaparer les vaccins risque également d'en faire grimper le prix au détriment de tous.

La financiarisation des Big Pharma

L'autre obstacle à la diffusion des vaccins concerne les droits de propriété intellectuelle, qui sont devenus d'importantes sources de profits pour une industrie pharmaceutique de plus en plus financiarisée. Si les firmes pharmaceutiques ont généralement un intérêt financier à commercialiser des médicaments plutôt que des vaccins, elles ont en réalité encore plus intérêt à sécuriser leurs gains financiers.

Au cours des dernières années, les profits du secteur ont davantage été distribués aux actionnaires qu'investis dans la recherche et le développement de traitements. Entre 2000 et 2018, les dividendes versés et les actions rachetées par les 27 principales firmes pharmaceutiques ont augmenté de 88% à 123% de leurs investissements dans la recherche et le développement. Le business model du secteur repose de plus en plus sur l'acquisition de concurrents pour réduire la concurrence et obtenir des brevets. Ces "actifs intangibles" représentent une source de plus en plus importante de profits : la valeur de ces actifs dans le bilan des 10 principales firmes pharmaceutiques est passée de 13% à 49% des actifs totaux entre 2000 et 2018. Autrement dit, les monopoles tirés des droits de propriété intellectuelle sont devenus des objectifs plus importants que le développement et la production de traitements.

Ces droits de propriété intellectuelle réduisent l'accès aux médicaments et aux vaccins dont les prix sont trop élevés pour les pays les plus pauvres. C'est pourquoi l'Inde et l'Afrique du Sud ont proposé en octobre dernier à l'OMC de suspendre durant la pandémie les droits sur les vaccins contre le coronavirus, afin de permettre la production et la distribution de vaccins à des prix abordables dans les pays en développement. Cette demande semble d'autant plus légitime que les vaccins autorisés ont essentiellement été développés grâce à des financements publics. Toutefois, les pays riches, où siègent les firmes qui tirent profit de ces brevets, ont mis leur veto à cette proposition. Le risque est grand de voir les vaccins rendus inabordables par des prix trop élevés pour les pays en développement.

La diplomatie des vaccins

Dans ce contexte de compétition nationaliste et de financiarisation exacerbée, la Chine et les autres pays émergents comptent bien tirer profit de la situation en renforçant leur "soft power" dans les pays en développement. La Chine a été le premier pays à annoncer, dès juin 2020, l'autorisation d'un vaccin développé par la firme CanSino pour usage militaire. Depuis lors, les firmes chinoises ont développé plusieurs vaccins et cinq des treize vaccins en phase 3 d'essai clinique étaient chinois fin 2020. Pékin affirme être en mesure d'en produire deux milliards par an. Vu le faible nombre de cas de coronavirus en Chine, l'Empire du Milieu sera en mesure d'en exporter massivement vers les pays en développement. Disposant du boulevard laissé par les pays occidentaux, la Chine présente ses vaccins comme des "biens publics mondiaux" dans le cadre de la "nouvelle route de la soie sanitaire" déjà activée pour la diplomatie des masques.

Outre la Chine, d'autres pays émergents comme la Russie et l'Inde comptent également profiter de la situation. Dès août 2020, la Russie a annoncé l'autorisation de son vaccin "Spoutnik V", au grand étonnement de nombreux observateurs sceptiques. L'Inde, qui assure 60% de la fabrication mondiale des vaccins, a annoncé début janvier 2021 l'autorisation de deux vaccins (Covishield et Covaxin), dont le second n'avait pourtant pas terminé les essais de phase 3 et pas publié les résultats des phases 1 et 2.

L'indispensable coopération

En définitive, la compétition nationaliste et financiarisée a pris le dessus sur l'indispensable coopération multilatérale. Par conséquent, le vaccin contre le coronavirus n'a rien d'un bien public mondial comme les gouvernements s'y étaient pourtant engagés. Non seulement la répartition inéquitable des vaccins risque de causer deux fois plus de morts dans le monde que prévu, mais elle aura également pour effet de retarder l'immunité collective qui, dans le cadre d'une pandémie affectant l'ensemble de l'humanité, doit être envisagée à l'échelle mondiale.

Le manque de coopération aura non seulement de graves conséquences sanitaires, mais aussi économiques et sociales dans les pays en développement comme dans les pays développés. Dans un monde interdépendant où les différents pays sont interconnectés, il est vain d'espérer répondre à un enjeu mondial sur le dos de ses voisins. La pandémie de Covid-19 représente un test de solidarité, mais les gouvernements sont malheureusement en train d'échouer. Il est encore temps de corriger le tir, mais il est minuit moins une.

Malgré les questions qui subsistent concernant leur degré d'efficacité, les vaccins contre le coronavirus représentent le principal espoir de venir à bout de la pandémie. La rapidité avec laquelle les vaccins ont été développés est inédite. Alors qu'il a fallu près d'un demi-siècle pour développer le vaccin contre la polio et que nombre de pandémies qui affectent les pays en développement depuis des décennies n'en disposent toujours pas, il aura fallu moins d'un an pour développer plusieurs vaccins contre la Covid-19. Comment expliquer une telle performance ? Généralement, l'industrie pharmaceutique préfère investir dans le développement de médicaments plutôt que de vaccins. Il est en effet plus rentable de commercialiser un médicament qui traite une maladie qu'un vaccin qui peut y mettre fin. Cette logique financière a motivé un sous-investissement chronique dans la recherche de vaccins. Dans le cas de la pandémie de Covid-19, cette logique financière a été contrée par l'intervention massive des Etats, qui ont investi directement dans la recherche, opéré des précommandes gigantesques à des prix garantis dans l'opacité, accéléré les procédures d'autorisation, accepté d'assumer les risques liés aux éventuels effets secondaires. Ce faisant, ils ont fait en sorte que l'intérêt des industries pharmaceutiques soit de trouver des vaccins au plus vite. Au défi du développement des vaccins succède toutefois celui de leur production et de leur distribution à une échelle d'une ampleur sans précédent. Or deux obstacles sont susceptibles de freiner cette étape cruciale pour mettre fin à la pandémie : le nationalisme et la financiarisation. D'une part, la distribution des vaccins s'opère selon la loi du plus offrant et les Etats se livrent dans ce cadre à une compétition acharnée pour précommander un maximum de vaccins pour leur population, avec pour conséquence que la majorité des vaccins disponibles sont monopolisés par les pays les plus riches au détriment des pays les plus pauvres. D'autre part, les droits de propriété intellectuelle permettent aux firmes pharmaceutiques de monopoliser la fixation des prix, la production et la distribution des vaccins qu'elles ont brevetées, avec le risque qu'ils ne soient pas accessibles à un prix abordable pour les pays les plus pauvres. Le nationalisme des vaccinsL'initiative COVAX a précisément été lancée pour garantir la diffusion des vaccins dans les pays en développement, mais elle fait face à de sérieux problèmes qui mettent sa mission à mal. L'objectif de l'initiative COVAX, coordonnée par l'OMS et l'alliance GAVI, est de distribuer 2 milliards de doses d'ici fin 2021, afin de couvrir 20% de la population de 92 pays en développement. L'évaluation de l'initiative a conclu que certains pays en développement pourraient se retrouver sans vaccin jusqu'en 2024. Conséquence de la loi du plus offrant, les pays riches, représentant moins de 15% de la population mondiale, avaient précommandé fin 2020 la majorité des 7,25 milliards de doses dans le monde, contre seulement 700 000 pour COVAX, qui estime avoir besoin de 4,9 milliards de dollars de financements supplémentaires aux 2,1 milliards déjà mobilisés (dont près de la moitié auprès de l'UE). Etant donné que la pandémie ne pourra être éradiquée que lorsque ce sera le cas dans tous les pays du monde, la répartition inégale des vaccins risque d'avoir des conséquences négatives pour la santé publique non seulement dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches. Or tout indique que les pays riches envisagent de vacciner la totalité de leur population avant d'envisager une répartition plus équitable des vaccins. Le 8 janvier dernier, l'OMS a tiré la sonnette d'alarme en implorant les gouvernements et les firmes pharmaceutiques de ne plus conclure des accords bilatéraux au détriment de COVAX. Non seulement cela risque de priver nombre de pays en développement de vaccin, mais cette compétition nationaliste pour s'accaparer les vaccins risque également d'en faire grimper le prix au détriment de tous. La financiarisation des Big PharmaL'autre obstacle à la diffusion des vaccins concerne les droits de propriété intellectuelle, qui sont devenus d'importantes sources de profits pour une industrie pharmaceutique de plus en plus financiarisée. Si les firmes pharmaceutiques ont généralement un intérêt financier à commercialiser des médicaments plutôt que des vaccins, elles ont en réalité encore plus intérêt à sécuriser leurs gains financiers. Au cours des dernières années, les profits du secteur ont davantage été distribués aux actionnaires qu'investis dans la recherche et le développement de traitements. Entre 2000 et 2018, les dividendes versés et les actions rachetées par les 27 principales firmes pharmaceutiques ont augmenté de 88% à 123% de leurs investissements dans la recherche et le développement. Le business model du secteur repose de plus en plus sur l'acquisition de concurrents pour réduire la concurrence et obtenir des brevets. Ces "actifs intangibles" représentent une source de plus en plus importante de profits : la valeur de ces actifs dans le bilan des 10 principales firmes pharmaceutiques est passée de 13% à 49% des actifs totaux entre 2000 et 2018. Autrement dit, les monopoles tirés des droits de propriété intellectuelle sont devenus des objectifs plus importants que le développement et la production de traitements. Ces droits de propriété intellectuelle réduisent l'accès aux médicaments et aux vaccins dont les prix sont trop élevés pour les pays les plus pauvres. C'est pourquoi l'Inde et l'Afrique du Sud ont proposé en octobre dernier à l'OMC de suspendre durant la pandémie les droits sur les vaccins contre le coronavirus, afin de permettre la production et la distribution de vaccins à des prix abordables dans les pays en développement. Cette demande semble d'autant plus légitime que les vaccins autorisés ont essentiellement été développés grâce à des financements publics. Toutefois, les pays riches, où siègent les firmes qui tirent profit de ces brevets, ont mis leur veto à cette proposition. Le risque est grand de voir les vaccins rendus inabordables par des prix trop élevés pour les pays en développement. La diplomatie des vaccinsDans ce contexte de compétition nationaliste et de financiarisation exacerbée, la Chine et les autres pays émergents comptent bien tirer profit de la situation en renforçant leur "soft power" dans les pays en développement. La Chine a été le premier pays à annoncer, dès juin 2020, l'autorisation d'un vaccin développé par la firme CanSino pour usage militaire. Depuis lors, les firmes chinoises ont développé plusieurs vaccins et cinq des treize vaccins en phase 3 d'essai clinique étaient chinois fin 2020. Pékin affirme être en mesure d'en produire deux milliards par an. Vu le faible nombre de cas de coronavirus en Chine, l'Empire du Milieu sera en mesure d'en exporter massivement vers les pays en développement. Disposant du boulevard laissé par les pays occidentaux, la Chine présente ses vaccins comme des "biens publics mondiaux" dans le cadre de la "nouvelle route de la soie sanitaire" déjà activée pour la diplomatie des masques. Outre la Chine, d'autres pays émergents comme la Russie et l'Inde comptent également profiter de la situation. Dès août 2020, la Russie a annoncé l'autorisation de son vaccin "Spoutnik V", au grand étonnement de nombreux observateurs sceptiques. L'Inde, qui assure 60% de la fabrication mondiale des vaccins, a annoncé début janvier 2021 l'autorisation de deux vaccins (Covishield et Covaxin), dont le second n'avait pourtant pas terminé les essais de phase 3 et pas publié les résultats des phases 1 et 2. L'indispensable coopérationEn définitive, la compétition nationaliste et financiarisée a pris le dessus sur l'indispensable coopération multilatérale. Par conséquent, le vaccin contre le coronavirus n'a rien d'un bien public mondial comme les gouvernements s'y étaient pourtant engagés. Non seulement la répartition inéquitable des vaccins risque de causer deux fois plus de morts dans le monde que prévu, mais elle aura également pour effet de retarder l'immunité collective qui, dans le cadre d'une pandémie affectant l'ensemble de l'humanité, doit être envisagée à l'échelle mondiale. Le manque de coopération aura non seulement de graves conséquences sanitaires, mais aussi économiques et sociales dans les pays en développement comme dans les pays développés. Dans un monde interdépendant où les différents pays sont interconnectés, il est vain d'espérer répondre à un enjeu mondial sur le dos de ses voisins. La pandémie de Covid-19 représente un test de solidarité, mais les gouvernements sont malheureusement en train d'échouer. Il est encore temps de corriger le tir, mais il est minuit moins une.