Une carte blanche d'Els Torreele. Els Torreele est chercheuse à l'Institute for Innovation and Public Purpose, University College London, et ancienne directrice de la Campagne Accès aux Médicaments de Médecins Sans Frontières. Elle est bioingénieure et docteur en Sciences de la Vrije Universiteit Brussel.

C'est un formidable tour de force qu'à peine un an après la découverte du nouveau virus SRAS-CoV-2, des vaccins offrant une protection contre le Covid-19 soient déjà disponibles. Il montre qu'avec les ressources nécessaires des progrès rapides peuvent être réalisés dans la recherche et le développement (R&D) biomédicale. Mais disposons-nous à présent des vaccins adéquats et existe-t-il la volonté politique pour arrêter la pandémie de Covid-19 ?

Alors que la Belgique et d'autres pays occidentaux lancent des campagnes vaccinales massives avec les premiers vaccins Covid-19, la sonnette d'alarme se fait de plus en plus entendre : de grands nombres de personnes dans le reste du monde devront probablement attendre jusqu'en 2022, voire plus longtemps, avant que ce ne soit leur tour.

Nationalisme vaccinal

Les appels répétés du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, et d'autres dirigeants mondiaux pour que les vaccins Covid-19 soient considérés comme des "vaccins du peuple" ("People's Vaccine") auxquels tous les habitants de la planète ont le même droit, restent des paroles creuses. Au lieu de donner la priorité à la vaccination des plus vulnérables et au personnel médical et sanitaire du monde entier, il semble que les plus riches et les plus forts se serviront en premier. Le nationalisme vaccinal prime sur la santé mondiale, les droits de l'homme et la solidarité.

Révélatrice de failles

La pandémie de Covid-19 a mis en évidence de nombreuses failles structurelles et des inégalités et injustices existantes dans notre société. Le sous-investissement chronique dans notre système de santé, et en particulier dans les soins aux personnes âgées, fait payer un lourd tribut. Le manque de préparation aux épidémies, y compris la fourniture de masques et de vêtements de protection essentiels, a été dramatique. L'impact économique, social et sanitaire disproportionné de Covid-19 sur les populations les plus vulnérables reste frappant.

La pandémie met également en évidence un problème fondamental de notre modèle commercial pharmaceutique. L'euphorie actuelle concernant le vaccin peut nous faire oublier que des années de privatisation des efforts publics de R&D par le biais de brevets qui sont ensuite exploités à travers des monopoles de marché et des prix élevés des médicaments (avons-nous déjà oublié la petite Pia ?), ont créé un secteur pharmaceutique dans lequel les intérêts financiers et économiques priment sur la santé publique. Et tout comme il y a 20 ans avec le VIH/sida, aujourd'hui une grande partie de la population mondiale risque d'être délaissée.

Cependant, c'est grâce à des investissements publics massifs dans la R&D que nous avons maintenant la perspective de différents vaccins. Les nouveaux vaccins à ARNm sont le résultat d'années de recherche universitaire sur lesquelles Pfizer/BioNTech et Moderna, grâce à une injection massive de fonds publics, ont pu construire leurs vaccins Covid-19. Par exemple, BioNTech a reçu 445 millions d'euros de l'Allemagne et la collaboration de Moderna avec les National Institutes of Health (NIH) américains a pu compter sur près d'un milliard de dollars publics. Le vaccin AstraZeneca/Oxford a été développé à l'université d'Oxford sur la base d'années d'investissements publics dans la technologie de base et avec plus d'un milliard de livres de fonds publics pour Covid-19.

Cependant, une politique de subvention "no strings attached" (accordé sans conditions) laisse l'initiative et le contrôle de l'innovation médicale largement à l'industrie pharmaceutique. En conséquence, la production, la disponibilité et le prix des médicaments sont entièrement contrôlés par des sociétés commerciales. Avant même que l'efficacité des vaccins Covid-19 ne soit démontrée, d'intenses négociations étaient déjà en cours entre les entreprises et des dirigeants gouvernementaux désespérés sur l'achat prioritaire, les délais de livraison et le prix des nouveaux vaccins. Les multinationales de l'industrie pharmaceutique ont joué sans merci les unes contre les autres et ont exigé une stricte confidentialité des contrats.

Prix

La secrétaire d'État au budget et à la protection des consommateurs, Eva de Bleeker, a involontairement fait l'actualité mondiale en tweetant les prix et les volumes des différents vaccins Covid-19 achetés par la Belgique pour plus de 279 millions d'euros. Cela serait une violation de confidentialité, car contrairement aux achats publics dans d'autres secteurs, les contrats avec les entreprises pharmaceutiques sont strictement confidentiels. C'est la norme dans ce secteur économique très rentable, dont les intérêts financiers sont souvent défendus par des dirigeants politiques qui permettent tacitement que la concurrence, l'information indépendante et la transparence des prix soient supplantées par les monopoles, la pénurie artificielle, le marketing et le secret commercial.

Derrière une image publique soigneusement construite de l'innovateur qui nous permettra de sortir de la crise du Covid-19, vivement adoptée par nos politiciens, les entreprises utilisent leur position de monopole pour contrôler entièrement la disponibilité des vaccins, y compris les brevets, le savoir-faire et les données cliniques - avec l'intérêt d'affaire plutôt que la santé publique comme priorité. Des initiatives visant à partager le savoir-faire et les technologies pour permettre que les vaccins soient accessibles au reste du monde sont invariablement bloquées tant par les pays riches que par l'industrie.

Le contrôle de l'industrie pharmaceutique va encore plus loin. Si l'Organisation Mondiale de la Santé peut prescrire le profil idéal d'un vaccin Covid-19 et les études cliniques nécessaires, les entreprises ne sont pas tenues de s'y conformer. Notamment, la course aux vaccins pour être le premier sur le marché, et donc le premier à vendre, s'avère plus importante que le développement d'un vaccin optimal qui peut arrêter la pandémie. Un vaccin qui nécessite deux doses et qui n'est stable qu'à des températures ultra-basses ne convient pas à la vaccination de masse, mais demeure le premier vaccin sur le marché. En outre, nous ne savons pas s'il peut nous protéger contre le virus lui-même ou contre sa propagation, ou seulement contre la maladie, ni pour combien de temps, alors que celles-ci sont des questions fondamentales pour définir des stratégies de vaccination efficaces. Mais de telles études prennent du temps, et ce n'est pas dans l'intérêt des entreprises.

"Personne n'est en sécurité tant que tout le monde n'est pas en sécurité" est un mantra bien connu de Covid-19, et il est clair que l'accès universel à des vaccins appropriés peut jouer un rôle important à cet égard. Par conséquent, le statu quo du secteur pharmaceutique n'est pas une option. Pour éviter l'apartheid vaccinal, nous devons résolument opter pour un "vaccin du peuple". Cela exige de nos dirigeants le courage politique de prendre le contrôle de la disponibilité des vaccins, et d'en faire un bien public pouvant être produit librement et distribué équitablement dans le monde entier au nom de la santé publique et de la justice. La Belgique ne peut pas le faire toute seule, mais nous pouvons être un pionnier au niveau européen pour combler l'injustice actuelle entourant l'accès aux vaccins Covid-19.

C'est un formidable tour de force qu'à peine un an après la découverte du nouveau virus SRAS-CoV-2, des vaccins offrant une protection contre le Covid-19 soient déjà disponibles. Il montre qu'avec les ressources nécessaires des progrès rapides peuvent être réalisés dans la recherche et le développement (R&D) biomédicale. Mais disposons-nous à présent des vaccins adéquats et existe-t-il la volonté politique pour arrêter la pandémie de Covid-19 ?Alors que la Belgique et d'autres pays occidentaux lancent des campagnes vaccinales massives avec les premiers vaccins Covid-19, la sonnette d'alarme se fait de plus en plus entendre : de grands nombres de personnes dans le reste du monde devront probablement attendre jusqu'en 2022, voire plus longtemps, avant que ce ne soit leur tour.Les appels répétés du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, et d'autres dirigeants mondiaux pour que les vaccins Covid-19 soient considérés comme des "vaccins du peuple" ("People's Vaccine") auxquels tous les habitants de la planète ont le même droit, restent des paroles creuses. Au lieu de donner la priorité à la vaccination des plus vulnérables et au personnel médical et sanitaire du monde entier, il semble que les plus riches et les plus forts se serviront en premier. Le nationalisme vaccinal prime sur la santé mondiale, les droits de l'homme et la solidarité. La pandémie de Covid-19 a mis en évidence de nombreuses failles structurelles et des inégalités et injustices existantes dans notre société. Le sous-investissement chronique dans notre système de santé, et en particulier dans les soins aux personnes âgées, fait payer un lourd tribut. Le manque de préparation aux épidémies, y compris la fourniture de masques et de vêtements de protection essentiels, a été dramatique. L'impact économique, social et sanitaire disproportionné de Covid-19 sur les populations les plus vulnérables reste frappant. La pandémie met également en évidence un problème fondamental de notre modèle commercial pharmaceutique. L'euphorie actuelle concernant le vaccin peut nous faire oublier que des années de privatisation des efforts publics de R&D par le biais de brevets qui sont ensuite exploités à travers des monopoles de marché et des prix élevés des médicaments (avons-nous déjà oublié la petite Pia ?), ont créé un secteur pharmaceutique dans lequel les intérêts financiers et économiques priment sur la santé publique. Et tout comme il y a 20 ans avec le VIH/sida, aujourd'hui une grande partie de la population mondiale risque d'être délaissée.Cependant, c'est grâce à des investissements publics massifs dans la R&D que nous avons maintenant la perspective de différents vaccins. Les nouveaux vaccins à ARNm sont le résultat d'années de recherche universitaire sur lesquelles Pfizer/BioNTech et Moderna, grâce à une injection massive de fonds publics, ont pu construire leurs vaccins Covid-19. Par exemple, BioNTech a reçu 445 millions d'euros de l'Allemagne et la collaboration de Moderna avec les National Institutes of Health (NIH) américains a pu compter sur près d'un milliard de dollars publics. Le vaccin AstraZeneca/Oxford a été développé à l'université d'Oxford sur la base d'années d'investissements publics dans la technologie de base et avec plus d'un milliard de livres de fonds publics pour Covid-19. Cependant, une politique de subvention "no strings attached" (accordé sans conditions) laisse l'initiative et le contrôle de l'innovation médicale largement à l'industrie pharmaceutique. En conséquence, la production, la disponibilité et le prix des médicaments sont entièrement contrôlés par des sociétés commerciales. Avant même que l'efficacité des vaccins Covid-19 ne soit démontrée, d'intenses négociations étaient déjà en cours entre les entreprises et des dirigeants gouvernementaux désespérés sur l'achat prioritaire, les délais de livraison et le prix des nouveaux vaccins. Les multinationales de l'industrie pharmaceutique ont joué sans merci les unes contre les autres et ont exigé une stricte confidentialité des contrats.La secrétaire d'État au budget et à la protection des consommateurs, Eva de Bleeker, a involontairement fait l'actualité mondiale en tweetant les prix et les volumes des différents vaccins Covid-19 achetés par la Belgique pour plus de 279 millions d'euros. Cela serait une violation de confidentialité, car contrairement aux achats publics dans d'autres secteurs, les contrats avec les entreprises pharmaceutiques sont strictement confidentiels. C'est la norme dans ce secteur économique très rentable, dont les intérêts financiers sont souvent défendus par des dirigeants politiques qui permettent tacitement que la concurrence, l'information indépendante et la transparence des prix soient supplantées par les monopoles, la pénurie artificielle, le marketing et le secret commercial. Derrière une image publique soigneusement construite de l'innovateur qui nous permettra de sortir de la crise du Covid-19, vivement adoptée par nos politiciens, les entreprises utilisent leur position de monopole pour contrôler entièrement la disponibilité des vaccins, y compris les brevets, le savoir-faire et les données cliniques - avec l'intérêt d'affaire plutôt que la santé publique comme priorité. Des initiatives visant à partager le savoir-faire et les technologies pour permettre que les vaccins soient accessibles au reste du monde sont invariablement bloquées tant par les pays riches que par l'industrie. Le contrôle de l'industrie pharmaceutique va encore plus loin. Si l'Organisation Mondiale de la Santé peut prescrire le profil idéal d'un vaccin Covid-19 et les études cliniques nécessaires, les entreprises ne sont pas tenues de s'y conformer. Notamment, la course aux vaccins pour être le premier sur le marché, et donc le premier à vendre, s'avère plus importante que le développement d'un vaccin optimal qui peut arrêter la pandémie. Un vaccin qui nécessite deux doses et qui n'est stable qu'à des températures ultra-basses ne convient pas à la vaccination de masse, mais demeure le premier vaccin sur le marché. En outre, nous ne savons pas s'il peut nous protéger contre le virus lui-même ou contre sa propagation, ou seulement contre la maladie, ni pour combien de temps, alors que celles-ci sont des questions fondamentales pour définir des stratégies de vaccination efficaces. Mais de telles études prennent du temps, et ce n'est pas dans l'intérêt des entreprises. "Personne n'est en sécurité tant que tout le monde n'est pas en sécurité" est un mantra bien connu de Covid-19, et il est clair que l'accès universel à des vaccins appropriés peut jouer un rôle important à cet égard. Par conséquent, le statu quo du secteur pharmaceutique n'est pas une option. Pour éviter l'apartheid vaccinal, nous devons résolument opter pour un "vaccin du peuple". Cela exige de nos dirigeants le courage politique de prendre le contrôle de la disponibilité des vaccins, et d'en faire un bien public pouvant être produit librement et distribué équitablement dans le monde entier au nom de la santé publique et de la justice. La Belgique ne peut pas le faire toute seule, mais nous pouvons être un pionnier au niveau européen pour combler l'injustice actuelle entourant l'accès aux vaccins Covid-19.