L'estime de soi : s'il fallait retenir un concept psy de ces dernières années, ce serait sans aucun doute lui. Campagnes de pub, séances de coaching, guides pratiques, colloques, programmes scolaires... L'estime de soi est partout. " On s'en sert comme d'un élastique. A tel point qu'elle nous est présentée comme la pilule miracle et, à l'inverse, comme la racine de nombreux troubles psychologiques ", déclare Anne Fromont, chercheuse à l'Ecole de santé publique de l'ULB. Le mot pointe en tête des " buzzword ", une espèce de slogan, et renferme à lui seul toute l'obsession de notre époque : s'aimer soi-même (et pas les autres ? ), s'estimer, se regarder avec bienveillance. Parce que posséder une bonne dose de self-esteem rendrait heureux. Parce qu'en avoir suffisamment constituerait le moteur, la force vive des sociétés en mutation.
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L'estime de soi : s'il fallait retenir un concept psy de ces dernières années, ce serait sans aucun doute lui. Campagnes de pub, séances de coaching, guides pratiques, colloques, programmes scolaires... L'estime de soi est partout. " On s'en sert comme d'un élastique. A tel point qu'elle nous est présentée comme la pilule miracle et, à l'inverse, comme la racine de nombreux troubles psychologiques ", déclare Anne Fromont, chercheuse à l'Ecole de santé publique de l'ULB. Le mot pointe en tête des " buzzword ", une espèce de slogan, et renferme à lui seul toute l'obsession de notre époque : s'aimer soi-même (et pas les autres ? ), s'estimer, se regarder avec bienveillance. Parce que posséder une bonne dose de self-esteem rendrait heureux. Parce qu'en avoir suffisamment constituerait le moteur, la force vive des sociétés en mutation. L'idée n'est pas nouvelle. Au XVIe siècle, l'auteur des Essais, Michel de Montaigne, écrivait déjà que " le sommet de la sagesse humaine et de notre bonheur réside dans l'amitié que chacun se doit ", sans laquelle nul ne saurait aimer la vie et les autres. René Descartes formule la même leçon dans Les Passions de l'âme : " Et nous pouvons ainsi nous estimer ou nous mépriser nous-mêmes. " Tout comme d'autres, tels Jean-Jacques Rousseau dans ses Rêveries et, bien plus tard, Oscar Wilde qui s'exclame que " s'aimer est le début d'une histoire d'amour qui durera toute une vie ". C'est pourtant au tournant des années 1960-1970 que la notion se répand très rapidement autour de l'" échelle de Rosenberg ". Ce psychologue américain démontre que l'estime de soi repose avant tout sur la valeur qu'un être humain s'attribue lui-même. En gros, comment il se voit, comment il se juge, mais aussi comment il croit se voir dans le regard des autres. L'estime de soi est en fait une préoccupation très récente. Pas dans le concept, comme on l'a dit, ni dans sa quête, mais dans la place, souvent démesurée, qu'elle a prise. Autrefois, elle n'était pas aussi influente. " Dans les sociétés traditionnelles, les gens étaient définis par la place qu'ils occupaient au sein de grands cadres collectifs ", rappelle Christophe André dans L'Estime de soi (Odile Jacob). Il s'agissait de " sociétés de place ", rigides, où l'on demandait aux gens d'être obéissants et conformes. Il n'y avait guère de mobilité sociale ni de compétences personnelles à démontrer. Pas besoin de séduire, le mariage était arrangé ; pas besoin de convaincre un employeur, on travaillait en général avec ses proches ; pas besoin de se faire de nouveaux amis, puisqu'on connaissait tout le monde depuis l'enfance, relate le psychiatre. On restait à sa place, selon un parcours fléché avec peu de marge de manoeuvre. Qu'importait alors son niveau d'estime, puisqu'il était peu décisif et qu'il ne vous distinguait pas des autres. Pour le spécialiste, le virage majeur se situe aux années 1960, quand la société bascule vers l'individualisme, société qui exige de ses individus qu'ils décident seuls de leur vie. Il faut désormais savoir se vendre, convaincre, s'imposer. Chacun devient son propre " supporter ", chacun doit construire sa propre légende. " L'estime de soi est devenue une nécessité pour survivre dans une société hypercompétitive ", résume Christophe André. C'est là que l'on voit apparaître des winners et des losers. Si vous êtes un raté, vous et vous seul êtes totalement responsable de votre sort et de votre destin. " Toi d'abord " n'est plus un conseil de bon sens, mais un leitmotiv, un mot d'ordre, une sorte d'incantation collective aux accents d'injonction. La pub ne dit pas autre chose. " Parce que je le vaux bien ", jette L'Oréal. " Vous allez vous aimer ", réplique l'opticien Krys. Les campagnes pour les crèmes cosmétiques Dove assènent aux femmes qu'elles sont plus belles qu'elles ne le croient. Encore faut-il faire fructifier ce petit capital. Celui-ci n'est pas acquis une fois pour toutes. Il faut le nourrir, sinon il s'étiole. La capacité à s'aimer n'est jamais une faculté donnée au départ. Elle ne se construit pas seule, mais dans la relation aux autres, et particulièrement à ses " signifiants ", les premiers étant ses parents. Seule la solidité de ce lien permet la confiance en soi. Qui, elle, s'alimente ensuite avec l'expérience d'actions réussies, qui pousse à renouveler les initiatives. Elle repose sur deux carburants : l'approbation de soi et celle des autres. Autrement dit, le sentiment d'être compétent et celui d'être reconnu : pas par n'importe qui, mais par ses groupes " référents ", des entités reconnues comme ayant une certaine valeur morale, éthique, hiérarchique, culturelle ou affective, voire tout cela à la fois. Seulement voilà, nous vivons dans une culture avare en compliments. Les critiques et les attitudes négatives sont valorisées et elles nous sont inculquées très tôt. Accusé, l'enseignement qui lamine le stock d'estime de soi. " Je me rappelle de phrases stigmatisantes durant ma scolarité. Les enseignants ne cessaient de plaindre mes parents et de leur dire : "J'espère que vous n'en avez qu'un comme ça" ", raconte Christian, 52 ans et instituteur. L'école, ce temple de la sanction, échoue à transmettre la confiance en soi et instruit les élèves dans la peur. La peur de mal faire, la peur de l'interro surprise, la peur du contrôle raté, la peur de l'échec, la peur de redoubler... Les études internationales Pisa, qui évaluent les systèmes scolaires de l'OCDE, confortent cette analyse : alors que les jeunes Scandinaves affichent une grande confiance envers leurs professeurs et leurs camarades, nos élèves hésitent à poser des questions pendant les cours par peur d'être critiqués. " Si tu ne sais pas, mieux vaut te taire " : voici ce que pratique en cours Alexandre, 16 ans, en 5e secondaire. On retrouve ici une caractéristique majeure de notre enseignement : au lieu de s'appuyer sur les erreurs des élèves, il les considère comme des fautes et les sanctionne comme telles. Une sanction dont le corollaire est le redoublement, qui plane comme une épée de Damoclès. A 15 ans, plus de la moitié de nos élèves a redoublé. Tout cela semble absolument normal parce que l'idée demeure que, sans la peur, l'élève ne ferait pas les efforts nécessaires et indispensables à l'acquisition de nouvelles compétences. Autre élément révélateur, tiré des enquêtes Pisa : l'angoisse dont témoignent nos élèves face aux mathématiques. Près de 45 % se disent " perdus " lorsqu'ils essaient de résoudre un problème de mathématiques (contre 30 % en moyenne dans l'OCDE). De même, 73 % craignent d'avoir de mauvaises notes dans cette matière (contre 59 %). Pour les analystes de l'OCDE, ces variations géographiques démontrent l'importance du contexte culturel et social dans lequel évoluent les enfants. On connaît un autre extrême : une école où l'on dit sans arrêt aux élèves " c'est bien ", " c'est magnifique ", " tu es génial "... Résultat : ça produit de l'estime et de la confiance en soi. " D'un point de vue rationnel, c'est intéressant de former des citoyens qui ont le courage d'affronter le monde, de prendre des risques, de se lancer en se disant qu'ils vont y arriver ", souligne Claudia Senik, professeur à l'université Paris-Sorbonne et à l'Ecole d'économie de Paris, dans une enquête sur le bonheur (L'Economie du bonheur, Seuil). Chez nous, les petits entendent des critiques dès leur premier jour d'école. Tout cela ne façonne pas des individus très audacieux, mais tétanisés par la crainte d'échouer. Ainsi, en février 2016, la Commission européenne a dénoncé une fois encore un faible taux de création d'entreprise et le dynamisme " médiocre " des entreprises en Belgique. La faute à une peur de l'échec plus envahissante qu'ailleurs en Europe, aux difficultés de financement des jeunes entreprises ou encore aux retards de paiement des organismes publics, qui freinent l'extension des activités. En Europe, et plus particulièrement en Belgique, l'échec est vécu comme un triple traumatisme personnel (il faut se remettre en cause), financier (le capital investi est perdu) et professionnel (les collègues vous jettent un regard culpabilisant). Un Belge met presque dix années à s'en remettre, quand un Allemand en a besoin de six, un Norvégien moins d'une. Pas étonnant, du coup, que les jeunes hésitent avant de se lancer dans la création d'entreprise - 70 % mettent en avant cet élément comme un obstacle particulièrement important. Bref, c'est tout un contexte qui, globalement, freineraient l'innovation. Or, pour innover, il faut pouvoir échouer sans culpabiliser. Quel contraste avec les Etats-Unis, où avoir subi plusieurs revers est considéré comme un atout. Car avec leur approche positive de l'échec, les Américains disposent d'un immense avantage concurrentiel : " Ils osent parler de leurs mésaventures, ce qui apprend beaucoup aux autres, qui osent encore plus entreprendre ", résume Charles Pépin, dans Les Vertus de l'échec (Allary Editions). Le reproche tient à l'organisation du travail. Sans refaire ici l'histoire du management de ces cinquante dernières années, on peut affirmer que le travail s'est mué en un monde hiérarchisé et rationnalisé en tâches limitées. Chacun est absorbé par une tâche de moins en moins commune. Ce qui engendre une perte de sens : tout paraît complexe, lointain, financiarisé... Les employés ne savent plus pourquoi ils travaillent. " En réalité, ils ont peu d'éléments pour juger de leur valeur. Ils évoluent dans un système qui isole ", souligne Anne Fromont. " Plus personne ne sait parler du métier, du contenu du travail, alors que c'est précisément ce qui valorise les salariés, les rend fiers et heureux. " Les conséquences sont terribles : retrait et désinvestissement personnel. La chercheuse rappelle que les chiffres sont parlants : en Belgique, d'après des enquêtes d'Ayming-Kantar TNS en 2016, 45 % des salariés se disent " engagés " dans leur entreprise et seulement 35 % " heureux " dans leur travail. La logique de management se base d'ailleurs sur le contrôle permanent, les " process ", l'évaluation et les objectifs imposés. Le message envoyé aux salariés est la non-confiance et repose sur une vision pessimiste : les humains détestent le travail, l'effort, les responsabilités. Ils consacrent l'essentiel de leur talent à déjouer les règlements ; leurs seules motivations sont le salaire et la sécurité de l'emploi. Résultat : cela mine leur estime de soi et limite leur confiance en eux et envers les autres. Salariée dans une banque, Stéphanie a fait sa rentrée il y a quelques jours. " J'ai retrouvé mon entreprise telle que je l'avais quittée. Figée. " Un coach est venu sur place pour aider les cadres à gérer le stress causé par les méthodes de management. " J'ai eu l'impression que le coaching nous amenait surtout à nous remettre en cause, nous et nos prétendus défauts. Jamais l'entreprise, qui était la première responsable de nos angoisses. " C'est précisément ce que pointent les détracteurs du développement personnel : la vague de coaching et l'injonction de l'amour de soi ne remettent pas en cause l'organisation du travail. " Le système qui fonctionne se révèle être celui qui marche à la confiance, à la responsabilité, à l'autonomie et autorise un sentiment d'appartenance ", poursuit la chercheuse. Parce qu'un manque d'estime de soi peut devenir handicapant, bien au-delà du doute naturel que chacun a en lui sur ses performances, son physique, son intelligence. Il empêche de s'engager efficacement dans l'action. Ceux qui présentent une basse estime de soi renoncent plus vite en cas de difficultés. Ils souffrent plus souvent de procrastination. A l'inverse, les sujets à haute estime persévèrent davantage face aux obstacles. Ils ne doivent pas être confondus avec les hypernarcissiques, dirigés par leur intense approbation des autres, que les psys voient de plus en plus dans leur bureau. Ils ont sans cesse besoin d'un " retour sur image ", sont galvanisés par la rivalité, l'émulation, leur besoin d'écraser les autres. Leur quête de reconnaissance peut s'avérer un moteur efficace durant de longues années. Pour d'autres, elle les met en réalité sous pression constante. L'estime de soi prend également une dimension collective. Ce constat, les sociologues sont aujourd'hui de plus en plus nombreux à le partager. Quand la dose est suffisante et stable, elle joue un rôle de force vive dans le développement des sociétés. " S'inscrire dans l'avenir suppose que l'on adhère au monde tel qu'il est. Si on est dans un pays qu'on ne se représente pas comme étant très dynamique, on n'a pas l'impression de faire partie d'un projet collectif très identifiant. Et cela déteint sur la perception que l'on a de soi-même ", expose Claudia Senik, professeure d'économie. Il y a peut-être, là, de quoi décrypter l'attirance vers le nationalisme ou l'antisystème, vers des Donald Trump, galvanisant des pays montrant tous les signes d'un manque d'estime. Ce qui pourrait expliquer le slogan : " Make America Great Again. " Il y a des raisons économiques, sociologiques, psychologiques. Mais il y a aussi de l'émotion. Chez leurs sympathisants, il y a de la rancoeur, de la colère et, ajoute Anne Fromont, " une estime de soi foulée au pied, qui a besoin d'être rassurée ". Le discours de Donald Trump se révèle un concentré de psychologie positive. " Il est le champion du concept très américain de self-esteem, l'estime de soi que l'on doit cultiver afin de perpétuer l'optimisme des pionniers lancés à la conquête des vastes espaces inconnus pour faire de ce pays la première puissance de la planète ", écrit la journaliste française Anne Toulouse, qui a publié Dans la tête de Donald Trump (Stock). Quant au discours d'une Marine Le Pen, il oscille entre le rappel de la profonde déchéance et l'assurance que son parti va restaurer le prestige de la nation. Car il en est un élément qui constitue presque un invariant en sociologie politique : l'estime portée à telle ou telle personnalité politique ne doit pas être contradictoire avec l'estime de soi. En d'autres termes, explique Anne Toulouse, citant les travaux de Jean Petaux, professeur de sciences politiques à l'université de Bordeaux, spécialiste des relations internationales, persister à soutenir un leader politique minoritairement apprécié revient à ne pas s'aimer soi-même. C'est ce processus qui explique sans doute la désaffection profonde et massive qui peut frapper une femme ou un homme public, l'un ou l'autre parti. Si l'estime de soi vient à manquer, le repli sur soi risque également de s'installer. Ce retrait, décrivent les sociologues, est pour une part une réaction de défense. L'un des facteurs qui favorise le communautarisme naît dans le rejet ou le mépris. Et se mettre à part, c'est dans ces conditions retrouver une forme d'estime de soi. Anne Fromont ne dit pas autre chose. Chaque individu est invité à se centrer sur lui-même, à avoir assez de confiance en soi pour ne pas devoir s'appuyer sur les autres. " Cela produit un chacun pour soi en parfait accord avec la logique de concurrence de notre époque. "