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Ils n'avaient pas été surpris par les chiffres rapportés dans notre enquête publiée le 11 avril sur les habitudes alimentaires en Belgique, surtout hors de la maison. Les deux experts que Le Vif/L'Express a sollicités ont ainsi pointé le trop peu de légumes, de fruits, le trop de friture, de viande, de gras... C'est dire si l'annonce de Maggie De Block tombait à pic. " Le nutriscore nous permet de faire un pas de plus vers une vie plus saine " : la ministre fédérale Open VLD de la Santé faisait en effet, presque au même moment, la promotion de cet étiquetage, lancé en août 2018, qui permet d'évaluer, à l'aide d'une échelle de couleurs et de lettres allant de A vert à E rouge, l'intérêt nutritionnel des produits industriels (biscuits, confiseries, céréales, plats préparés...). Le consommateur peut ainsi, en un coup d'oeil, les comparer en fonction de leur teneur en gras, en sucre et en sel, et identifier ainsi le plus équilibré. La note du nutriscore est calculée par un algorithme sur la base des informations nutritionnelles fournies par le fabricant et ce pour 100 grammes de produit transformé. Il prend en compte la teneur en nutriments à favoriser (fibres, protéines, fruits et légumes) et à éviter (sucres, énergie, acides gras saturés, sel). Des aliments en apparence semblables, comme des lasagnes industrielles, pourront donc avoir un nutriscore différent selon la recette du fabricant (1). Il s'agit d'un " copier-coller " importé de France. Las... Tant là-bas qu'ici, la mise en place du logo demeure pour le moins timide, lente et l'outil reste largement méconnu de la très grande majorité des clients. " Il n'est nullement obligatoire, déclare Jean Nève, professeur à l'ULB et expert reconnu en nutrition. C'est aux marques de s'aligner, ou pas. " Difficile pourtant de l'imposer. Dans le règlement européen, la signalétique reste facultative, seules les valeurs nutritionnelles de l'aliment sont obligatoires - les très petits tableaux chiffrés indiquant les quantités de matières grasses, glucides, protéines, sel et sucre pour 100 grammes, ainsi que l'énergie. Inscrire cette obligation dans le marbre européen ne semble pas pour demain, les Etats membres étant farouchement en désaccord. Résultat : à ce stade, quatre distributeurs et une petite poignée d'entreprises de l'agroalimentaire l'ont apposée en Belgique. Ce qui représente de 15 à 20 % des produits dans les rayonnages. " Quasiment seulement les fabricants de produits sains (dont les meilleurs scores sont attendus) l'ont adoptée, poursuit le spécialiste. De même, ce sont surtout les distributeurs qui la promeuvent dans notre pays, notamment pour leurs propres marques ( NDLR : soit les produits Boni chez Colruyt, par exemple). Démarche louable si ceux-ci ne s'en servaient pas pour faire leur publicité à la télévision ou dans leurs propres magasins. " Un bilan mitigé, donc, puisque tout le monde ne joue pas le jeu. Mais, sur les recommandations de l'Etat et de la communauté scientifique, un effet boule de neige est espéré : que l'émulation et la concurrence entre les marques aboutissent à ce que des industriels qui traînent les pieds appliquent à leur tour le logo et qu'ils améliorent leurs vieilles recettes pour obtenir une meilleure notation. Las aussi, des consommateurs en quête d'informations ou désorientés s'en remettent à leur smartphone pour se rassurer. Des applications mobiles se multiplient et remportent un franc succès. Elles proposent de déterminer la qualité d'un aliment en scannant son code-barres avec son portable, et de suggérer des alternatives plus saines en cas de mauvais score. C'est ce que font Kwalito, Foodvisor ou Yuka. Aujourd'hui, la très grande majorité de ces applications nutritionnelles utilisent en réalité les données collaboratives Open Food Facts, une sorte de Wikipedia - français - de l'alimentation dont les collaborateurs sont autant des particuliers que des entreprises. Open Food Facts a ainsi glané près de 500 000 références alimentaires et reste sans équivalent dans le monde, sans toutefois classer les produits selon leurs qualités nutritionnelles. Toutes les applications reposent également sur le calcul du nutriscore. Mais elles livrent également, en plus, la liste des additifs (conservateurs et colorants), la présence de pesticides et d'allergènes, la dimension biologique, le bilan carbone. Les experts se montrent critiques. Selon eux, tous ces systèmes ne se basent pas forcément sur une évaluation scientifique. Ils possèdent chacun leur propre méthode de calcul. Ainsi, pour établir la note d'un produit, la plus populaire des applications, Yuka, s'appuie sur trois piliers : le nutriscore, la présence d'additifs et leur nocivité supposée, et enfin le fait que le produit soit bio ou pas. Ces piliers représentent respectivement 60 %, 30 % et 10 % de la note finale. " Cette pondération n'est pas très claire. On ignore sur quelle base ce travail a été réalisé ", affirme Nicolas Guggenbühl, diététicien et nutritionniste, professeur à l'institut Paul Lambin, à Bruxelles. Sur les additifs aussi, il se montre sceptique. " On ne connaît pas exactement le rôle de tous les additifs. C'est extrêmement difficile aujourd'hui de considérer que l'on puisse attribuer, avec une robustesse suffisante, un degré de dangerosité aux additifs. " Le développement de ces applications vient pourtant, selon Jean Nève, " combler un déficit d'information ( NDLR : elles permettent de lire le nutriscore même si le fabricant ne l'affiche pas) et pallier l'incompétence de nos politiques ". Pour autant, " la nutrition ne peut être résumée à un algorithme, ou enfermée dans une couleur rouge, vert, orange ", plaide Nicolas Guggenbühl. Se nourrir uniquement des mêmes aliments notés " verts " donne bonne conscience mais ne suffit pas à adopter une alimentation diversifiée et équilibrée. Bref, le nutriscore (et ses autres applications) ne peut à lui seul servir d'outil de prévention. C'est là que le bât blesse, encore et toujours. Le Vif/L'Express, " observateur permanent " de la politique nutritionnelle, est forcé, à la lumière des informations apportées par les spécialistes sollicités dans le cadre de cette enquête ( Le Vif/L'Express du 11 avril), de constater qu'une décennie après le lancement du " plan fédéral nutrition santé " (PFNS), il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les programmes manquent presque toujours d'une vue d'ensemble et de moyens, alors que les différentes études de santé montrent qu'en Belgique, les individus demeurent fort exposés à plusieurs maladies dites " évitables ", liées à un style de vie et un environnement peu sains. En cause ? " La dispersion des compétences de santé, l'absence de réel leadership à l'échelle du pays et le manque d'implication et de persuasion des responsables ne nous donnent droit qu'à des résultats nettement inférieurs aux attentes pourtant très grandes en matière d'alimentation saine et durable ", regrette Jean Nève. En effet, plusieurs niveaux de pouvoir sont compétents à des degrés divers, du fédéral (pour la réglementation) en passant par les Régions et Communautés (qui ont la main), sans oublier les Provinces. Les Régions demeurent trop timides et ont peu de moyens à y consacrer - sur 100 euros, un seul est consacré à la prévention. Les sept ministres de la Santé ne se concertent pas. La seule chose qui se réalise, ce sont des pactes de bonnes pratiques entre l'industrie alimentaire et le ministère fédéral de la Santé pour réduire les apports en sel, en sucre et en graisses des produits alimentaires. Des allures de petit joueur qui classe la Belgique en queue de peloton des pays qui tentent d'agir. Au cours de cette législature, les autorités communautaires et régionales ont pourtant encouragé (à travers des appels à projets) le recours à des fournisseurs locaux et des produits biologiques. En novembre dernier, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a voté une résolution (non contraignante) visant à offrir à terme des repas biologiques, abordables, sains et équilibrés dans l'ensemble des cantines collectives de Wallonie et de Bruxelles. En Région wallonne, l'opération Green Deal regroupe des acteurs (110 signataires, pour l'instant, représentant près de 80 000 repas sur les 200 000 servis quotidiennement) qui souhaitent intégrer dans leurs cuisines, progressivement, ces trois prochaines années, de nouvelles pratiques en faveur de l'environnement, la santé et la transition écologique : des produits locaux et de saison, respectueux de l'environnement et des animaux, équitables, des repas sains équilibrés, la réduction du gaspillage alimentaire et des déchets et l'inclusion sociale. Il s'agit ici aussi d'une charte. De son côté, Bruxelles a lancé son plan Good Food, qui valorise les structures qui ont entrepris des efforts pour proposer des menus sains et durables. Mais ce sont des projets individuels sur une base volontaire. " Ces actions sont louables mais brillent par un manque d'envergure, de continuité et de budgets. Elles passent aussi parfois à côté des vraies cibles (les populations les plus vulnérables) et leur méthodologie ne rencontre pas les critères d'efficacité (dont des interventions de proximité en milieu restreint) ", épingle Jean Nève, qui s'agace du " règne des initiatives personnelles et de la soi-disant bonne volonté de tout un chacun ". Vaste et ambitieuse au départ, la politique est molle et dotée de peu de moyens à l'arrivée, donc. A la veille des élections, les partis entendent-ils enfin la muscler ? On trouve dans leurs programmes un chapelet de propositions pour encourager les choix vertueux des consommateurs. Ecolo veut une TVA de 0 % pour tout produit non transformé certifié bio ; à l'horizon 2030, des repas issus de circuits courts dont 100 % de produits provenant de l'agriculture bio et une réduction du gaspillage alimentaire de 75 % ; interdire l'usage de tout pesticide en Belgique... Le PS veut aussi promouvoir les circuits courts, comme le MR et le CDH, interdire les pesticides et les additifs non fonctionnels et négocier un nouvel accord avec l'industrie agroalimentaire pour réduire encore l'apport en sucre, graisses et sel. Le CDH espère lui aussi interdire les pesticides et augmenter la lisibilité de l'étiquetage. Pas sûr, d'après nos spécialistes, que la brochette d'intentions soit assez forte pour modifier les comportements. Il faut dès lors trouver de nouvelles manières d'agir. Une seule solution ne sera jamais la panacée. Ni les demi-mesures. A cet égard, les experts s'accordent pour réduire le prix des aliments sains (via une exonération de la TVA sur les fruits et les légumes) en augmentant celui de la malbouffe (via une taxe plus forte sur les produits issus de systèmes de production les plus polluants). Il faudrait aussi fixer, développer et implémenter des objectifs chiffrés à très long terme dans un plan global " alimentation saine et durable ". Ce dernier serait piloté par une coordination scientifique et politique nationale et s'inscrirait à l'échelon international. La coupole serait ainsi " totalement à l'abri des intérêts commerciaux et des lobbys de toute sorte qui sollicitent administrations et cabinets faisant miroiter des arguments d'intérêt pour leurs bénéfices directs ". Le plan devrait d'ailleurs cibler les publicités pour des aliments déraisonnables, pour diminuer la pression du marketing, par exemple en interdisant les offres promotionnelles pour ce type de produits - " deux pour le prix d'un ", " offre gratuite "... - dans tous les magasins. Pour assurer une cohérence entre ces dispositifs, les experts proposent de s'appuyer sur le nutriscore. " On ne peut pas se contenter de déconseiller des produits et d'encourager d'autres ", avance le professeur Nève. Après dix ans d'une politique nutritionnelle centrée sur la pédagogie et la bonne volonté des industriels, une limite d'efficacité est atteinte. " On n'a pas trouvé les bons moyens pour s'adresser à la société civile. " Il faut dès lors passer à la vitesse supérieure car les mesures citées plus haut sont sans réel effet si l'environnement dans lequel vit l'individu le pousse vers les mauvais choix. Mettre en avant les desserts les plus " sains " dans les cantines, peindre les marches d'un escalier, lorsqu'il est en concurrence avec un escalator... Cela s'appelle des " nudges ", ou coups de pouce en français. Une façon d'inciter, sans effort conscient, les gens à changer leur comportement, plutôt que d'employer contraintes et sanctions. Encore peu répandus en Belgique, les " nudges " ont déjà conquis les pays anglo-saxons. Il s'agit encore d'agir sur plusieurs autres facteurs comme l'aménagement du territoire : limiter ainsi la présence de fast-foods dans le voisinage des écoles. Des études ont montré que cette proximité influence directement le taux d'obésité. " Le tout est d'oser prendre certaines mesures ou d'orienter durablement certaines politiques ", soupire Jean Nève. Cela s'appelle-t-il du courage ?