Le monde n'a jamais été aussi sûr et prospère qu'aujourd'hui. Et pourtant nous sommes morts de trouille : pour notre boulot, pour nos enfants, pour notre santé... Un paradoxe qui intrigue le psychiatre Damiaan Denys (Université d'Amsterdam) qui voit ce besoin de contrôle " incontrôlé " comme générateur d'angoisses. " Un arsenal croissant de règles, de conventions et d'outils maintient l'illusion de maîtrise : nous sécurisons notre maison, achetons des pneus neige, souscrivons la meilleure assurance voyage, gardons peureusement nos enfants auprès de nous. Mieux vaut ne rien laisser au hasard ! C'est du moins ce que l'on croit... "
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Le monde n'a jamais été aussi sûr et prospère qu'aujourd'hui. Et pourtant nous sommes morts de trouille : pour notre boulot, pour nos enfants, pour notre santé... Un paradoxe qui intrigue le psychiatre Damiaan Denys (Université d'Amsterdam) qui voit ce besoin de contrôle " incontrôlé " comme générateur d'angoisses. " Un arsenal croissant de règles, de conventions et d'outils maintient l'illusion de maîtrise : nous sécurisons notre maison, achetons des pneus neige, souscrivons la meilleure assurance voyage, gardons peureusement nos enfants auprès de nous. Mieux vaut ne rien laisser au hasard ! C'est du moins ce que l'on croit... " Plus nous tentons de maîtriser notre vie, plus froide est la douche lorsque la réalité ne se plie pas à nos tentatives. La peur nait de cette friction entre le monde que nous voudrions et celui qu'il est réellement. Lors de conférences sur ce thème, Damiaan Denys invite les personnes présentes à relever un défi apparemment simple : se rendre à un endroit dans le sud de la France. " Ceux qui acceptent le défi apprennent qu'ils ne peuvent pas utiliser de Smartphone ni de GPS. Ils sont alors pris de panique : sans soutien technologique, ils voient la tâche comme angoissante. Pourtant, il n'y a pas encore 30 ans, nous roulions tous sans GPS ; nous achetions une carte routière et nous demandions notre chemin si nous nous perdions. Le voyage durait peut-être un peu plus longtemps mais nous arrivions à destination. " Lors d'événements inattendus, nous essayons d'avoir prise sur la réalité. " Au début de la crise du coronavirus, on a vu des gens faire d'énormes provisions de papier WC. C'est tout à faire irrationnel, mais dans un contexte de perte de contrôle et d'angoisse, les gens nourrissent l'illusion qu'en faisant quelque chose, ils retrouveront un certain contrôle. " D'après le psychiatre, les médias attisent cette crainte de danger. " Actuellement, ce sont les histoires individuelles, racontées avec pathos, qui semblent avoir le plus de réalité. En revanche, les explications et solutions globales, ce que j'appellerais une vision plus large, sont moins présentes. Pourtant, verser continuellement dans le sentimentalisme réduit la capacité de prendre des décisions d'une manière réfléchie. Et dans des périodes de crise comme celle que nous connaissons, nous avons besoin d'un processus décisionnel rationnel. " Il ne sous-estime pas la menace de la Covid-19 et soutient les recommandations en matière de distanciation physique et d'hygiène des mains. " En même temps, nous devons oser admettre que nous allons vivre longtemps avec ce virus. Jusqu'à l'arrivée d'un vaccin, on ne le maîtrisera jamais totalement. Lâchons prise. Ne nous laissons pas séduire par des règles draconiennes inutiles. Ce serait sacrifier sa liberté sur l'autel d'un contrôle illusoire. " L'angoisse sévit surtout dans les sociétés qui visent le risque zéro. Chez nous, sa prévalence se situe autour des 8%, alors que dans des pays comme la Chine et le Nigéria, ce taux ne dépasse pas 0,5%. " C'est étrange, car au Nigéria, les gens courent objectivement beaucoup plus de risques que chez nous. Cet exemple illustre combien la peur est irrationnelle. Et combien elle reflète mal la réalité. La peur est toujours un mensonge ", assène Damiaan Denys. Celui qui croit maitriser une situation minimise davantage les risques qu'une personne qui n'a pas ce sentiment de contrôle. " La perception de contrôle varie d'une personne à l'autre et dépend de la personnalité et d'expériences antérieures. " Mais la personnalité n'explique pas tout : la société dans laquelle nous vivons joue un rôle également. Sans bien nous en rendre compte, nous avons évolué vers une société qui accorde à la peur une place centrale : " Naguère, la pub vantait un service ou un produit, sans plus. Aujourd'hui, elle nous met en garde contre les conséquences que pourrait avoir le fait de ne pas acquérir le produit. Même les politiciens sèment la panique et se présentent comme le seul barrage à toutes sortes de malheurs pour obtenir notre voix. " Aucun mécanisme psychologique ne mobilise mieux que la peur, poursuit-il : " Elle met les gens en mouvement. C'est justement pour cela que tout le monde y recourt actuellement. En tant qu'individu, il faut être très solide pour ne pas y céder. " Et il s'inquiète de cette évolution : " En nous protégeant à l'extrême contre tous les risques, nous nous rendons vulnérables. Le monde que nous créons de cette façon ne nous arme pas assez contre des imprévus. Tout ce qui échappe ou menace d'échapper à notre contrôle, même anodin, conduit, dans un tel environnement, au stress et à l'angoisse... " En plus d'être effrayés par l'inattendu, nous nous démenons aussi pour le prévenir. " En réalité, nous confions l'organisation de notre vie à toutes sortes de règles et technologies. En prévoyant des pistes cyclables et en mettant un casque à nos enfants, nous croyons supprimer le danger : ce n'est qu'un leurre. Plus des facteurs extérieurs, comme l'infrastructure, se chargent de la sécurité, plus les gens se comportent dangereusement. Savez-vous que les automobilistes roulent plus près des enfants qui portent un casque que des enfants qui n'en portent pas ? Une compagnie d'assurance anglaise a constaté que de meilleurs pneus et des moyens de sécurité supplémentaires dans la voiture donnaient lieu à une conduite routière plus imprudente. Les gens adaptent leur comportement à leur sensation de contrôle, et non au danger proprement dit. " Heureusement, l'inverse est vrai aussi. " Quand vous supprimez les règles de sécurité routière, les conducteurs se comportent en général de façon plus responsable. La Suède a expérimenté les routes sans marquages au sol pour les différents usagers : en théorie, cyclistes, piétons et automobilistes pouvaient tous prendre part au trafic. Mais dans la pratique, on a remarqué que chaque usager était un peu plus prudent, ce qui entraînait moins d'accidents. Quand leur sécurité n'est plus livrée à des règles externes, les gens adoptent automatiquement leur propre 'code de contrôle'. Cela fonctionne généralement très bien, du moins lorsqu'on l'utilise régulièrement. " Dans un monde " sans risque ", l'être humain perd sa confiance à gérer lui-même des situations dangereuses. " Cette confiance est pourtant cruciale. C'est le meilleur remède contre la peur, selon Damiaan Denys. Si je surprends mon fils à consommer de la drogue, j'ai intérêt à ne pas lui imposer d'assignation à résidence ! Même si j'ai peur qu'il ne développe une addiction. Mieux vaut lui dire que j'ai confiance dans sa capacité à résister à la tentation une prochaine fois. Réduire sa peur signifie aussi accepter que vous ne puissiez pas tout contrôler et que ce n'est d'ailleurs peut-être pas nécessaire. " Le psychiatre plaide pour que l'on redonne une place à la peur dans notre vie. " Nous considérons généralement la peur comme quelque chose de négatif ; or, elle ne l'est pas nécessairement. Souvenons-nous de la dernière fois où nous avons vraiment eu peur. Il y a de fortes chances pour que vous ayez vécu ce sentiment parce que vous sortiez de votre zone de confort. Lors de la décision d'emmener des enfants, d'accepter un nouveau travail ou d'acheter une nouvelle maison par exemple. S'éloigner de quelque chose de connu insécurise et fait peur, c'est humain. Mais essayons de ne pas céder à cette peur. Être libre signifie trouver le courage de surmonter cette peur et apprendre ainsi de nouvelles choses. Inversez la perception négative de la peur. Si vous n'avez jamais vraiment eu peur, vous n'avez probablement jamais été libre. "Thomas Detombe