> Comprendre notre démarche: 100 notes d'un indispensable espoir dans une année de m...
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Les médias et les réseaux sociaux se disputent notre cerveau et nos émotions et, donc, notre précieux temps. Les annonceurs sont d'ailleurs de plus en plus attentifs à la qualité de cette exposition aux médias (temps passé, scrolling, interactions, partages) car tous les "clics" ne se valent pas, nous enseigne l'économie de l'attention. Ainsi, The Financial Times a développé ses propres indicateurs d'attention pour mieux valoriser ses espaces publicitaires. Le moment est propice. Crise sanitaire aidant, de larges plages horaires sont redevenues disponibles. Jamais l'interactivité ne s'est si bien portée. Des émissions se sont transformées en "foires aux questions" géantes. L'inverse est vrai aussi: l'évitement, la méfiance, l'écoeurement. Trop d'infos tue l'info. Certains consommateurs s'offrent une cure d'abstinence médiatique pour cause de vie à réinventer. Economiquement, la crise sanitaire aura- t-elle été une bonne ou une mauvaise affaire pour les médias? "Le marché publicitaire a subi un coup d'arrêt à l'échelle mondiale et donc aussi en Belgique, pose Olivier Standaert, chargé de cours à l'Ecole de journalisme de l'UCLouvain. La publicité avait repris des couleurs fin de l'été et au début de l'automne, mais, avec la deuxième vague de coronavirus, tout est resté très incertain. On ne voit pas le bout de la crise. Le coup d'arrêt est comparable à celui qui a suivi la crise financière de 2008 et l'éclatement de la bulle Internet en 2000. Même si la hausse des abonnements numériques a des effets positifs, cela ne suffit pas toujours à stabiliser la base économique des médias, qui restent très dépendants de la publicité. Le rythme auquel s'opère la transition digitale est l'une des questions les plus préoccupantes du moment. Car, à l'échelle du monde, environ 80% des revenus des éditeurs de journaux proviennent encore du papier." Loin de baisser les bras, les médias ont mis en place des stratégies de diversification pour tirer profit de l'intérêt renouvelé pour l'information en période de pandémie. "Toutes les crises provoquent une remontée d'intérêt pour la presse, confirme le chercheur louvaniste. Voyez le succès du New York Times, du Washington Post ou du Wall Street Journal sous le mandat de Donald Trump. Les abonnements ont augmenté pendant la crise du coronavirus, surtout ceux des quality papers. Après le boom d'avril, beaucoup profitent encore d'un gain supplémentaire d'abonnés en cette fin d'année." Une bonne nouvelle, donc, dans une mer d'incertitude. A l'inverse, le coronavirus a aussi suscité une forme de méfiance face à l'abondance des informations sur les réseaux sociaux, qu'elles soient vraies ou fausses. Les polémiques autour du professeur Didier Raoult (Marseille) et le film Hold-up ont polarisé le débat. "Les médias de qualité restent des phares, assure cependant Olivier Standaert. Ils ont un potentiel pour jouer le rôle d'arbitre, de décodeur ou d'interface avec le public. Leurs responsabilités éditoriales sont énormes dans la non-amplification de rumeurs précisément faites pour générer du trafic." La notion de service a été réinvestie pour lutter contre les fake news et la désinformation. Et tant pis pour les amateurs de théorie du complot! La preuve par le succès du fact-checking de l'AFP ( AFP Factuel), du Monde ( Les Décodeurs) ou de la BBC ( Reality Check). "L'année 2016 a été un tournant dans la lutte contre une désinformation devenue plus virale, polarisante et techniquement sophistiquée, poursuit le chercheur. La pollution de la campagne présidentielle américaine par les fake news a frappé les esprits. Une partie du travail journalistique a été réorientée dans cette direction, notamment à l'instigation de la Commission européenne, qui a alerté sur le risque de court-circuitages informationnels dans les processus électoraux." Darius Rochebin fut la grande déception de cet automne. Maître-intervieweur de la RTS (la radio télévision suisse), il a fait sensation lors de son arrivée sur LCI, la chaîne d'info en continu de TF1, mais il est rapidement tombé de son piédestal après une enquête du quotidien Le Temps, autre institution du bord du Léman. Mains baladeuses présumées ou vrais-faux profils Facebook utilisés à des fins de drague, le quinquagénaire irano- suisse aux allures de diplomate a déposé plainte pour diffamation contre le quotidien lausannois. Une petite catastrophe pour LCI dont le créneau 20h - 21h est "mort". Par un coup tordu du destin, le capital-temps que Rochebin faisait fructifier à l'antenne est aussi le titre du journal qui l'a fait chuter. Une autre surprise helvète, en mai dernier, a tenu toutes ses promesses: le site Heidi News qui défend un journalisme "ouvert, utile et audacieux". En peu de temps, il est devenu une référence sur le front des infos coronariennes. "A l'origine, le site s'adressait à un public de niche intéressé par les questions scientifiques. En misant sur le travail des sources et la qualité rédactionnelle, il a touché le grand public", vante Olivier Standaert. Le nombre d'abonnés augmente. Tous les mois, une revue imprimée met en valeur de grands reportages ou des enquêtes approfondies. "Cet exemple montre qu'au-delà d'un climat compliqué, les équipes ont su se réorganiser et faire preuve de créativité, enchaîne le chercheur. La fragmentation des audiences et des publics n'est pas une fatalité: les équations éditoriales et économiques peuvent trouver des solutions innovantes au départ des missions de base du journalisme." Ainsi, l'hebdomadaire que vous tenez entre les mains, Le Vif/L'Express, se transformera en janvier 2021, tout en poursuivant son déploiement numérique. Conclusion de l'expert louvaniste: même si la presse papier perd du terrain, l'irruption d'Internet dans les médias n'a pas conduit à sa disparition comme certains le prédisaient. L'idée de conserver une super édition "papier" le week-end et de basculer le reste de la semaine en digital fait son chemin auprès des éditeurs. Parallèlement, de nouveaux modes de financement sont apparus. "Quel que soit le modèle de monétisation choisi, l'enjeu est triple, souligne-t-il. Attirer le public au milieu d'une offre pléthorique, le convaincre de payer et le fidéliser au-delà des offres d'essai. Il existe aussi des modèles hybrides comme les coopératives où les lecteurs peuvent jouer un rôle plus actif dans la vie du média, en plus de l'accès à l'information." Médor, Imagine, Wilfried ont gagné l'estime du public en cultivant un journalisme de temps long. A saluer aussi, en février dernier, le lancement de Tchak! ("la revue agricole et citoyenne qui tranche") par des anciens de L'Avenir. Rien de comparable, toutefois, avec le plus grand succès journalistique de l'année: l'enquête au long cours (quatre ans) et à huit mains (quatre journalistes chevronnés) du bimensuel français Society sur l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, ce père de famille disparu des radars en 2011 après avoir assassiné femme et enfants. Le magazine a donné sa version du mystère (sans l'élucider) en 77 pages et près de 250 000 signes. Un troisième volet est attendu. Initialement tiré à 70 000 exemplaires (au lieu des 47 000 habituels), le numéro du 21 juillet a été épuisé en quelques jours et plusieurs réimpressions ont dû être lancées en urgence. Malgré les 100 000 exemplaires prévus pour le deuxième volet de l'enquête, deux tirages supplémentaires ont été nécessaires, sans parvenir à étancher la soif des lecteurs qui se sont rués sur des sites de revente en ligne pour acquérir Society à prix d'or. Une preuve que l'écrit - ou le fait divers? - conserve tout son pouvoir d'attraction.