Ya de l'ambiance au théâtre de l'Ancre! En ce mercredi après-midi, l'étage de la salle de spectacle carolo vibre de l'énergie de la jeunesse. Ca dévale les escaliers, ça s'apostrophe, ça teste ses répliques avec éclat. Comme chaque semaine, Pauline, Elisa, Cyril, Zoé, Irène, Lou, Antonin et Jules bossent sur leur projet théâtral avec Camille Husson, comédienne, metteuse en scène et auteure formée à l'Esact, l'Ecole supérieure d'acteurs du conservatoire royal de Liège, membre du collectif Darouri Express. C'est en 2012 que le directeur de l'Ancre, Jean-Michel Van Den Eeyden, lui a proposé d'encadrer un groupe de jeunes de la région pour créer un spectacle théâtral où ils pourraient exprimer leur point de vue et qui serait présenté dans le cadre du festival Kicks!, regards sur la jeunesse (1). Après Kick en 2013, Peter Pan Corp. en 2016 et Freaks en 2018, ce sera en 2020 La Glande (2), un montage original de textes du dramaturge canadien David Paquet et de l'auteur belge Thomas Depryck. L'aboutissement, comme pour les deux autres projets, de presque un an et demi d'ateliers hebdomadaires complétés par des semaines de stages.
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Ya de l'ambiance au théâtre de l'Ancre! En ce mercredi après-midi, l'étage de la salle de spectacle carolo vibre de l'énergie de la jeunesse. Ca dévale les escaliers, ça s'apostrophe, ça teste ses répliques avec éclat. Comme chaque semaine, Pauline, Elisa, Cyril, Zoé, Irène, Lou, Antonin et Jules bossent sur leur projet théâtral avec Camille Husson, comédienne, metteuse en scène et auteure formée à l'Esact, l'Ecole supérieure d'acteurs du conservatoire royal de Liège, membre du collectif Darouri Express. C'est en 2012 que le directeur de l'Ancre, Jean-Michel Van Den Eeyden, lui a proposé d'encadrer un groupe de jeunes de la région pour créer un spectacle théâtral où ils pourraient exprimer leur point de vue et qui serait présenté dans le cadre du festival Kicks!, regards sur la jeunesse (1). Après Kick en 2013, Peter Pan Corp. en 2016 et Freaks en 2018, ce sera en 2020 La Glande (2), un montage original de textes du dramaturge canadien David Paquet et de l'auteur belge Thomas Depryck. L'aboutissement, comme pour les deux autres projets, de presque un an et demi d'ateliers hebdomadaires complétés par des semaines de stages. "Ça permet de dire certaines choses sur scène", "d'être une personne différente", "d'être entendu en tant que jeune", "d'entrer dans la cour des grands", "de s'amuser": ainsi les ados justifient-ils leur engagement à long terme sur ce projet monté dans des conditions professionnelles, avec une vraie création lumière, une vraie scénographie, des costumes... Certains en sont déjà à leur deuxième projet avec l'Ancre, plusieurs sont en humanités artistiques en option théâtre, l'une a suivi des cours de diction, un autre a fait de l'impro... Leur "contrat" avec le théâtre carolo inclut aussi "l'obligation" de venir voir plusieurs spectacles de la saison, de manière individuelle. Ils ont choisi Le Grand Feu, hommage à Jacques Brel rendu par le rappeur Mochélan, i-clit, solo de la jeune danseuse Mercedes Dassy, ou encore L.U.C.A., où Grégory Carnoli et Hervé Guerrisi s'interrogent sur leurs origines. Et ils ont aimé. En revanche, ils détestent aller voir des spectacles avec leur classe. "Avec l'école, je n'aime pas du tout, s'exclame Cyril, 17 ans. Ça se passe mal. Les élèves font tout le temps des commentaires. Je suis mal à l'aise pour le comédien. C'est déjà arrivé que le comédien s'interrompe parce qu'il en avait trop marre, et il avait raison. Les profs ne disent rien ou s'ils disent quelque chose, ça ne change rien." "Quand on va au théâtre avec l'école, tout le monde râle, parce que les élèves ne veulent pas prendre une soirée pour voir des gens parler sur scène, constate de son côté Elisa, 16 ans. La plupart ne regardent même pas, ils dorment pendant le spectacle." Et quand, dans la discussion, Camille Husson évoque la possibilité d'organiser une séance scolaire de leur propre spectacle, la réponse fuse, unanime: "Hors de question!" Non, non, rien n'a changé. Que les adultes d'hier ne jettent pas la pierre aux ados d'aujourd'hui : eux aussi se souviennent de représentations plus ou moins chaotiques organisées dans le cadre scolaire, de la mauvaise volonté engendrée par la contrainte, de réflexions balancées tout haut dans l'anonymat de l'obscurité, de chuchotements, d'objets divers qui volent d'un siège à l'autre. Et les téléphones, devenus les plus inséparables des amis - des adolescents comme des adultes -, n'ont bien sûr pas arrangé les choses. "Quand ils viennent au théâtre pour la première fois, les jeunes n'ont pas les codes. Regarder un spectacle, ça s'apprend, comme lire ou décortiquer le discours d'un politicien, affirme Camille Husson qui, en tant que comédienne, a déjà eu affaire à des publics scolaires difficiles voire carrément injurieux. Le premier code qui leur manque, c'est qu'au théâtre, des êtres vivants sont en face d'eux. Quand un atelier est organisé au préalable en classe, je leur fais comprendre qu'au cinéma, on peut manger des chips, embrasser sa blonde ou quitter la salle, ça ne change pas la qualité de jeu des acteurs, mais que devant moi, s'ils répondent au téléphone, ça va changer ma manière de jouer." "Ils se comportent comme ça parce qu'ils n'ont pas conscience de ce que c'est qu'être sur scène", déclare Cyril. "A l'école, notre option est critiquée parce que tout le monde pense que le théâtre c'est simple, qu'il n'y a qu'à monter sur scène et parler", enchaîne Elisa. "Alors que vu comment les exposés nous stressent, ils devraient comprendre que c'est difficile de prendre la parole devant les autres, que ce soit au théâtre ou ailleurs", complète Zoé. C'est pour cette raison que, lors des ateliers préparatoires avec les classes, Camille Husson invite les jeunes à faire l'expérience de monter sur scène. "Ils se rendent compte de la mise en danger que ça constitue, souligne la comédienne, et ensuite, ils ne viennent plus au théâtre dans le même état d'esprit. Ils comprennent la notion de prestation, le travail que ça représente. Ils comprennent aussi le fait que ce que vous dites sur scène n'est pas forcément ce que vous pensez dans la réalité. Quand ils viennent au théâtre, ils sont étonnés de voir qu'on peut s'exprimer de manière différente sur scène, se transformer, que les acteurs n'ont pas peur du ridicule, qu'ils ont retrouvé le plaisir du jeu que tout le monde a enfant et que l'on perd à l'adolescence." Comment donner le goût du théâtre en dehors du cadre scolaire? Au théâtre Jardin Passion, à Namur, on a eu une idée. En début de saison, l'équipe de cette petite salle de spectacle située derrière la gare a lancé le concept "Sors ton ado". Le principe: les jeunes entre 12 et 17 ans ont tout simplement droit à une entrée gratuite pour une sélection de spectacles (3). "On est plusieurs à avoir des adolescents dans nos familles et, par la force des choses, ils viennent voir toutes les pièces, explique Mélanie De Groote, responsable de la diversité des publics et du développement local. Parfois, il faut un peu les traîner mais, finalement, eux aussi apprécient beaucoup. Si on dit que les jeunes ne sortent plus, ne font plus rien, restent uniquement devant leur smartphone et autres écrans peut-être que nous, les adultes, nous avons une responsabilité par rapport à ça. Si on ne montre pas à nos ados le chemin vers le théâtre, ils n'y iront pas forcément naturellement." Le but, au Jardin Passion, est de montrer aux jeunes qu'il existe une autre manière d'apprécier le théâtre, hors des contraintes du groupe mais aussi, au niveau de l'offre, avec des propositions peut-être moins sérieuses, moins centrées sur un objectif pédagogique spécifique. Du théâtre juste pour le plaisir, en somme. "Le fait d'aller au théâtre est déjà en soi lourd de sens, on n'est pas obligé d'y ajouter un message, avance Mélanie De Groote, qui pointe aussi du doigt le fonctionnement très cadenassé des spectacles à disposition dans le cadre scolaire: "Il y a une vraie dérive dans la manière dont le théâtre jeune public est validé et cautionné en Fédération Wallonie-Bruxelles. Tout passe par le spectre des Rencontres jeune public à Huy (lire l'encadré ci-dessous). Il n'y a pas de jugement de notre part et je peux comprendre que les enseignants se dirigent plutôt vers cette offre-là, mais nous voulons proposer autre chose." "Autre chose", cela se joue aussi au niveau du contexte, du lieu. Loin du décorum des théâtres avec façade à colonnes, statues antiques et lustre imposant, le Jardin Passion offre un cadre plus intime, familial. "On veut faire en sorte que les gens s'y sentent bien, poursuit Mélanie De Groote. Nous sommes un petit théâtre où les spectateurs ont aussi l'occasion de discuter avec les comédiens après le spectacle. Pour les jeunes, c'est moins impressionnant qu'une grande salle à l'italienne." Avec son intitulé un peu provoc, l'opération "Sors ton ado" se veut une amorce vers l'autonomie des jeunes dans la "consommation culturelle". "On aura réussi quand un ado reviendra de lui-même", conclut Mélanie De Groote. C'est cela aussi, prendre son indépendance.