Sa plus grosse claque: en 1995, je fais un très gros burnout, le top du top dans sa catégorie. Je suis resté quatre mois chez moi, sans vouloir voir personne, j'ai perdu mes différents jobs et tout ce dans quoi j'avais investi."
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C'est l'histoire d'un mec..."qui, depuis trente ans, malaxe ses identités pour découvrir qui il est vraiment. Danseur, chorégraphe, comédien, auteur de livres et de nombreux spectacles, Sam Touzani le reconnaît d'emblée, il est son premier matériel créatif. Sans surprise donc, mais avec justesse, il publie aujourd'hui Dis, c'est quoi l'identité? (1), où il aborde la sienne tout en s'interrogeant sur ce qu'il a fait de celle héritée de ses parents, immigrés marocains débarqués un beau jour dans un quartier délabré de Molenbeek. L'occasion de revenir sur sa quête et son parcours, sa drôle de place dans la société, artiste et électron libre issu d'une minorité au sein de laquelle il constitue, dit-il, "la minorité de la minorité". Il nous a fixé rendez-vous non loin de la RTBF, au-dessus d'un restaurant fermé pour cause de Covid mais qui, "par amitié", a accepté de lui ouvrir ses portes pour y réaliser cette interview. Il est midi et Sam Touzani débarque, soulagé d'être parvenu à nous intercaler entre ses rendez-vous et les horaires de la crèche de sa fille: "Charlotte, Ines, Simone". "Charlotte comme premier prénom, Ines pour que ma mère puisse au moins en prononcer un correctement et Simone en hommage à de Beauvoir" explique-t-il en faisant de grands gestes. Si, d'ordinaire, l'homme est communicatif, aujourd'hui, il le sera puissance mille. Immédiatement, on sent les douze mois privé de scène, l'année passée à la maison, le manque d'expression vitale, verbale et corporelle. Du coup ce midi, c'est festival! Et c'est un régal. A l'écouter dérouler l'histoire de sa vie, on ne peut s'empêcher de penser que Sam Touzani n'est pas forcément parti gagnant. Un jeu de cartes pas terrible à la naissance mais dont il aura pu tirer le meilleur, "le style Rougon-Macquart" mais qu'il aura transcendé "à la Billy Elliot". Lui estime qu'il a eu beaucoup de chance de s'être toujours trouvé au bon endroit et de tomber sur les bonnes personnes au bon moment. Sa part personnelle? Avoir été capable de reconnaître les opportunités et de les saisir. Et d'ainsi échapper à la triste reproduction des schémas qui fait que, dans les familles issues de l'immigration, selon lui, on trouvait inévitablement "un drogué, un islamiste et une fille qui s'était barrée". Question d'instinct, il en est certain. Il faut dire que chez lui, c'était un peu comme au foot, il y a deux équipes et un arbitre. Celle des filles, composée de sa mère et de ses soeurs, et celle des garçons, nettement moins ouverts et dirigés par le grand frère, chef suprême et autoproclamé de ce qui est bon ou non, au nom de la religion. Au milieu, le paternel, l'arbitre, très souvent absent car trop occupé à trimer pour nourrir sa femme et leurs sept enfants. Sam affirme qu'en vingt mois - l'âge de sa fille - il a passé plus de temps avec elle que son père avec lui durant sa vie entière. Voilà le décor planté. Pourtant, Touzani ne cesse de le répéter, "franchement, j'ai eu beaucoup de chance!" Parmi les bonnes fées qui ont traversé son enfance, un pédiatre qui s'inquiète de la situation familiale "compliquée" mais aussi de voir le gamin grandir au côté d'un frère proxénète. Il conseille à la soeur aînée d'envoyer les enfants en colonie, pas du genre vacances, du genre longue durée, direction Ottignies ; l'acteur y fera trois séjours d'un an. Malgré cela, à 9 ans, Sam est un gosse triste, à tel point que, pour sa première élocution, il choisit le sujet du suicide alors que d'ordinaire, les enfants parlent des chats, des chiens ou des pays. "Après vingt minutes, je pleurais, mes copains pleuraient et l'institutrice a coupé court pour arrêter le massacre", poursuit-il en mimant la scène. Heureusement, dans la famille, il y a aussi l'équipe féminine. Une de ses soeurs l'emmène un jour avec elle en baby-sitting chez Hitomi Asakawa, danseuse étoile de Béjart. Sam découvre la barre, fait trois sauts de chat et la pro conseille de l'inscrire à l'Académie de Saint-Josse. La magie opère chez la professeure Claudine Swann et voilà le gamin des quartiers qui se se retrouve seul garçon au milieu de trente petites filles en tutu rose, deux fois par semaine pendant six ans. A la maison, seules les femmes sont au courant, aux hommes on parle de "cours de gym". Sam Touzani soutient que c'est en apprenant à mentir et à tenir ces deux rôles très différents qu'il a développé des talents de comédien, une assez bonne école finalement si l'on songe qu'à 18 ans, il réussira du premier coup le concours d'entrée à l'Insas, section interprétation dramatique. Pour l'anecdote, ce jour-là, on dira au paternel que Sam intègre une école pour devenir "une sorte de prof de français". Surtout, et c'est là la grande nouvelle, grâce à la danse, Sam, 12 ans, sait qu'il ne veut plus mourir. L'art, cette échappatoire, cette bulle d'air dans laquelle il s'engouffre pour oublier qu'il doit parfois aider son frère à trouver sa veine pour son "fix d'héroïne". Dans ce contexte, qu'il s'agisse de danse ou de littérature - sa seconde passion -, l'art n'est pas un hobby, mais une question de survie. "A 16 ans, je découvre Lettres à un jeune poète dans lequel Rainer Maria Rilke dit à son protagoniste: ne va pas vers les choses faciles, pars toujours de ton histoire personnelle mais sache aussi que ce n'est pas un métier que l'on choisit, c'est une question de vie ou de mort." Son sort est scellé, il sera artiste. A 18 ans, il danse dans Kamikaze Force, un groupe de breakdance ; l'année suivante, la formation est proclamée championne d'Europe à Berlin. Quelques années plus tard, le Bruxellois entreprend une thérapie pour comprendre qui il est. Il consultera quatre psys avant de tomber sur la bonne, pour enfin clore ce chapitre après quinze ans d'analyse. "La clé, c'est de comprendre qu'on ne guérit jamais de son enfance, je porterai toujours l'enfant blessé en moi mais à la différence d'hier, il ne me fait plus souffrir et je peux vivre avec. Ce qui, en soi, est déjà très bien." La psychanalyse l'a aidé, certes, mais aussi la pratique du théâtre, cet art extraordinaire qui permet "de tout mettre à distance, de se projeter dans un personnage, d'explorer toutes ses facettes et in fine de s'autoriser aussi à être quelqu'un d'autre". Une discipline qui semble lui souffler "tu peux être multiple, oui c'est permis!". Entre-temps, Touzani a bien réussi. Tellement bien qu'il finit par tout perdre en un coup, en se payant un burnout "trois étoiles", celui qu'il n'avait vraiment pas vu venir. Il faut dire qu'il est insomniaque depuis des années, ce qui ne l'empêchait pas de cumuler six casquettes: présentateur télé (Luna Park, à la RTBF), propriétaire d'un piano-bar ouvert matin et soir, directeur d'une compagnie de comédie musicale de trente artistes, acteur dans la compagnie du Brocoli Théâtre, tout en représentant des artistes musicaux et en ayant créé un studio d'enregistrement. Foudroyé en plein vol, il passera quatre mois chez lui sans voir personne, à l'exception de sa compagne de l'époque qui le soutiendra: "Sans aucun doute, la période la plus difficile de ma vie. Je me rappelle m'être dit que le sol était mon meilleur ami, je passais mes journées par terre à errer en moi. On affirme toujours que c'est la chute qui est dure, en réalité c'est pire de se relever." Une phrase a fait office de déclencheur, il ne sait pas si elle est de lui ou s'il l'a lue quelque part mais c'est véritablement elle qui lui sauve la vie: "Si les oiseaux chantent le matin, c'est parce qu'ils savent qu'ils ont survécu à la nuit". Ce qu'il retient de cette période difficile? Que chacun a son propre rythme, comme en musique, et que"suivre le sien, c'est se respecter mais c'est aussi ne pas accepter ce que les autres nous imposent". S'il est des choses qu'il a accomplies précocement, il en est d'autres qu'il a réalisées sur le tard, comme son enfant: "Je suis un bon père à 50 ans, je ne l'aurais pas été avant. Je traînais tellement de traumas et puis, comme tous les hommes un peu cons, j'étais complètement focalisé sur moi, j'avais typiquement le discours du mec naze, "ma création artistique avant tout". En un mot, j'étais tétanisé à l'idée de m'engager." C'est Amandine qui fera bouger les lignes ; le projet est clair, un enfant ou rien. Un projet qu'il finit par rejoindre, après avoir joué le grand numéro du mec qui ne se sent pas à la hauteur de ce que sa copine attend de la vie. C'est comme ça qu'après la danse, le théâtre, les livres et les spectacles, Sam découvre, quinqua, qu'il est aussi "un Cro-Magnon", un père obsédé par son nid, l'élevage et la chasse pour nourrir sa famille. Une nouvelle "identité" qui vient s'ajouter à toutes les autres et qui lui fait dire que chacun est "multiple" et que nul n'a le droit de réduire quelqu'un à une seule de ses facettes - pire, à celle qu'il projette sur lui. Sam Touzani ne saura sans doute jamais complètement qui il est mais il reconnaît être toujours parti à la recherche de lui-même avant tout pour "s'améliorer". Et c'est là, finalement, son plus gros risque, le fameux "Deviens qui tu es" de Pindare, la position la plus "inconfortable" qui soit. La plus belle aussi. (1) Dis, c'est quoi l'identité? , par Sam Touzani, Renaissance du livre, 96 p.