" C'est comme si chaque année je venais saluer des amis. Je vois leurs enfants grandir. Ils me reconnaissent à chaque fois. " Irène 'Gueule tordue', Eliott et son frère Tâche blanche, le petit dernier Ali, ne composent pas une famille ordinaire. Mais un clan de cachalots d'environ vingt-cinq individus sédentarisés au large de l'île Maurice, que René Heuzey retrouve chaque année depuis 2011 pour les filmer et étudier leur comportement. Avec, toujours, le même bonheur. Mais (plus) aucune appréhension.
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" C'est comme si chaque année je venais saluer des amis. Je vois leurs enfants grandir. Ils me reconnaissent à chaque fois. " Irène 'Gueule tordue', Eliott et son frère Tâche blanche, le petit dernier Ali, ne composent pas une famille ordinaire. Mais un clan de cachalots d'environ vingt-cinq individus sédentarisés au large de l'île Maurice, que René Heuzey retrouve chaque année depuis 2011 pour les filmer et étudier leur comportement. Avec, toujours, le même bonheur. Mais (plus) aucune appréhension.Ce Lyonnais installé à Marseille, fondateur de l'association Un océan de vie1, est l'un des réalisateurs de documentaires sous-marins français les plus célèbres et les plus diffusés. Habitué du générique d'émissions comme Thalassa, de chaînes nature comme Ushuaïa TV ou thématiques comme Arte, qui diffusait encore en février 2021 son Clan des cachalots, il fut aussi le réalisateur sous-marin du film Océans. Il a plongé partout, filmé pratiquement tous les grands animaux marins et ses images exceptionnelles ont fait le tour du monde. Mais les cachalots restent ses favoris." Le premier que j'ai rencontré, c'est Irène 'Gueule Tordue'. Je me suis mis à l'eau, j'ai vu cette masse arriver vers moi, on aurait dit un sous-marin, je me suis dit : 'Qu'est-ce que tu fais là, elle va te bouffer' ! Elle s'est approchée, elle s'est lentement détournée, elle est repartie. Je n'oublierai jamais son regard. Les yeux dans les yeux. Depuis, chaque fois que j'y retourne, elle revient me voir. Elle est devenue ma copine. " L'année dernière, Irène est venue montrer à René qu'elle était enceinte. Puis elle a disparu pendant deux jours et quand elle est revenue saluer son plongeur préféré, elle lui a présenté son petit.Cette relation particulière, René Heuzey l'a tissée avec la plupart des membres du clan, qu'il filme sans relâche pour ses documentaires et pour la communauté scientifique, puisqu'il donne ses images aux chercheurs qui étudient ces cétacés à dents aux comportements sociaux si extraordinaires. Il est le premier à avoir filmé une femelle allaitant son petit... à moins d'un mètre de distance, sans qu'elle manifeste la moindre animosité.N'a-t-il jamais eu peur face à ces mastodontes pouvant mesurer jusqu'à 20 mètres et peser 50 tonnes ? Non. Il n'a jamais senti autre chose que de la bienveillance de la part de ces animaux intelligents et joueurs, aujourd'hui protégés après avoir été décimés pendant des décennies. Il lui est pourtant arrivé quelques mésaventures. Comme la fois où " Elliott a saisi ma cuisse dans sa gueule alors que j'essayais d'enlever un seau qui semblait y être resté coincé. Il aurait pu la broyer, m'embarquer dans les profondeurs... Il voulait simplement jouer. Heureusement que je plongeais en bouteille, je n'aurais jamais tenu assez longtemps en apnée... " La scène a été filmée mais René Heuzey ne montre ces images qu'en conférences, il ne veut pas les diffuser largement. " J'évite de créer un syndrome Moby Dick dans l'opinion pour protéger ces animaux qui sont tout sauf dangereux. Tant qu'on les respecte. Ils ne sont pas rancuniers malgré tout ce que l'homme leur a fait subir. "Des rencontres sous-marines marquantes, René Heuzey en a fait beaucoup durant sa longue carrière. L'une des plus fortes fut accidentelle. Il s'est retrouvé face à un ours polaire sous la banquise. " Quand on s'est trouvés nez à nez, il a eu plus peur que moi et a cherché à fuir. Il m'a fallu 40 minutes pour arriver à faire le plan qui a largement été diffusé par la suite. La moitié des gens m'ont dit que j'étais complètement barjo. C'est faux. Je ne prends jamais de risques inconsidérés. Quand je plonge avec un animal, je n'y vais pas en tant qu'être humain, j'essaie d'établir une relation et je m'empare de ce qu'il veut bien m'offrir. Je ne force pas, j'attends de me faire accepter. "Telle est exactement l'attitude de Jean-Marie Ghislain. Ce Carolo est l'un des photographes sous-marins les plus réputés pour son travail sur les requins et les grands prédateurs marins. Photographe formé à Saint-Luc à Liège, il a exercé de nombreux métiers dans la pub, le marketing, l'immobilier, l'humanitaire ou les institutions internationales avant de revenir à sa passion première. Mais sa véritable inspiration, ce sont les requins, " ces animaux fantastiques qui suscitent à tort les pires frayeurs dans l'inconscient collectif à cause du cinéma, de la littérature et des médias ", regrette-t-il.S'il leur a consacré plusieurs ouvrages 2 et projets photographiques, dont l'un a consisté à " adopter le point de vue du requin en essayant de me faire accepter par certains individus pour saisir leur regard et tenter de comprendre ce que signifie notre présence dans leur milieu ", cela tient autant du parcours initiatique que de la thérapie. Car l'eau et les profondeurs ont longtemps alimenté les pires angoisses de Jean-Marie." Adolescent, j'ai failli me noyer pendant des vacances en Italie et quand j'avais 28 ans, ma mère s'est tuée en se jetant dans un puits. Ce n'est qu'en 2007, alors que je travaillais sur un projet immobilier à Ibiza que j'ai recommencé à nager. Dans des eaux où je voyais toujours le fond. " Un copain l'initie ensuite à la plongée et finit par l'emmener se confronter à ses peurs au Mexique, en janvier 2009.Première rencontre avec les requins-bouledogues, les plus dangereux car imprévisibles. Ce fut le choc. " Une jubilation, une joie enfantine. " Et le début d'une nouvelle vie dédiée aux squales. Dix ans plus tard, il en a photographié près de cinquante espèces, côtoyé des requins-tigres ou des grands blancs dans le grand bleu et ses clichés s'exposent dans le monde entier. Avec un leitmotiv : " Créer des passerelles pour ramener sur Terre toute la beauté et l'intelligence qui se cachent sous la mer. "Lui, c'est l'inverse, la mer est son élément depuis la naissance. Hugues Vitry est Mauricien et comme dit un dicton local, " quand tu es né au bord de la mer et que ton placenta y a été jeté, tu appartiens à l'océan, ton nombril y est raccordé ". Enfant, il pratiquait assidûment le surf ou la chasse sous-marine, inconscient parfois du danger. " Si j'avais eu un fils, je serais plus prudent, mon père ignorait les risques que nous prenions. " En se laissant déposer par exemple à 3 kilomètres de la côte par des pêcheurs pour revenir à la nage, fleur au fusil de pêche, dans une mer démontée.Les animaux marins réputés dangereux, Hugues les a toujours côtoyés. " Quand on chassait, on se faisait charger par des requins-bouledogues. Ils ne cherchaient qu'à chaparder. " Envoyé en Europe (notamment à Bruxelles) pour étudier, il a fini par suivre en France la formation de plongeur professionnel dont il avait constamment rêvé. De retour à Maurice, il y a fondé l'un des tout premiers clubs de plongée indépendants, le Blue Water Diving Center, qu'il dirige toujours aujourd'hui.Deux événements sous-marins l'ont marqué avant son départ et ont, peut-être, orienté son destin. " Quand je chassais adolescent, j'avais noué une relation avec une murène léopard de 2 mètres qui me suivait pour récupérer mes proies et se laissait caresser. Je le racontais à mes copains de classe, mais personne ne me croyait. C'est resté une frustration. " Devenu moniteur, Hugues n'a eu de cesse de montrer au plus grand nombre que les animaux réputés dangereux ne méritent pas la vindicte dont ils sont victimes. Par passion ou esprit de revanche, il cherche l'interaction et des images de ses ballets avec les murènes géantes, les requins ou les cachalots ont fait le tour du monde.L'autre événement, c'est la mort d'une carangue tuée par un copain alors qu'elle venait lui manger dans la main. " J'en ai pleuré et j'ai jeté mon fusil par 300 mètres de fond. Avant ça, je ne voyais pas un poisson comme une âme mais comme un moyen de manger ou de m'offrir ce que je voulais avec le produit de ma pêche. Je n'ai plus jamais chassé depuis. "Au contraire, il regarde aujourd'hui les animaux marins " dans les yeux " et les considère pour ce qu'ils sont : " Des êtres vivants doués de sensibilité et d'intelligence. " Même s'il s'agit des crocodiles de mer que Hughes retourne régulièrement rencontrer à Cuba. " Ce qui me motive, c'est de combattre l'idée selon laquelle tout ce qui est perçu comme dangereux doit être tué. L'homme a besoin de se créer des monstres pour purger ses propres angoisses. Ce sont des animaux sauvages, mais ils n'ont rien de maléfique. " Contrairement à ce que s'échine à nous raconter le cinéma...