Il est huit heures, le soleil brille sur Nouméa, les mémés sont de sortie. Une trentaine de retraitées barbotent dans la Baie des citrons, chaussons d'eau aux pieds. Ne pas se mouiller la tête semble être la règle tacite de leur petite trempette. Ça fait sourire Maryline. " Ce n'est pas notre groupe, ça ", glisse-t-elle dans un clin d'oeil. Rires de ses copines. Combinaisons, masques de plongée, appareils photo sous-marins : ces grands-mères là sont en mission.
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Il est huit heures, le soleil brille sur Nouméa, les mémés sont de sortie. Une trentaine de retraitées barbotent dans la Baie des citrons, chaussons d'eau aux pieds. Ne pas se mouiller la tête semble être la règle tacite de leur petite trempette. Ça fait sourire Maryline. " Ce n'est pas notre groupe, ça ", glisse-t-elle dans un clin d'oeil. Rires de ses copines. Combinaisons, masques de plongée, appareils photo sous-marins : ces grands-mères là sont en mission. Dans le viseur, un serpent noir et crème, élégant, mortel, pouvant atteindre un mètre cinquante : l' hydrophis major. L'espèce est si peu connue qu'elle n'a pas encore hérité d'un nom vernaculaire, à contrario du " tricot rayé ", reptile emblématique de l'île française. Tout est à découvrir : pourquoi les hydrophis restent-ils près de la côte, dans la baie la plus fréquentée du territoire ? Qu'est-ce qui les pousse à s'en éloigner parfois ? Combien de temps vivent-ils, combien sont-ils ? Un bon point de départ pour mener ce genre d'enquête : la photoidentification, qui consiste à photographier minutieusement tous les spécimens croisés et qui permet, une fois au sec, de les distinguer, d'esquisser un portrait de groupe, et par ricochets, d'en comprendre l'évolution. Cliché après cliché, ces grands-mères dressent en fait un état civil inédit. Respectant un mode opératoire immuable, l'une des nageuses repère un hydrophis, réglage des appareils, descente en apnée, stabilisation au fond, et ça canarde. Les grands-mères ne visent pas la tête ; ce qui les intéresse, c'est la queue de l'animal. Chaque individu a son motif bien à lui, comme chez les zèbres ou les requins-baleines. Certains ont des taches en staccato ; pour d'autres, elles s'étalent, se frôlent, s'entremêlent. " Au début, je leur donnais des numéros ", explique Claire Goiran, biologiste marin et professeure à l'université de Nouvelle-Calédonie. " Mais rapidement, on est passées aux prénoms. D'une part parce qu'on en a rencontré beaucoup plus que ce que j'imaginais. De l'autre, parce que ces serpents ont une personnalité propre. " Blanche, par exemple, " est très relax ". Luc, par contre, " n'est pas cool ". C'est en 2017 que la scientifique croise l'une des grands-mères, Aline, dans l'eau forcément. Elle traque alors seule les serpents marins, et Aline propose de photographier ceux qu'elle verrait lors de ses baignades quotidiennes. Aline parle du projet à Monique, sa voisine. Qui en parle à Maryline, une copine de la gym. Qui en parle à Geneviève... " Sans l'avoir cherché, je me suis retrouvée avec cette équipe de sept grands-mères qui réalisent un travail extraordinaire ! " Les septuagénaires ne connaissent rien aux serpents, pas grand-chose de la méthode scientifique, mais elles se prennent au jeu. Entre 2013 et 2016, Claire Goiran a recensé une quarantaine d'individus. Aujourd'hui, 262 serpents ont été identifiés. Tout cela a de quoi surprendre. Les baigneurs imaginent mal tant de reptiles sous leurs pieds, alors qu'ils n'en ont jamais aperçu un seul. D'autres s'étonnent de cette science participative qui délaisse les habituels étudiants. Rick Shine, lui, est admiratif. Biologiste australien, il vient chaque année en Nouvelle-Calédonie pour observer le comportement des serpents. Il rencontre des seniors curieuses, appliquées, pressées de quadriller une baie qu'elles connaissent pourtant par coeur. Il rebaptise le groupe les " Fantastic Grandmothers ". " On a vraiment changé d'échelle ", souligne Claire Goiran. " Avant, les effectifs étaient vraiment trop peu nombreux, car il faut passer beaucoup de temps dans l'eau pour avoir une chance de les voir. D'ailleurs, la plupart des herpétologistes étudient les animaux terrestres, plus faciles à appréhender. Mais les grands-mères passent tous les jours deux heures dans l'eau ! Ce recensement aurait été imaginable pour un scientifique seul. " Leur âge est un " énorme avantage " : " Travailler avec des serpents venimeux pose la question de la sécurité. Jamais je ne pourrais faire ça avec des hommes jeunes, par exemple. J'aurais trop peur qu'ils soient imprudents. Les grands-mères sont respectueuses... en plus d'être très disponibles ! " Rapidement, les mamies se mettent également à photographier les coraux, raies, nudibranches bigarrés ou crevettes minuscules... " Avant, je nageais en piscine, je filais tout droit sans me poser de questions ", se souvient Monique, 70 ans. " Avec les grands-mères, j'ai appris à regarder. " Ce matin, aucun Hydrophis major à l'horizon. A la place, un cousin, l' hydrophis coggeri, pris en photo évidemment, puis, en sortant des eaux, un tricot rayé, " habitué des bords de plage ", déclarent les mamies. " On a toutes nos qualités : Aline, c'est l'oeil de lynx, elle est souvent la première à repérer un représentant de l'une ou l'autre espèce. Geneviève voit le petit détail. Cathy, elle, nous en apprend beaucoup sur les coraux. Donc, finalement, chaque sortie est enrichissante ", s'enthousiasme Monique. D'abord collègues, les plongeuses sont devenues de vraies amies, qui fêtent ensemble les anniversaires, partent en randonnées et papotent autour d'un thé, enroulées dans une serviette de plage. " On pourrait dire que les grands-mères ne sont bonnes qu'à faire des confitures, mais non ! C'est très valorisant, à nos âges, de pouvoir aider la recherche. C'est notre sport, une activité au quotidien. " Et leur secret de la longévité : " Je suis persuadée que ça nous maintient en forme. " Surtout, elles ont réussi ce pari fou de faire parler des reptiles marins : CNN, BBC, The New York Times ou encore le magazine digital Brut... Aucun média ne leur résiste, et elles profitent de cette tribune pour sensibiliser. " Je ne pense pas qu'on va venir nous rejoindre dans l'eau pour photographier les serpents ", s'amuse Monique. " Mais si on peut montrer l'immense biodiversité de cette baie... " A ce jour, une centaine d'espèces de serpents aquatiques sont connues. La Nouvelle-Calédonie en abrite une quinzaine, Claire Goiran en étudie trois. " Au début, nous étions un peu effrayées ", admet Monique. " Mais nous avons appris à les observer. A les trouver jolis. Et à les aimer. Petit à petit, on les apprivoise. Ou plutôt, ils nous apprivoisent. " Par Chloé Glad.