Le 4 novembre 2015, Justin Trudeau preste son premier jour en tant que 23e Premier ministre canadien. Il est élu " contre " le conservateur Stephen Harper avec sa grande promesse de campagne : accueillir 25 000 Syriens avant 2016. Avec deux mois de retard, l'engagement est tenu. Mais ce succès, on le doit surtout aux citoyens. Grâce au Programme de parrainage privé des réfugiés (PPPR), qui existe depuis quarante ans, les Canadiens ont la possibilité de les prendre en charge.

C'est le cas d'un groupe de dix retraités installés à Montréal. Parmi eux : Nicole, Louis, Maroussia et Clairmont. Ils ont tous été marqués par la photo d'Aylan Kurdi, cet enfant syrien de 3 ans dont le corps sans vie a été retrouvé échoué au bord d'une plage turque, au matin du 2 septembre 2015. A l'époque, le cliché avait fait le tour du monde. " C'est une image qui a été marquante, elle a eu un impact. A partir de ce moment-là, au Québec, un grand nombre de groupes de parrainage se sont créés ", affirme Maroussia. Pour les retraités, c'est le déclic. Ils vont parrainer une famille syrienne pour qu'elle puisse venir s'installer au Canada, " sans savoir ce que cela supposait comme démarches ". La famille Boushi sera l'heureuse élue.

Papys et mamys à la rescousse

Avant même que la guerre n'éclate en Syrie, Aboud Boushi, alors âgé de 24 ans, n'entrevoyait aucun avenir dans son pays natal. Il se rêvait, par-delà les mers et océans, auprès de sa tante et de son oncle installés à Montréal. Un projet qui ne faisait pas l'unanimité au sein de la famille. Du moins, jusqu'à l'arrivée des djihadistes de l'Etat islamique dans leur quartier d'Alep. Les violences qui éclatent vont forcer le destin.

On reprend une vie comme celle à Alep... avant la guerre.

Le 14 décembre 2015, Aboud, ses parents et son frère quittent leur appartement avec toutes leurs économies, direction le Liban. De leur côté, la soeur d'Aboud, son mari et leur fils fuient aussi la menace. Pendant ce temps, à Montréal, Salwa, la tante d'Aboud, cherche un moyen de réunir auprès d'elle les sept membres de sa famille. Au détour de dizaines de pages Internet, elle découvre le parrainage privé. Soulagement. Mais elle sait que seule, elle n'y arrivera pas.

En parallèle, le groupe de retraités s'interroge : comment devenir parrains ? Comment trouver une famille à parrainer ? Comment mettre en route la procédure ? La paperasse est lourde et parfois obscure. Le premier impératif pour se lancer en tant que parrain est d'être citoyen canadien ou résident permanent et de constituer un groupe de cinq personnes, à moins d'habiter au Québec, comme Nicole, Louis, Maroussia, Clairmont et leurs amis. En effet, la Belle Province est plus souple en la matière et autorise des groupes plus petits, à partir de deux personnes.

Pour trouver une famille, les retraités ont deux options. Ils peuvent décider de se lancer dans l'aventure seuls et devront alors se démener pour éviter de se perdre dans le labyrinthe bureaucratique de l'immigration canadienne. Ou alors, choisir un organisme public ou religieux qui les encadrera. Ils décident d'opter pour la seconde option et se tournent vers l'archevêché de Montréal. L'institution religieuse met alors en relation les retraités avec Salwa et son mari. Les dix Montréalais acceptent immédiatement de se porter garants pour récolter l'argent nécessaire à l'arrivée de la famille Boushi. C'est la seconde condition pour pouvoir parrainer des réfugiés : être capable de les prendre en charge financièrement pendant une année entière. Et pour subvenir aux besoins des sept membres de la famille pendant un an, 30 000 dollars canadiens (environ 20 000 euros) leur sont nécessaires. Chacun des dix membres du groupe a mis 500 dollars de sa poche. Le reste, ils l'ont emprunté. Un prêt remboursé plus tard grâce aux dons de généreux Québécois.

A travers des repas de famille et des activités culturelles, les retraités de Solidarité-Tadamoun contribuent à l'intégration de la famille Boushi. Ici, Clairmont et Aboud se promènent à travers le Plateau Mont-Royal. © Loïs Denis

Les parrains, garants de l'intégration

Entre janvier 2015 et mars 2019, sur 127 370 réfugiés arrivés sur le territoire canadien, 75 725 étaient parrainés. Un succès que l'on doit donc au citoyen canadien devenu, au cours des quarante dernières années, un véritable acteur de l'immigration. En effet, depuis la création du système en 1979 lors de la vague des boat-people en Asie du Sud-Est, le secteur privé a accueilli 327 000 réfugiés, sans compter ceux qui sont passés par la filière gouvernementale. Et le Canada ne compte pas s'arrêter là. Un plan d'immigration pour 2019-2021 prévoit, entre autres, la prise en charge de 59 000 réfugiés par le parrainage privé.

Sur papier, les parrains officiels d'Aboud et sa famille sont Salwa et son mari. Officieusement, c'est le groupe de retraités, rebaptisé Solidarité-Tadamoun (mot arabe pour solidarité), qui endosse cette responsabilité. Car la mission principale des parrains est avant tout de veiller à l'intégration de leurs filleuls dans la société canadienne. Un rôle qui tient particulièrement à coeur à nos pourvoyeurs : cuisine, culture, histoire... Au fil de visites, de lectures, de dîners et de longues conversations, ils font de leur mieux pour que la famille Boushi se sente chez elle, au Canada. " Je suis sûr que le parrainage privé, c'est l'idéal. Ce ne serait pas arrivé s'ils avaient été parrainés par l'Etat. On veut qu'ils s'intègrent dans la société québécoise sans les déconnecter de leur milieu ", confie Clairmont.

Au Québec, l'intégration passe aussi par l'apprentissage du français. Des cours gratuits sont offerts aux nouveaux arrivants. Dans certains cas, c'est un obstacle difficile à surmonter. " Les enfants apprennent plus facilement le français. Ce sont donc eux qui aident les parents à s'intégrer dans la société. Le père n'est plus l'homme de la famille car il ne parle pas la langue et ne trouve pas de travail ", explique Alessandra Santopadre, responsable du programme de parrainage privé du diocèse de Montréal. Cette restructuration forcée, on la retrouve au sein de la famille Boushi. Elias, le père d'Aboud, a rapidement abandonné le français : à 60 ans passés, sans avoir fait d'études en Syrie, apprendre une nouvelle langue et suivre le rythme soutenu des cours n'étaient pas chose facile.

Une autre difficulté pour les réfugiés est la reconnaissance de leur diplôme. Soit ils recommencent des études pour pouvoir pratiquer leur métier, soit ils postulent dans des secteurs qui n'ont aucun lien avec leurs qualifications. A nouveau, cet obstacle se vérifie dans la famille Boushi. Boutros, le frère d'Aboud, était en 5e secondaire avant de quitter la Syrie et obtenir une équivalence s'avère extrêmement compliqué. Idem pour Houda, la mère de famille. Pendant dix ans, elle a travaillé dans un laboratoire d'analyses de sang, mais l'espoir de pouvoir pratiquer à nouveau au Canada est enterré.

Après avoir quitté la Syrie, la famille Boushi est arrivée au Liban le 14 décembre 2015, avant d'atterrir au Canada le 26 mai 2017. Un parcours du combattant, notamment au niveau administratif. © Alexandre Antoun

Deux bougies pour les Boushi

A quelques jours de l'arrivée de la famille Boushi, les amis retraités ont loué un camion pour sillonner Montréal à la recherche de meubles pour leur futur appartement. " Les gens savaient qu'on venait. Ils s'attendaient à une équipe de déménageurs, des jeunes. Et t'sais, ils voient des papys ", ricane Louis. Le 26 mai 2017, après un an et demi entassés dans une chambre de Beyrouth, Aboud, ses parents et son frère atterrissent à l'aéroport Pierre Elliott Trudeau. Sa soeur, son mari et leur fils arriveront quatre jours plus tard. La famille Boushi découvre son nouveau foyer, un appartement meublé au rez-de-chaussée avec une petite terrasse. " C'était assez émouvant. La mère d'Aboud disait : "Mon Dieu, c'est ma maison ça ? " Depuis ce moment-là, on bouffe de la cuisine syrienne ", s'amuse Nicole.

Aujourd'hui, cela fait deux ans que la famille a posé le pied sur le sol canadien, et malgré les difficultés liées aux équivalences de diplômes, elle est épanouie. " On reprend une vie comme celle à Alep... avant la guerre ", précise Aboud en rigolant. Son père, après un bref passage dans l'entrepôt d'un magasin à prix unique, vit de l'aide sociale canadienne. La mère d'Aboud termine les cours de français et s'est lancée en quête d'un emploi. Son frère parvient à se débrouiller dans la vie quotidienne et travaille à temps plein comme caissier dans une station-service. A côté, il trouve encore le temps d'être livreur.

Aboud est le seul de la famille qui est arrivé en se débrouillant dans la langue de Molière, mais il a tout de même souhaité peaufiner ses connaissances. Depuis un an, il travaille à temps plein dans un bureau de poste privé. Avec son frère, ils bossent d'arrache-pied pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs parents, le groupe de retraités n'étant plus financièrement responsable d'eux. Mais Aboud ne veut pas en rester là. Son objectif, c'est de se lancer dans des études de langues. Peut-être la traduction. Arabe, français et anglais. " Peut-être espagnol, mais je dois encore apprendre la langue. "

Le 25 mai 2019, la famille Boushi et le groupe Solidarité-Tadamoun ont fêté les deux ans de l'arrivée de la famille syrienne. Le même jour, le Québec célébrait la journée nationale des patriotes. Tout un symbole.

Par Loïs Denis et Eloïse Roulette.