Au numéro 22 de l'avenue Alan Turing, à Clermont-Ferrand, dans le centre de la France, James Taylor croule sous les tifs et les appels téléphoniques. "Je n'ai plus de bureau, c'est devenu un entrepôt de cheveux! On est à près de dix tonnes, là!" Depuis plusieurs jours, coiffeurs et médias du monde entier sollicitent sans relâche le jeune entrepreneur et son associé. Point de départ de cette effervescence: le naufrage du vraquier japonais MV Wakashio, bourré d'hydrocarbures, le 25 juillet dernier. L'épave s'est brisée en deux le 15 août dernier au large de l'île Maurice, laissant s'échapper au moins mille tonnes de fioul qui souillent la côte.
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Au numéro 22 de l'avenue Alan Turing, à Clermont-Ferrand, dans le centre de la France, James Taylor croule sous les tifs et les appels téléphoniques. "Je n'ai plus de bureau, c'est devenu un entrepôt de cheveux! On est à près de dix tonnes, là!" Depuis plusieurs jours, coiffeurs et médias du monde entier sollicitent sans relâche le jeune entrepreneur et son associé. Point de départ de cette effervescence: le naufrage du vraquier japonais MV Wakashio, bourré d'hydrocarbures, le 25 juillet dernier. L'épave s'est brisée en deux le 15 août dernier au large de l'île Maurice, laissant s'échapper au moins mille tonnes de fioul qui souillent la côte. Capillum, la société cofondée par James Taylor en 2019, est membre d'un réseau mondial, une association informelle comprenant ONG et coiffeurs, qui se met en place, depuis le naufrage, avec l'envie déterminée de lutter contre la marée noire mauricienne... en utilisant des boudins remplis de cheveux, pour absorber les hydrocarbures et endiguer ainsi la pollution. Mais les autorités mauriciennes ont interdit leur usage sur leurs côtes, arguant qu'elles ne peuvent écarter le risque d'un danger sanitaire pour la faune et la flore, lié à la possibilité de contamination bactériologique, virale ou chimique, par les cheveux. Bénévoles et ONG sont donc restés à quai, avec des milliers de boudins capillaires, alors que l'avancée des hydrocarbures devenait ravageuse. Fin août, à l'appel de l'expert maritime Jean Bruneau Laurette, entre 50.000 à 75.000 personnes, la plupart habillées en noir, ont marché dans les rues de Port-Louis, la capitale de l'île Maurice, pour dénoncer la gestion de la crise par le gouvernement et réclamer la démission du Premier ministre. De fait, contrairement à l'information qu'ont relayée plusieurs médias, aucun cheveu n'est utilisé dans la lutte contre cette marée noire. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que des collectes de cheveux ont été réalisées, dans le monde entier, à l'appel de la Mauricienne Françoise Gachet, d'associations comme Coiffeurs justes ou Matter of Trust et de la société Capillum. La méthode des cheveux assemblés en boudins adsorbants a pourtant déjà fait ses preuves: en 2007, lors de la marée noire dans la baie de San Francisco, sur la côte Ouest des Etats-Unis, ou encore en 2010, lorsque du pétrole s'échappait des puits de forage de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, dans le golfe du Mexique. Plusieurs études sérieuses ont démontré la fiabilité, l'innocuité et les intérêts financiers de ce procédé, inventé en 1989 par l'Américain Phil McCrory. C'est en regardant le journal télévisé que l'idée lui vient. Phil McCrory est certes coiffeur, mais c'est surtout le genre de gars qui fait preuve d'une créativité à tout crin. En 1989, son coup de génie "dépolluant" fait suite à l'observation d'une loutre se débattant dans les hydrocarbures du pétrolier Exxon Valdez, l'homme a déjà déposé une flopée de brevets. Le coiffeur inventif réalise que, dans la marée noire, une auréole d'eau propre entoure l'animal dont le pelage est saturé de pétrole.. Ni une, ni deux, il fonce à son salon de coiffure pour y récupérer des cheveux. Il ligote mèches et boucles dans des collants en nylon qu'il plonge dans une eau souillée d'huile de moteur. En quelques minutes, le liquide huileux est totalement limpide. Tout cela, dans la pataugeoire gonflable de son jardin... Ce que l'observation suggère, la science le confirmera. Pendant quatre ans, Phil McCrory se renseigne, travaille avec l'université du Texas. En 1993, il dépose un brevet qu'il obtient deux ans plus tard. En 2000, l'université d'Auburn, en Alabama, fabrique le premier OttiMat, composé à 100% de cheveux humains. Et alors que l'inventeur est assis sur sa terrasse, l'oeil errant sur un rosier ratatiné qui n'a jamais porté la moindre fleur, il a l'idée d'enterrer son OttiMat au contact des racines du chétif arbuste qui se mue en immense bouquet, en seulement trois mois. Le "paillasson" repart se faire breveter, cette fois pour sa capacité à booster la croissance des plantes. McCrory vendra ses deux brevets à la société américaine World Response Group, pour laquelle il deviendra consultant. S'inspirant du travail de Phil McCrory, la Nasa arrivera à des conclusions identiques, en 1998: grâce à sa structure écaillée, le cheveu humain peut absorber de trois à dix fois son poids de lipides, en fonction de leur viscosité. "On a su créer un véritable process de recyclage du cheveu, on a de gros partenaires, comme La Poste, pour le transport, ainsi qu'un accès privilégié à cette fibre, auprès de très nombreux coiffeurs, en Belgique notamment, à un prix très compétitif", se réjouit James Taylor qui, avec son entreprise, met en place une nouvelle filière industrielle, avec des débouchés dans plusieurs secteurs.Au niveau médical, des expériences sont en cours, dans des labos français, pour utiliser la kératine extraite des cheveux dans des traitements cicatrisants. La jeune start-up, née en 2019, entend également imposer le cheveu recyclé dans le domaine agricole. Comme un brevet est en cours, elle n'en dit pas plus. Elle précise toutefois que les capacités du cheveu en font, par ailleurs, un outil précieux de dépollution des ports mais aussi, potentiellement, des usines. Et l'entrepreneur de résumer: "En donnant une seconde vie aux cheveux coupés, on met en place une filière ultravertueuse. Non seulement on va dépolluer, mais on va créer de l'emploi."