Depuis Praia, il faut prendre un aluguer, le " collecto " local : à vingt dans un minibus Nissan quinze places, radio à fond, et odeurs de poissons frais pour parfumer l'habitacle. A un quart d'heure de route de la capitale capverdienne, Cidade Velha est un petit village paisible, presque perdu. Sous ses airs endormis, le coin figure pourtant au Patrimoine mondial de l'Unesco et pour cause : au sud de l'île de Santiago, à 500 kilomètres des côtes sénégalaises, il a été la première ville coloniale construite par les Européens sous les tropiques, au xve siècle. Des vestiges en témoignent encore. Comme l'église Nossa Senhora do Rosario - Vasco de Gama et Christophe Colomb y ont brûlé un cierge avant de reprendre la mer. Au centre du village, l'ancien pilori en marbre, le pelourinho, fait face à la mer : c'est là qu'étaient attachés et punis les esclaves rebelles.
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Depuis Praia, il faut prendre un aluguer, le " collecto " local : à vingt dans un minibus Nissan quinze places, radio à fond, et odeurs de poissons frais pour parfumer l'habitacle. A un quart d'heure de route de la capitale capverdienne, Cidade Velha est un petit village paisible, presque perdu. Sous ses airs endormis, le coin figure pourtant au Patrimoine mondial de l'Unesco et pour cause : au sud de l'île de Santiago, à 500 kilomètres des côtes sénégalaises, il a été la première ville coloniale construite par les Européens sous les tropiques, au xve siècle. Des vestiges en témoignent encore. Comme l'église Nossa Senhora do Rosario - Vasco de Gama et Christophe Colomb y ont brûlé un cierge avant de reprendre la mer. Au centre du village, l'ancien pilori en marbre, le pelourinho, fait face à la mer : c'est là qu'étaient attachés et punis les esclaves rebelles. Pendant plus de deux siècles, le Cap-Vert fut une plaque tournante de la traite négrière, première escale du commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique... Cette histoire, le pays l'a - littéralement - chevillée au corps, rivée à l'âme. Inhabitées jusqu'à l'arrivée des Portugais et des premiers prisonniers africains, la dizaine d'îles qui constituent le Cap-Vert se sont construites sur le métissage. De cette histoire tourmentée, le pays en a fait sa fierté. Depuis quelques années, un festival le résume mieux que tout autre : l'Atlantic Music Expo (AME). En avril dernier, il organisait déjà sa 7e édition. Avec toujours le même mot d'ordre : servir de pont entre les deux rives musicales de l'Atlantique. Dès le départ, il a mobilisé les forces culturelles du pays. A l'instar de José Da Silva. Figure incontournable du Cap-Vert, l'ex-manager de feue Cesaria Evora dirige aujourd'hui la filiale africaine de la major Sony depuis Abidjan. Mais il est omniprésent dans les coulisses de l'AME. Tout comme un autre héros musical de l'île, Mario Lucio. Poète, musicien, peintre, l'ancien ministre de la Culture continue de trimballer sa longue silhouette élégante dans les travées du festival. Dans des styles différents - pragmatique pour le premier, enflammé pour le second -, Da Silva et Lucio n'ont cessé d'envisager l'AME comme un carrefour. Avec le Cap-Vert, comme " nombril du métissage mondial ", le berceau de la créolité. L'an dernier, l'événement a pourtant bien failli trébucher, après que le ministère de la Culture a retiré ses billes. Aujourd'hui, même si l'AME a compris qu'il devra toujours plus se tourner vers l'étranger s'il veut survivre, les autorités se veulent rassurantes : lors de son inauguration, organisée au sein même de l'Assemblée nationale, l'édition 2019 du festival a pu compter sur la présence du Premier ministre et celle, toute symbolique, du président Jorge Carlos Fonseca. Il faut dire qu'hormis le tourisme, la culture reste l'une des principales ressources économiques du pays, un produit d'exportation majeur. A cet égard, l'AME est une vitrine primordiale. Dans le panel de professionnels, au milieu de promoteurs britanniques, sud-africains, brésiliens ou américains, se retrouvaient à la fois le programmateur du Sakifo, à la Réunion, celui de Roskilde, au Danemark, Jean-Louis Brossard des Trans Musicales de Rennes ou Patrick De Groote du Sfinks anversois. Tout ce petit monde a pu se retrouver dans l'ancien quartier colonial du Plateau pour enchaîner showcases, rencontres pros et conférences, avant les concerts du soir, ouverts gratuitement au public. Comme celui, par exemple, d'Elida Almeida. Il y a quelques années à peine, la chanteuse était encore complètement inconnue. Découverte par José Da Silva, la jeune femme de 26 ans est devenue aujourd'hui l'une des grandes stars de la musique capverdienne. Dans un pays que l'on quitte dès qu'on peut (on estime à quelque 800 000 le nombre de Cap-Verdiens vivant à l'étranger), elle est aussi l'une des rares artistes à vivre encore sur place. On croise son visage pétillant un peu partout : sur les panneaux publicitaires géants (pour une boisson locale), à la terrasse du café Sofia, ou dans les couloirs de l'Assemblée nationale, balançant ses escarpins pour rejoindre un groupe de batuque, lors de l'ouverture de l'AME. Avec son chant puissant et ses rythmes complexes, frappés sur de simples coussins en cuir, le batuque est l'un des genres les plus anciens du Cap-Vert. Elida Almeida l'a souvent chanté et dansé. Notamment durant son enfance passée aux côtés de sa grand-mère, dans un petit village sans électricité sur les hauteurs de l'île. " Mon père est décédé quand j'avais 8 ans, et ma mère a dû partir pour aller vendre des légumes sur les marchés à Maio (NDLR : île à l'est de Santiago) ", explique-t-elle. " La vie ici n'est pas toujours simple. Du coup, dans mes chansons, je parle d'amour, mais aussi des grossesses précoces (NDLR : elle-même est devenue mère à 16 ans), des problèmes de drogue, de violence ou de la jeunesse qui s'assomme en buvant du grogue (NDLR : le " rhum" local) de mauvaise qualité... " Le Cap-Vert est encore au centre de son second album. Mais entre-temps, Almeida a appris à glisser également dans sa musique des sonorités cubaines ou maliennes, voire malgaches (l'accordéon de Régis Gizavo). Le métissage donc, encore et toujours. Le principe de rassembler et retracer des liens entre les deux côtés de l'océan n'est pas neuf. En 1993, le sociologue britannique Paul Gilroy avait même mis au point la notion d'Atlantique noir ( The Black Atlantic : Modernity and Double Consciousness). Soit l'idée que, dans la foulée de l'esclavage, s'est mis en place un espace transnational d'échanges et de mélanges. Ces derniers temps, ce concept ouvert a pu être parfois mis à mal. A Praia, la chanteuse brésilienne Cris Pereira est bien placée pour le savoir. Femme, noire, artiste : elle se sent légitimement dans le collimateur d'un pouvoir qui a viré à l'extrême droite avec l'arrivée de Bolsonaro à la présidence du Brésil, et qui a du mal avec la diversité. Dans le patio du Palacio da cultura de Praia, la chanteuse de samba précise : " On vit un moment où le pouvoir fait tout pour faire oublier et nier nos origines africaines. Elles sont pourtant bien réelles. Même sur les cartes, c'est comme si le Brésil s'était littéralement détaché du continent africain. Alors, oui, c'est une grande chance pour moi d'être ici. Cela me permet de rappeler d'où je viens. " Le métissage est politique. Mais aussi, l'un n'empêchant pas l'autre, ludique et festif. Comme avec le projet Guiss Guiss Bou Bess, qui explose le mbalax sénégalais à coups de productions électro. Internet a accéléré les échanges et les croisements. Y compris dans ce qu'ils peuvent avoir d'inattendus ou de décalés. Gare cependant à ce qu'un cliché n'en chasse un autre. On a par exemple souvent tendance à associer la créolité à un certain exotisme. Une sorte de cocktail tropical forcément joyeux et exubérant... Prenez les Continuadores : sur papier, on s'attendrait presque à voir débarquer un groupe de cumbia zapatiste. Installés sur la scène de la rue Pedonal, le duo mozambicain est pourtant plus proche de Radiohead que de Manu Chao. Ailton José Matavela est la moitié " noire " du duo racialement mixte. Il déclare d'une voix douce : " On nous dit souvent que l'on ne fait pas une musique mozambicaine. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? C'est mon pays, j'y suis né, j'y ai grandi. Notre manière de raconter les choses, de composer, de jouer sur les temps sont complètement mozambicaines. C'est juste qu'on n'utilise pas d'instruments traditionnels. " Son camarade Tiago Correia-Paulo prolonge : " Pendant longtemps, les musiques africaines en vue étaient celles qui étaient exportées et éditées par les Européens, à destination de leur propre territoire. Logiquement, cela ne les intéressait pas de ramener un groupe de rock, même s'il apportait quelque chose d'intéressant. Cela change petit à petit. Prenez le DJ sud-africain Black Coffee. Il propose sa propre version de la house music. Aujourd'hui, il se retrouve programmé non pas dans des festivals étiquetés " world ", mais bien à Coachella ! Il n'y a pas de raisons que les échanges n'aillent que dans un seul sens, et que les identités restent figées. " Ce constat, Lúcia de Carvalho le connaît mieux que personne. Elle a dû le faire, l'éprouver même, pour avancer. Présente à l'affiche de l'AME, l'artiste française a le sourire franc et solaire de ceux qui ont dû forcer le destin pour retisser les fils d'une histoire complexe. Un parcours cabossé, qu'elle a mis en musique ( Kuzola), et qui a également fait l'objet d'un documentaire. " L'idée du film est venue quand je me suis décidée enfin à retourner pour la première fois en Angola. " Cela faisait vingt-huit ans que la jeune femme n'avait plus mis les pieds à Luanda. Elle y est née, a passé son enfance jusqu'à ce que sa mère décide de fuir la guerre civile et de rejoindre le Portugal. Lúcia a 6 ans quand elle débarque à Lisbonne, avec deux de ses soeurs. Elle y vit pendant six autres années, avant d'être adoptée par une Alsacienne. Dans le petit village de Meistratzheim où elle atterrit, on n'avait jamais vu de Noirs. " Certains s'étaient imaginés que j'allais arriver avec des bananes autour du cou ", rigole-t-elle aujourd'hui. Pour se construire, Lúcia de Carvalho pourra compter sur la musique. En intégrant une compagnie de danse traditionnelle brésilienne, elle découvre une culture qui fait écho à sa propre trajectoire nomade. " C'est un peu comme si la musique brésilienne avait fait le pont entre mon identité française et mes racines africaines ! Elle m'a permis de me trouver. " Non pas unique, mais multiple. Pas tout à fait d'ici, mais d'un peu partout. Créole, après tout...