Le gamin, il avait 8 ans. Dans les jeux de la console qu'il avait reçue de ses cousins, passés sur un nouveau modèle, il y en avait un de foot. Classique: on compose son équipe en fonction du budget dont on dispose. Plus on gagne de matchs, plus on gagne d'argent. Plus on peut donc acheter des joueurs célèbres, très forts à leur place (attaque, défense, milieu, gardien). Au début, on n'avait pas un balle, donc on a hérité de joueurs dont on n'avait jamais entendu parler. Pour nous, ils avaient été créés juste pour le jeu.
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Le gamin, il avait 8 ans. Dans les jeux de la console qu'il avait reçue de ses cousins, passés sur un nouveau modèle, il y en avait un de foot. Classique: on compose son équipe en fonction du budget dont on dispose. Plus on gagne de matchs, plus on gagne d'argent. Plus on peut donc acheter des joueurs célèbres, très forts à leur place (attaque, défense, milieu, gardien). Au début, on n'avait pas un balle, donc on a hérité de joueurs dont on n'avait jamais entendu parler. Pour nous, ils avaient été créés juste pour le jeu. On s'attachait donc à des gens fictifs, comme dans un roman. Il y avait un Carter (gaucher, un tir de malade après quelques saisons), un Yamada (super rapide), un Ben Watson (pour le sale boulot), un Mokrani (belle frappe), un Bosnjak (lent mais quel coup de casque!)... Il y avait un Komol aussi, du Cameroun, mais la peau pâle pâle pâle, petit, bonne course, bon des deux pieds. Le gamin, il l'aimait vraiment bien. "Il a un visage réconfortant", il disait. On y a souvent repensé. Parce que, "un visage réconfortant", dans la bouche d'un môme, pas mal, et le vocabulaire et la philosophie: on joue au foot, à Wembley ou l'Azteca, en face y a que des gigacostauds (qui jouent les Coupes du monde, en vrai), on a une malheureuse équipe qui doit gagner coûte que coûte pour ne pas être reléguée, et lui il met Komol parce qu'il a une bouille sympa. Bon, on n'a pas souvent soulevé la coupe mais on a toujours considéré ce raisonnement extrêmement recevable et très salutaire. Et donc, ce Camerounais blanc est entré dans notre existence. Et quand on rejoue à la vieille console, il est d'office dans notre onze. Kiyan Prince va peut-être entrer dans la vie de bien davantage de gamins, de gamines et de déjà plus âgé(e)s. Les types qui font Fifa 21 l'ont ajouté à l'effectif de Queens Park Rangers. Et la particularité de Prince, outre qu'il est désormais immortel, c'est que, dans la vraie vie, en fait, il est mort. Tué d'un coup de couteau il y a quinze ans, à la sortie de l'école, à Londres, dans une bagarre qu'il voulait empêcher. Il avait 15 ans et c'était une pépite de son club. Un vénérable club, fondé en 1886, qui n'a jamais gagné grand-chose mais qui est légendaire par le nom, le maillot (rayé horizontalement), les présidents (Flavio Briatore, Bernie Ecclestone, Lakshmi Mittal, Tony Fernandes) et des fans très rock'n'roll (Robert Smith, Ian Curtis, Pete Doherty, Nick Cave...). Le stade a joué aussi: le Loftus Road, dans la banlieue londonienne ouest, le même depuis septembre 1917, rebaptisé il y a deux ans Kiyan Prince Foundation, du nom de celle créée par le père de Kiyan pour empêcher les jeunes de basculer dans la violence. Le mois dernier, le club a floqué un maillot du nom de son espoir perdu (bénéfices reversés à la fondation) et le numéro 30, comme l'âge qu'il aurait eu aujourd'hui. Le même que Prince porte dans Fifa 21, où son visage a été constitué sur la base de photos de lui à 15 ans et de son père à 30. Un visage réconfortant. Pour une initiative bouleversante. Et un enjeu bien plus essentiel que le résultat d'un match, même sur console.