Le café Kahwetna de Tripoli, dans le nord du Liban, ressemble à n'importe quel autre bar à la mode. Ce lundi midi, deux jeunes sont derrière des platines, un petit groupe discute sur les canapés en bois de palettes récupéré, il y a même un studio d'enregistrement, du matériel vidéo, une table de montage et une grande scène que l'entrebâillement de la porte du fond laisse deviner. Bref, tout est fait pour que les jeunes puissent se rencontrer. " On a choisi de créer un endroit où ils puissent se mêler ", confirme Loïc Feghali, employé de March, l'ONG locale qui a ouvert ce lieu en 2016.
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Le café Kahwetna de Tripoli, dans le nord du Liban, ressemble à n'importe quel autre bar à la mode. Ce lundi midi, deux jeunes sont derrière des platines, un petit groupe discute sur les canapés en bois de palettes récupéré, il y a même un studio d'enregistrement, du matériel vidéo, une table de montage et une grande scène que l'entrebâillement de la porte du fond laisse deviner. Bref, tout est fait pour que les jeunes puissent se rencontrer. " On a choisi de créer un endroit où ils puissent se mêler ", confirme Loïc Feghali, employé de March, l'ONG locale qui a ouvert ce lieu en 2016. Sur les murs, il n'y a pas que des graffitis aux couleurs criardes. Au-dessus du bar, des impacts de balles rappellent la triste réputation de la rue de Syrie, artère où se trouve le café et ancienne ligne de front des combats qui ont déchiré Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh. Les deux quartiers sont collés et respectivement à majorité alaouite (une des branches du chiisme) et sunnite. " On les a laissées pour l'esthétisme... ", plaisante le serveur en inspectant nonchalamment les éclats. Ce dernier en rigole aujourd'hui, mais pendant longtemps les jeunes ne se sont pas côtoyés. Il était même impensable de traverser l'artère pour arpenter l'autre quartier. " Je n'y allais jamais. C'était très dangereux de se rendre de l'autre côté. Celui qui s'y aventurait se faisait tabasser s'il était reconnu " , assure Samir Houssein, 26 ans et ancien combattant originaire de Bab el-Tebbaneh. A ses côtés, Ali Ammoun, 24 ans, qui a pris les armes à Jabal Mohsen acquiesce : " J'ai grandi avec cette rivalité avec les gens de Bab el-Tebbaneh. " Une haine réciproque qui a déchiré la zone pendant de nombreuses années. Tout a commencé pendant le conflit qui a mis à feu et à sang le pays pendant quinze ans (1975-1990). Auparavant, les deux zones " étaient mixtes " , assure Tine Gade, chercheuse en relations internationales, auteure d'une thèse sur le champ politique et religieux à Tripoli. Pendant la guerre, des combats opposèrent les militants de la milice islamiste sunnite du Tawhid, dont le fief était à Bab el-Tebbaneh, aux troupes syriennes qui ont envahi le pays, soutenues par les alaouites libanais et postées à Jabal Mohsen. Certains événements tragiques n'ont jamais été oubliés, comme ceux de décembre 1986 qui, trente deux ans plus tard, restent encore gravés dans les mémoires. " Des jeunes ont tué des militaires syriens à Bab el-Tebbaneh. Pour se venger, les Syriens ont organisé un massacre dans le quartier juste après. Selon Amnesty International, environ 200 personnes sont mortes. Cela a créé énormément de haine à l'égard des alaouites " , raconte la chercheuse. Après la guerre, la situation va se calmer dans le pays et à Tripoli, jusqu'à l'assassinat du Premier ministre sunnite Rafic Hariri, tué sur la corniche de Beyrouth en 2005. Après la tutelle syrienne, pays d'ailleurs toujours soupçonné d'avoir commandité sa mort, le repli identitaire est resté prégnant et les tensions entre les deux quartiers font souvent écho à celles qui font chanceler la région. Lorsque la guerre civile en Syrie a éclaté, le pays du cèdre a de nouveau été influencé par la situation de son voisin et divisé entre pro et antirégime. Jabal Mohsen a soutenu Bachar al-Assad de confession alaouite quand Bab el-Tebbaneh s'est rangé du côté de la rébellion. Dans la rue de Syrie, les échanges de tirs ont repris. Les combats sporadiques de 2007 et 2008 se sont accentués à partir de 2011, bien " aidés ", aussi, par les discours communautaires des chefs des quartiers. Certains jeunes sont même allés se battre en Syrie après avoir franchi la frontière située à seulement une trentaine de kilomètres. " La radicalisation était assez forte. C'est facile de partir se battre. Les organisations radicales ont largement recruté au Liban ", indique Loïc Feghali. Le Front-al Nosra a, par exemple, manipulé certains habitants de Bab el- Tebbaneh ou de Mankoubin, autre quartier à majorité sunnite de la ville dont étaient originaires les deux kamikazes qui se sont fait exploser dans un café de Jabal Mohsen en 2015. Cet attentat revendiqué par l'ex-branche syrienne d'al-Qaïda a fait neuf morts et trente-sept blessés. En dix ans, selon le Comité international de la Croix-Rouge, deux cent personnes sont tombées dans les ruelles des deux quartiers. Divisés confessionnellement et idéologiquement, Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen ont en commun le fait d'être parmi les quartiers les plus pauvres du Liban. Un excellent terreau pour favoriser la radicalisation de ces laissés-pour-compte. " Je croyais que c'était de mon devoir de protéger les gens de mon quartier. Aussi, je n'avais rien de mieux à faire " , pensait Ali Ammoun qui a quitté l'école à 15 ans pour prendre les armes. Comme trois autres jeunes, l'actuel directeur du café a désormais un emploi à temps plein et des responsabilités. L'ONG emploie également des jeunes à temps partiel dans le cadre du Beb el-Dahab. Le but de ce programme : que les jeunes travaillent main dans la main pour restaurer des magasins. " On reconstruit ce que l'on a nous-mêmes détruit. Depuis que je suis venu ici, ma façon de penser a évolué, j'ai appris à ne plus juger les autres sans les connaître ", assure Samir Houssein qui sirote désormais des cafés à la même table qu'Ali, son nouveau pote du quartier d'à côté. Les deux anciens combattants se sont rencontrés en participant à la pièce de théâtre mise sur pied par l'ONG. Work-shops, conférences, défilés de mode, concerts de rap ou de musique classique, tournois de foot, cours de boxe, diverses activités sont organisées pour les jeunes des quartiers. Ces initiatives ne plaisent pas forcément à tous les habitants. Comme nous le confirme Lea Baroudi, fondatrice de March : " On a reçu des menaces, surtout de la part de groupes radicalisés et de gangs. Ils balancent aussi des rumeurs en disant, par exemple, que nous sommes athées pour pousser la population à se rebeller contre notre présence. " Depuis leurs tanks, les soldats libanais assurent, pour l'instant, la sécurité dans la rue de Syrie, et l'idée de pouvoir vivre en harmonie, sans se tirer dessus, commence à se répandre. Au départ, certains traitaient Samir et les autres " de traîtres " , mais d'autres semblent, petit à petit, l'accepter. " Ils sont, eux aussi, désormais tentés de pousser la porte du café. " Par Jacques Besnard.