C'est un monde dystopique, peuplé de machines et d'humains déguisés en cosmonautes. Un monde où les soins dont on est l'objet sont prodigués par une société de masques, de visières de plastique, par des gants, des membres empaquetés. C'est une armée dont les combattants se harnachent mutuellement, comme des chevaliers, leur armure trop complexe à revêtir sans aide. Pas un centimètre carré de peau ne doit échapper à cette protection vitale. L'ennemi est partout, il est dans les corps répandus sur le champ de bataille, qui ne se défendent plus, gisent nus, vulnérables, cernés de machines qui respirent à leur place, surveillent leurs derniers instants ou leur retour laborieux vers un semblant de vie. Combien sortiront guéris ? Combien seront menés de la cha...

C'est un monde dystopique, peuplé de machines et d'humains déguisés en cosmonautes. Un monde où les soins dont on est l'objet sont prodigués par une société de masques, de visières de plastique, par des gants, des membres empaquetés. C'est une armée dont les combattants se harnachent mutuellement, comme des chevaliers, leur armure trop complexe à revêtir sans aide. Pas un centimètre carré de peau ne doit échapper à cette protection vitale. L'ennemi est partout, il est dans les corps répandus sur le champ de bataille, qui ne se défendent plus, gisent nus, vulnérables, cernés de machines qui respirent à leur place, surveillent leurs derniers instants ou leur retour laborieux vers un semblant de vie. Combien sortiront guéris ? Combien seront menés de la chambre à la tombe, emmaillotés dans du plastique, le cercueil scellé sans que la famille puisse contempler une dernière fois leur visage ?Avec la fatigue, vient la peur. On sait quand on entre. On ne sait quand on en sortira. On tient le plus longtemps possible sans boire, sans se soulager, l'armure est si complexe à défaire. A chaque étape, il faut jeter sa peau synthétique comme le serpent mue, pour en revêtir une autre, aseptique. Ce faisant, un peu d'air effleure l'épiderme en sueur, mais les muscles, au lieu de se détendre, se crispent, sur le qui-vive. La ligne de front est confuse, on meurt vieux et malade, on meurt jeune parfois, rien de logique, chacun est concerné.D'où l'intensité des regards, les gestes conjoints, le partage éperdu des forces qui vous restent. On est l'armée du soin. Les porteurs de secours. Quitter, c'est déserter. Epuisé, on poursuit. Malade, on reviendra. Arène close. Si on s'en échappe, c'est furtivement. Aux lavabos, face au miroir. Dans le couloir où surgit le bataillon des nettoyeuses. Dans un sas de béton gris comme un préau de prison. Assises à même le sol, sans ôter les masques, sans un mot : trop de fatigue, trop de peine. Qui voit encore ses enfants, son conjoint, ses parents ? Qui se souvient de la vie d'avant ? Une vie où l'on nous vantait les promesses de l'intelligence artificielle, la disparition de la vieillesse et de la mort, une éternité fabriquée. La voilà, votre éternité. Elle prend le visage que les écrans vous renvoient. Des créatures en vue plongeante, abandonnées aux machines. D'autres, derrière des vitres, commises à leur surveillance intensive. Toujours masquées. Toujours gantées. Est-ce ainsi que les humains vivent ? Ainsi qu'ils luttent pour survivre ? Ainsi qu'ils meurent ?Ailleurs qu'en ces bunkers du soin, la population s'émerveille du silence, du ciel pur, de la disparition des autos, de l'éclat des chants d'oiseaux, de l'air qu'on peut enfin respirer sans se dire qu'on avale du poison. Mourir sur une planète qui s'éteint, on se faisait peu à peu à l'idée, en raison de l'emballement du climat, de l'immobilisme des Etats, du cynisme des puissants, de l'éradication des espèces et des milieux qui les abritent. Mais mourir sous l'oeil de machines, entourés de silhouettes masquées, manipulés par des gants... Mourir sans prendre congé du monde, mourir sans que le monde vous salue...Ou guérir ? Oui, on guérit parfois. On est dans le désir fou de guérir. Et si le monde changeait, après tout, grâce à celles et ceux qui, semaine après semaine, luttent contre l'ennemi invisible ? Si leur combativité, leur entraide, leurs espoirs, leurs désespoirs, constituaient le creuset d'une expérience alchimique qui répandra bientôt, dans l'au-delà de la peine, son savoir explosif ?Et si l'enceinte de l'hôpital, au temps de la pandémie, se révélait le vrai foyer de la révolution ?