Le Vif/L'Express : Vous êtes né en Belgique, mais vous résidez en France depuis trente ans. Votre football, c'est celui du Nord et des briques rouges ?

Lucas Belvaux : En fait, je suis venu au sport par le vélo, je roulais beaucoup, et à l'école primaire, on regardait passer les courses du mercredi, les semi-classiques. C'est un sport d'épopée, le vélo : il y a des types qui partent tout seuls le matin, et qui vont jusqu'au bout, parfois. C'est aussi des histoires de mecs qui sont paysans ou ingénieurs la semaine, et qui se retrouvent le week-end à souffrir. Il y a un côté sacrificiel, un côté b£ufs et bouviers. Le labour, quoi... Ce rapport à la souffrance a un peu disparu du foot selon moi. C'est d'ailleurs peut-être pour ça qu'il y a moins de figures épiques dans le ballon que dans le vélo, à part les noms des années 1960-1970 qui reviennent sans cesse, comme Best, en Angleterre, ou Rocheteau, en France. Le football est un sport de tactique et de rupture, mais il est rare qu'on voit l'abnégation, le travail de sape, à l'£uvre. Ou alors si, au Barça. J'ai bien aimé la France de la Coupe du monde 1998 aussi. C'est peut-être la première fois dans l'histoire du foot français qu'il y a eu cette idée - qui perdure toujours ...

Lucas Belvaux : En fait, je suis venu au sport par le vélo, je roulais beaucoup, et à l'école primaire, on regardait passer les courses du mercredi, les semi-classiques. C'est un sport d'épopée, le vélo : il y a des types qui partent tout seuls le matin, et qui vont jusqu'au bout, parfois. C'est aussi des histoires de mecs qui sont paysans ou ingénieurs la semaine, et qui se retrouvent le week-end à souffrir. Il y a un côté sacrificiel, un côté b£ufs et bouviers. Le labour, quoi... Ce rapport à la souffrance a un peu disparu du foot selon moi. C'est d'ailleurs peut-être pour ça qu'il y a moins de figures épiques dans le ballon que dans le vélo, à part les noms des années 1960-1970 qui reviennent sans cesse, comme Best, en Angleterre, ou Rocheteau, en France. Le football est un sport de tactique et de rupture, mais il est rare qu'on voit l'abnégation, le travail de sape, à l'£uvre. Ou alors si, au Barça. J'ai bien aimé la France de la Coupe du monde 1998 aussi. C'est peut-être la première fois dans l'histoire du foot français qu'il y a eu cette idée - qui perdure toujours d'ailleurs - du commando soudé contre le reste du monde. La presse leur était sans doute moins hostile qu'ils ne se l'imaginaient, mais c'était plus que ce qu'ils pouvaient supporter. Et ça les a soudés. C'est très bizarre cette histoire. C'est une grande tristesse. Une Coupe du monde, c'est quand même censé être un des plus grands moments de la vie d'un joueur. Je veux dire : être joueur de football professionnel, ce n'est pas gagné au départ, donc c'est extraordinaire ; se retrouver en équipe de France, c'est encore plus extraordinaire ; mais être qualifié pour une phase finale de Coupe du monde, dans une équipe qui a le potentiel pour atteindre la finale, et voir tout s'effondrer d'un coup parce qu'il y a une absence du plaisir et d'envie de jouer ensemble, c'est juste incroyable. Ce mondial, pour les Français, c'est l'histoire de 23 mecs qui, au même moment, n'ont plus eu envie de jouer au foot. Comment autant de personnes n'ont-elles pas réussi à se parler ? C'est là où on voit rétrospectivement la force d'Aimé Jacquet [NDLR : le sélectionneur qui a mené la France à la victoire, lors de la Coupe du monde 1998 ] : Laurent Blanc, Didier Deschamps, Zidane, Lilian Thuram, c'étaient des champions peut-être même moins évidents à gérer au quotidien que ceux du bus. Mais il a réussi à les emmener à une extase collective. C'est quelque chose qui me parle, parce qu'en tant que réalisateur une partie de mon boulot, c'est justement faire en sorte que tout le monde s'entende. Je dois construire des équipes hospitalières : un comédien qui ne vient qu'une journée doit pouvoir compter sur une équipe accueillante. Quand je trouve qu'un ego est trop surdimensionné, je préfère prendre quelqu'un d'autre. Les acteurs auraient beaucoup à apprendre des sportifs. Sur la concentration, l'opportunité, la solitude, le lien avec une équipe... Moi, je demande à mes acteurs d'exprimer le moins possible : c'est plus mystérieux et plus profond. Prenons Zidane. C'est un pistolero, c'est les Sept Mercenaires, quand Yul Brynner attrape le flingue sans qu'on sache d'où part l'énergie... Cruijff avait ça aussi. On a souvent l'impression avec les grands joueurs qu'ils ne sont pas là où ils jouent, que le danger ne vient pas de là où ils sont. Le danger, c'est évidemment le type qu'ils vont libérer, désaxer. Quand Zidane ou Javier Pastore ne regardent pas leurs pieds, qu'ils ont la tête droite comme des animaux aux aguets dans la jungle, comme des antilopes... Au moment où ils frappent, ils sont déjà trois secondes plus tard, en permanence. C'est tellement beau. J'avais vu des choses chez Yvan Attal pendant le tournage de Rapt [NDLR : son précédent film, sorti en 2009] que je voulais travailler avec lui ensuite, des qualités propres, des choses que seul lui peut faire. Probablement aussi que le jeu de Thierry Henry n'aurait pas été le même sans Arsène Wenger [NDLR : son entraîneur à Arsenal]. C'est quelque chose qu'on voit également en ce moment entre Karim Benzema et Jose Mourinho, au Real Madrid. Benzema, on voit bien qu'il y a eu un déclic. Ce n'est plus le même joueur qu'avant. Et ça a évidemment à voir avec le travail de Mourinho. Sauf que ce travail, on ne le voit pas. A Liège, les anciens joueurs achetaient des bistrots, restaient là. Mais depuis qu'ils ont fermé les usines, c'est plombé. Liège est une ville étrange, un ancien ministre s'y est fait assassiner [NDLR : André Cools en 1991]... Remarque Charleroi, c'est encore plus plombé, c'est l'affaire Dutroux... Le Havre et Liège ont un autre point commun, c'est que ce sont deux villes très fortes visuellement, il y a une énergie dingue. Le Havre, mine de rien, c'est une ville au c£ur de la mondialisation, ils travaillent beaucoup avec les Chinois. C'est une question plus large : existe-t-il encore aujourd'hui des joueurs qu'on qualifierait de nationaux ? Je ne sais pas, il y a tellement d'échanges, de joueurs et de données, des centres de formation qui échangent des techniciens, plus la télévision, Internet... La seule différence, c'est peut-être l'Amérique du Sud, où le football de rue existe encore. Les terrains abîmés et les tessons de bouteilles donneront toujours aux joueurs venus de là-bas un autre rapport à l'espace. PROPOS RECUEILLIS PAR BRIEUX FÉROT/SO FOOT" Au moment où ils frappent, ils sont déjà trois secondes plus tard, en permanence "