Soraya Ghali
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Soraya GhaliChapitre 1er. Depuis la rentrée, Dison ferraille contre deux pères, que l'on présente comme des adeptes de l'islam rigoriste. Mustapha Kheir et Mohamed Dakir, des cousins qui ont grandi à Verviers, refusent de découvrir leurs filles, âgées de 9 et 10 ans, pour aller en classe, alors que plusieurs autres familles avaient fini par s'y résoudre. Le nouveau règlement des écoles communales interdit en effet " le port de tout couvre-chef à l'intérieur des écoles pour les élèves ". Chapitre 2. Les petites sont exclues ; les parents ne cèdent pas : bras de fer à Dison. Le tribunal de première instance de Verviers ordonne leur réintégration. Motif : Dison n'avait pas lancé une mesure de renvoi définitif à l'encontre des fillettes. Depuis, Leyla, Hanaa et Hajar sont accueillies voilées à l'école mais, selon leurs parents, elles ne sont pas admises en classe. Chapitre 3. L'affaire prend une tournure politique. Le conseil communal devait trancher le jeudi 17 septembre. " Sur le conseil de notre avocat, nous ne répondons plus aux questions des journalistes, sauf si l'interview est enregistrée ou se fait par écrit ", déclare Yvan Ylieff, maïeur socialiste de Dison. A la sortie de l'école du Husquet, vendredi dernier, des parents s'indignent des milliers de litres de lait que les agriculteurs menacent de déverser. Leyla et Hanaa surgissent, voilées et longues robes jusqu'aux chaussures. Midi vient de sonner. Deux kilomètres plus loin, la grille jaune de l'école communale de Hodimont laisse échapper ses écoliers. Des fillettes, la tête et le cou dissimulés sous un foulard, jupes jusqu'aux pieds, courent sur le trottoir. Deux d'entre elles attendent, dociles, leur mère pour traverser la chaussée. Le sourire qu'elles nous adressent dessine encore une moue de poupon : les petites ont 7 ans, peut-être moins. Personne, ici, ne se retourne sur leurs corps dissimulés sous des amas de vêtements. A Hodimont, quartier défavorisé où la burqa avait fait une apparition certes marginale ces dernières années, on croise couramment des hommes en sarouel et longue barbe, des mères voilées. Des femmes en niqab (le voile intégral), des ombres que les enfants appellent des " Zorro ". Verviers, 55 000 habitants. Un riche passé manufacturier, forgé dans l'industrie lainière, et une longue tradition d'immigration. La communauté musulmane compte de 5 000 (selon la police) à 10 000 personnes (selon les fidèles), et huit mosquées. Cette petite ville nichée entre Liège, Aix-la-Chapelle et Maastricht, tolère, au nom du droit à l'éducation, le voile au sein de ses écoles communales. En tout cas, dans son règlement intérieur, adopté à l'unanimité il y a plusieurs années, rien n'interdit aux élèves de maternelle et de primaire de le porter. Pour autant, le règlement l'interdit " à tout le personnel ", sauf aux professeures dans les classes réservées aux cours de religion islamique. Ce même règlement condamne, au paragraphe précédent, " toute action ou toute attitude raciste, sexiste ou xénophobe ". Le foulard sur de jeunes enfants ne porte-t-il pas atteinte à l'égalité des sexes et à la liberté individuelle ? " Que voulez-vous : que les garçons portent aussi le foulard ! " lâche Raymond Eustache, inspecteur des écoles. Le fonctionnaire refuse, avec un humour assez particulier, le débat et se réfugie derrière un très formel " J'applique le règlement ". Tout au plus, précisera-t-il que " l'esprit du règlement est le bien-être de l'élève. Les enfants doivent respecter les prescrits de leurs parents et nous ne souhaitons pas les mettre en porte à faux par rapport à leur famille. Cette position n'éveille aucune controverse. Ni auprès des enseignants, ni auprès des autres parents ". " Nous scolarisons une enfant voilée en maternelle et plusieurs en primaire. Mais il n'y a pas de problème de voile ! " assure Annette Meyer, qui entame sa sixième année à la tête de l'école de Hodimont. Le nombre d'élèves voilées a-t-il augmenté ? " Notre population scolaire a grimpé et, partant, le nombre d'élèves voilées. Leur visibilité a augmenté, mais il n'y a pas de multiplication. " Son établissement, classé en discrimination positive, concentre près de 90 % d'élèves musulmans. Il est confronté à bien des difficultés. " Les parents sont chômeurs, illégaux, émargent au CPAS. Nous avons tellement d'autres problèmes à régler. "Même son de cloche à l'école primaire des Linaigrettes. Sur 170 élèves, l'école accueille 4 fillettes voilées, deux en 2e primaire, et deux en 5e primaire. " Le voile : j'ai l'impression que ça agite surtout les journalistes, non ? " interpelle François Otten, son directeur. " Nous avons à peine plus d'une dizaine de foulards en primaire pour 2 800 élèves, enchaîne Didier Nyssen, échevin PS de l'Instruction. Qui ne donne pas pour autant un chiffre précis. En 1re primaire, en tout cas, elles sont 9 à poser pour le supplément " rentrée scolaire " du Jour. Toujours selon l'échevin, cette tolérance n'a pas fait des émules. Didier Nyssen s'enorgueillit plutôt de son taux de réussite au CEB, supérieur à la moyenne régionale... Deux visions d'une même réalité. Celle d'une paisible cohabitation des religions, flottant dans un bain de tolérance, présentée par la ville de Verviers. Et celle d'un malaise ressenti à la sortie des écoles, où nous rencontrons des fillettes voilées. Les parents d'élèves voilées, eux, répugnent à s'exprimer. Ceux qui acceptent soulignent que " le foulard est obligatoire pour les musulmanes. C'est Dieu qui l'a ordonné. On oblige nos filles au début, et ensuite elles le porteront naturellement ". Mais le Coran n'évoque-t-il pas la pudeur qu'à la puberté, et donc pas pour les fillettes impubères...? Le port du foulard entraîne, chez ces parents, un boycott de certains cours. Les fillettes font la gym coiffées d'un foulard, manquent la natation pour " raisons médicales ", s'absentent aux excursions scolaires. " Si des médecins diagnostiquent des allergies à l'eau, au chlore, ce n'est plus de ma compétence, c'est de celle de l'ordre des médecins ", répond Claude Desama, bourgmestre socialiste de Verviers. Verviers a-t-elle franchi la ligne rouge ? Ces fillettes, à qui les parents imposent le voile à 6 ans, voire déjà en maternelle, se libéreront-elles du carcan familial grâce à l'école ? Ont-elles une échappatoire ? Autant de questions embarrassantes. En coulisses, des élus se disent parfois " gênés " par le voile. " Beaucoup de gens veulent en parler, mais les politiques sont mous et lâches ", déclare Karima, de l'association Insoumise et dévoilée. " Nous préférons le dialogue à l'affrontement, la tolérance nuancée à l'exclusion. C'est la bonne approche, estime Desama. Cela ne signifie pas qu'on fait preuve de laxisme : nous avons légiféré sur la burqa. " Deux facettes d'une même réalité... Soraya GhaliLe coran n'évoque-t-il pas la pudeur qu'à la puberté ?