En cet été caniculaire aux Etats-Unis, alors que la crise sociale s'enlise et que l'épidémie de coronavirus approche bientôt le cap des 170.000 décès, hypothéquant largement ses chances de réélection à la présidence, Donald Trump compte plus que jamais ses partisans, et affûte sa stratégie de communication. Comme en 2016, celle-ci visera une Amérique majoritairement rurale, blanche, conservatrice et religieuse et s'articulera jusque novembre autour d'un thème cher aux conservateurs, et ce depuis les années 1970 et la stratégie électorale de Richard Nixon : "la loi et l'ordre".
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En cet été caniculaire aux Etats-Unis, alors que la crise sociale s'enlise et que l'épidémie de coronavirus approche bientôt le cap des 170.000 décès, hypothéquant largement ses chances de réélection à la présidence, Donald Trump compte plus que jamais ses partisans, et affûte sa stratégie de communication. Comme en 2016, celle-ci visera une Amérique majoritairement rurale, blanche, conservatrice et religieuse et s'articulera jusque novembre autour d'un thème cher aux conservateurs, et ce depuis les années 1970 et la stratégie électorale de Richard Nixon : "la loi et l'ordre". C'est d'ailleurs à cette même période qu'une frange importante de la communauté religieuse américaine aujourd'hui acquise à Trump, les chrétiens évangéliques, a recommencé à se politiser, alors qu'elle était restée silencieuse sur la gestion du pays depuis 1925. Cette année-là, la déroute subie par sa branche la plus rigoriste, les fondamentalistes, lors du fameux procès Scopes, plus connu sous le nom de "procès du singe", avait sonné le glas des tentatives du courant d'influer sur le débat public. Le procès Scopes avait opposé les fondamentalistes, défendus par William Jennings Bryan, homme politique lui-même chrétien évangélique et trois fois candidat aux élections présidentielles, à John Thomas Scopes, un enseignant du Tennessee jugé pour avoir enseigné la théorie de l'évolution, alors interdite dans cet Etat conservateur (elle devait le rester jusqu'en 1967). Scopes avait perdu le procès, mais l'affaire avait suscité une frénésie médiatique sans précédent au niveau national, et tant les fondamentalistes que Jennings Bryan avaient été tournés en ridicule lors de plaidoiries passées à la postérité. Ce dernier devait mourir quelques jours plus tard, humilié. S'en était suivie une longue hibernation des fondamentalistes, avant que, vingt ans plus tard, une frange moins radicale du courant fasse une réapparition coup de poing dans l'espace public américain, en la personne du pasteur télévangélique Billy Graham. Connu pour ses prêches passionnés devant des auditoires gigantesques, il était parvenu à réveiller la fibre religieuse des Américains grâce à un discours oecuménique bipartisan centré sur la personne du Christ, suscitant l'adoubement de tous les présidents américains, de Nixon à Reagan en passant par Obama. Ce dernier était présent aux obsèques de Graham en 2018. Si l'affront subi lors du "procès du singe" avait sonné le glas des tentatives des plus fondamentalistes d'influer sur le débat public, les changements sociétaux des années 1960 et 1970 - abandon de la prière dans l'école publique en 1962, érosion des valeurs familiales, autorisation de l'avortement au niveau fédéral en 1973 - ont poussé les chrétiens évangéliques à refaire leur apparition dans l'espace public américain. Comme l'explique la chercheuse Célia Belin dans son ouvrage Jésus est juif en Amérique. Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël (Fayard, 2011), "ces communautés, représentant plusieurs dizaines de millions d'individus, se sont signalées par leur désir de voir défendues les valeurs morales propres à leur approche religieuse. Il n'était pas encore clair, à l'époque, qu'un réservoir de voix inexploité gisait au sein de cet électorat et que le premier parti qui voudrait bien s'en saisir l'emporterait." Cette formation sera le Parti républicain. Alors que Jimmy Carter, dernier président démocrate avant Bill Clinton, peina en 1976 et plus encore en 1980 à attirer à lui les voix évangéliques (il était lui-même évangélique mais malgré sa religiosité sincère, il présentait le " défaut " d'être trop progressiste en matière sociale), c'est Ronald Reagan, chrétien plus opportuniste que son prédécesseur, qui, quatre ans plus tard, parvint à rallier le courant à lui, et en nombre. L'ancien gouverneur de Californie axa en effet une partie de sa campagne sur la restauration des valeurs morales, thème cher aux évangéliques et aux chrétiens dans leur ensemble, inquiets du délitement des moeurs entamé vingt ans auparavant. C'est de cette époque, en 1979, que date la création de la Moral Majority, organisation de pression politique fondée par le pasteur baptiste évangélique Jerry Falwell, une des figures de proue du mouvement jusqu'à sa mort en 2007. La Moral Majority se donnait pour mission d'influer sur la classe politique - républicaine s'entend - pour que celle-ci protège les sensibilités propres à certains chrétiens américains : les valeurs dites "familiales" (combat contre l'avortement et le divorce, le féminisme et des droits jugés " abusifs " accordés aux minorités sexuelles), et, plus largement, l'érosion progressive de la religiosité au profit d'une société davantage sécularisée mais jugée désaxée spirituellement. L'organisation devait être dissoute en 1989 mais avait laissé une marque indélébile : pour la première fois en cinquante ans, les chrétiens évangéliques, jusqu'alors absents du débat public, avaient choisi leur camp en matière politique. Les mandats de Bush père mais surtout fils ont également été marqués par un franc soutien de la part de la communauté, même si George W. Bush s'est révélé moins rigoureux qu'espéré par ses partisans, notamment à cause de positions jugées trop laxistes en matière de mariage homosexuel. Huit ans après la fin du deuxième mandat de celui-ci, Donald Trump, sorti de nulle part pour remporter à la surprise générale la primaire républicaine, a pu jouir du soutien de près de 80 % des évangéliques blancs lors du scrutin présidentiel. Il a, lors de sa campagne, mis en avant sa propre religiosité, assurant à de multiples reprises ses partisans de sa volonté de restaurer les valeurs chrétiennes, et a choisi en la personne de Mike Pence, jusqu'alors gouverneur de l'Indiana, un born again Christian évangélique revendiqué. Ce ticket improbable, défenseur des valeurs morales et religieuses, a pu convaincre les évangéliques, ces derniers se distanciant d'un Parti démocrate jugé complètement désintéressé par leurs valeurs et leur mode de vie. La plupart d'entre eux émanent de milieux ruraux, comme dans quantité d'Etats centraux et du Sud où la vie, plus simple et plus lente, est axée sur des valeurs et des traditions familiales remontant parfois à une demi-douzaine de générations. Mais l'essor des chrétiens évangéliques ne date pas des années 1970. Colonisé en majorité par des puritains protestants fuyant les persécutions religieuses alors en cours en Angleterre, le continent qui devait devenir un siècle et demi plus tard les Etats-Unis a vu au cours des XVIIe et XVIIIe siècles une montée du sentiment religieux dit "évangélique", lors des deux périodes dites de "réveil", au cours desquelles les participants étaient invités, lors de grandes réunions publiques dirigées par des pasteurs itinérants, à déclarer leur ralliement au Christ et à s'inspirer des textes sacrés comme source de guidance morale, le partage de la Bonne Nouvelle constituant le socle de la démarche de foi, garante, avec l'acceptation du Christ, du salut individuel. La guerre de Sécession, achevée en 1865, l'industrialisation effrénée de la seconde moitié du XIXe siècle et les changements sociaux qu'elle entraîna, notamment le passage d'une société de fermiers à une société d'ouvriers, marquèrent une première rupture au sein du protestantisme, certains optant pour une approche "sociale" inhérente à la sensibilité chrétienne d'aide à son prochain tandis que d'autres décidaient de se focaliser davantage sur la dynamique de salut individuel inhérente au courant évangélique. L'école des fondamentalistes, version extrême de l'évangélisme, devait voir le jour au début du XXe siècle, mais, discréditée par les avancées de la science, devait tomber en déshérence avant le second conflit mondial. Tandis que Billy Graham, pasteur star de la seconde moitié du XXe siècle, avait brillé par sa capacité à fédérer les deux ailes du spectre politique, tenant un discours rassembleur et évitant de prendre parti plus que de raison, même sur les valeurs "morales" alors en péril aux Etats-Unis, son fils Franklin, qui a repris en main la dynastie à la fin des années 1990, se distingue depuis lors par un soutien de plus en plus marqué aux valeurs républicaines, et, depuis 2016, au président Trump. C'est aussi le cas du petit-fils William, fils aîné de Franklin, qui gère les retraites spirituelles organisées par l'association évangélique Billy Graham, située à Asheville, en Caroline du Nord. En mars dernier avait lieu une de celles-ci, réunissant durant trois jours quelque deux cents personnes, autour du thème : "Comment garder la foi en ces temps incertains ?" Après un petit-déjeuner offert dans la salle de réception du domaine ultramoderne niché à flanc de colline, les journées de travail, commencées aux alentours de 9 heures par une demi-heure de chants à la gloire de Dieu, sont suivies de lectures de passages de la Bible, généralement l'Ancien Testament, étudiées pendant des heures et replacées dans un contexte moderne par la grâce d'une analyse d'une qualité incertaine, en tout cas incomparablement inférieure à la richesse du débat théologique cultivé dans les cercles éclairés européens ou américains. Les évangéliques sont extrêmement marqués par les notions de combat entre le bien et le mal, et la lecture des passages bibliques est teintée d'une quête permanente de guidance morale qui puise souvent dans cette dichotomie. Les adeptes rencontrés lors de cette retraite, bien que réunis par une même expression de foi, se distinguent par des sensibilités très variées. Tous partagent cependant un constat : l'érosion des valeurs morales fait courir la nation à sa perte, et les Etats-Unis, pays exceptionnel par nature, ne peuvent se payer le luxe de se voir diriger par des athées. Ainsi, le soutien politique est accordé aux républicains, les démocrates étant généralement jugés fossoyeurs de la religion et de l'esprit de liberté qu'elle garantit. Dorota (prénom d'emprunt), pédiatre immigrée originaire d'Europe centrale, assure, dans une analyse ardente, que ses expériences de vie des deux systèmes, communiste et capitaliste, l'ont convaincue de la supériorité inconditionnelle du deuxième sur le premier : "Les gens ne réalisent pas la chance qu'ils ont de vivre aux Etats-Unis, où l'effort et la liberté de culte sont valorisés et leur permettent de se construire un cadre de référence porteur au niveau moral et entrepreneurial, et qui leur octroie la possibilité de se réaliser pleinement. Les conservateurs saisissent cela mieux que les progressistes, et ces derniers ne réalisent pas l'importance du cadre religieux qui permet d'assurer une cohésion sociale. " Un autre participant abonde dans son sens, assurant que "si Donald Trump n'est pas parfait, il a au moins le mérite de défendre les intérêts nationaux, que cela soit en matière morale ou commerciale". C'est là un fait incontestable : les chrétiens évangéliques ne se reconnaissent en grande majorité nullement dans les politiques de gauche, censées, défendre les minorités et veiller à la redistribution des richesses par des politiques égalitaristes. Le capitalisme, élément fondateur de la réalité politique et commerciale américaine, est valorisé, et la notion d'effort individuel est cardinale dans leur approche de la collectivité. Comme le souligne Célia Belin, "les évangéliques sont de fervents adeptes de l'ouverture des marchés et du capitalisme, ils croient à l'initiative individuelle comme ils croient au salut individuel. Leur conservatisme social et économique explique leur ancrage au sein de la droite américaine". Une autre caractéristique notable de l'approche théologique propre aux évangéliques consiste en un soutien à la cause israélienne. Ce lien s'explique par leur acceptation des prophéties dites du "milleniu" qui trouvent leur source dans les écritures dites de "l'Apocalypse selon saint Jean". La possession par les juifs de la terre d'Israël constitue une condition permettant le retour sur terre du Christ pour un second règne préalable à une période de paix de mille ans au terme de laquelle la bataille de l'Armageddon et la défaite des forces du mal verront les chrétiens ayant reconnu le Christ définitivement sauvés. Un problème se pose toutefois pour les juifs : selon cette approche des Ecritures, leur salut n'est garanti qu'en cas de conversion. Portés par ces interprétations théologiques, les chrétiens évangéliques sont nombreux à se revendiquer "sionistes". La création d'Israël en 1948, interprétée comme une réalisation des prophéties, a déclenché chez eux un enthousiasme non dissimulé. C'est notamment le cas de l'association Christians United for Israel, mise sur pied par le pasteur évangélique John Hagee. Cette organisation, proche des républicains et qui réunit des millions de chrétiens évangéliques américains, s'emploie à favoriser les intérêts israéliens, notamment à travers un envoi massif d'argent à destination des colonies israéliennes de Cisjordanie. C'est ainsi que s'est tissée ces vingt dernières années une alliance improbable entre chrétiens évangéliques sionistes, défenseurs du "Grand Israël" incluant, comme aux temps bibliques, la Judée-Samarie, et la droite israélienne, elle-même proche des républicains américains. Cette "triangulation" des intérêts explique sans aucun doute le déménagement de l'ambassade d'Israël décidé par Donald Trump peu après sa prise de fonction, geste fort posé à destination de son socle électoral évangélique. Comme le confirme Célia Belin, "l'extraordinaire montée en puissance politique des évangéliques a fait du sionisme chrétien une doctrine respectée et influente, une doctrine que les hommes et les femmes politiques américains ne peuvent plus ignorer. "L'alliance entre chrétiens sionistes et droite israélienne se traduit par une sorte d'échange de bonnes intentions. Les uns sont mus par une vision théologique, les autres par un pragmatisme politique. Comme l'analyse Denis Charbit, professeur à l'Open University de Ra'anana en Israël et auteur de Qu'est-ce que le sionisme ? (Albin Michel, 2007), "les chrétiens évangéliques ont vocation à convertir les juifs, mais cela est passé sous silence pour de bonnes raisons. Les deux parties savent qu'elles acceptent leurs divergences et savent très bien que sur la finalité, Dieu décidera qui a raison entre les chrétiens et les juifs qui ne reconnaissent pas le Christ comme sauveur. Mais ils se disent : "Nous avons suffisamment de points communs pour le temps présent et pour les générations futures pour ne pas se priver de cette alliance-là". Il y a donc une acceptation des différends en matière religieuse au profit des intérêts immédiats : combat contre la création d'un Etat palestinien et résistance aux idées de gauche, qu'elles soient israéliennes ou américaines." Bien que fragilisé par la présidence chaotique de Donald Trump, le soutien des chrétiens évangéliques lui paraît acquis une fois encore pour l'élection de novembre prochain. Par son soutien à la cause israélienne, sa défense constante des intérêts antiavortement et sa religiosité affichée, le président a en tout cas fait le maximum pour s'assurer de leur bienveillance en se posant comme défenseur des valeurs morales et religieuses mises en péril en ces temps de grands changements sociaux. Il est peu probable, toutefois, que ce soutien s'avère suffisant lors du scrutin. Le champ libre pourrait alors être laissé à une sécularisation et un progressisme tant craints par ces croyants.