Peu avant de devenir, en 1993, ministre du Travail dans la première administration Clinton, Robert Reich publiait L'Economie mondialisée (1). L'économiste américain y exposait de manière clinique comment la flexibilité creuse sans cesse le fossé entre une minorité (les "manipulateurs de symboles") qui peuvent valoriser leurs compétences à l'échelle de la planète et les "travailleurs routiniers" en compétition sur le marché international des peu qualifiés. L'ouvrage fait du bruit : ses constats sont inquiétants. Effrayants même. Aujourd'hui, ce sont les ravages individuels de la "nouvelle économie" que Reich, avec la même froideur lucide, entreprend de dénoncer. Dans Futur parfait (2), il met à plat les mécanismes silencieux qui rendent de plus en plus incompatibles ces deux impératifs : gagner son pain et vivre ...

Peu avant de devenir, en 1993, ministre du Travail dans la première administration Clinton, Robert Reich publiait L'Economie mondialisée (1). L'économiste américain y exposait de manière clinique comment la flexibilité creuse sans cesse le fossé entre une minorité (les "manipulateurs de symboles") qui peuvent valoriser leurs compétences à l'échelle de la planète et les "travailleurs routiniers" en compétition sur le marché international des peu qualifiés. L'ouvrage fait du bruit : ses constats sont inquiétants. Effrayants même. Aujourd'hui, ce sont les ravages individuels de la "nouvelle économie" que Reich, avec la même froideur lucide, entreprend de dénoncer. Dans Futur parfait (2), il met à plat les mécanismes silencieux qui rendent de plus en plus incompatibles ces deux impératifs : gagner son pain et vivre pleinement. Grâce aux technologies numériques, le consommateur dispose de possibilités de choix sans précédent. Le sur mesure est à la portée de chacun. La concurrence s'en trouve exacerbée, ce qui fragilise les vendeurs. Par la force des choses, producteurs et travailleurs s'engagent dans une lutte sans merci pour conserver leur marché ou leur emploi. Très vite, explique Reich, la vie professionnelle ne laisse ainsi plus de répit : la famille, l'entourage, les communautés humaines, les activités sociales s'étiolent sous la pression d'une disponibilité qui doit être sans limite si l'on veut survivre. Certains - les inventifs, les créatifs - y gagnent, et parfois beaucoup. Mais bien plus nombreux sont les perdants contraints de se rabattre sur des tâches harassantes. Souvent utiles, certes, mais toujours mal rémunérées : la montée des inégalités n'est pas seulement le fruit aigre du démantèlement de l'Etat social. Il est aussi le bâtard de la "nouvelle économie". Naguère, la docte corporation des économistes nous a patiemment expliqué que pour nous dégager des impasses de la production de masse essoufflée, il fallait fonctionner autrement. Qu'il fallait être plus mobile. Que les entreprises devaient être restructurées. Qu'elles avaient à se replier sur leur métier de base et sous-traiter le surplus. Que les travailleurs devaient s'initier aux nouvelles techniques et apprendre à se vendre. Que les marchés devaient être libéralisés et les monopoles publics poussiéreux, privatisés. Que le consommateur devait se montrer plus exigeant et les salariés, moins. Que les contraintes réglementaires plombaient l'efficience et que l'heure était aux initiatives audacieuses. Tout cela, désormais, a été réalisé en grande partie. Avec pour résultat final plus d'efficacité économique ? Voire : le bilan de la dérégulation et de la flexibilité n'a pas encore été clôturé. Et pour cause : l'économie n'est pas un champ social étanche. Plus que jamais, elle est étroitement encastrée dans l'ensemble des autres dimensions des collectivités humaines. La première vertu d'analyses comme celle de Reich est de nous le rappeler. Notamment lorsqu'il met au clair la manière insidieuse dont la "nouvelle économie" fragilise la famille. Aux Etats-Unis, où un couple preste en moyenne sept semaines de plus par an qu'en 1980, le taux de fécondité décline en raison des contraintes liées au travail. Déjà, une femme sur cinq n'y a plus d'enfant. Les mariages et, d'une manière générale, l'attention à l'autre sont eux aussi, pour la même raison, en chute libre. Le profil gagnant, dit Reich, est désormais le célibataire sans attache... Au regard des exigences professionnelles, ces choix familiaux sont sans doute parfaitement rationnels. Mais aurions-nous accepté d'évoluer dans une société dominée par les normes temporelles des entreprises si nous avions été au fait de l'impact d'un meilleur rapport qualité/prix pour le consommateur sur notre existence privée ? Certes, il n'existe pas de définition univoque de la vie bonne, ni de la société juste. Et on peut, sans se déshonorer, préférer une carrière palpitante aux grandeurs mais aussi aux misères du couple. Mais il faut néanmoins se demander s'il est acceptable que, dans une démocratie digne de ce nom, le quotidien des gens soit à ce point bouleversé par une juxtaposition de mesures sur lesquelles personne n'a jamais été consulté.(1) Dunod, 1997, 336 p. (2) Futur parfait - Progrès technique, défis sociaux, Village Mondial, Paris, 2001, 308 p.De Jean Sloover