Un visage nous manque et tout est dépeuplé. En arrivant au niveau - 4 des Musées royaux des beaux-arts de Belgique (MRBAB), endroit dédié aux expositions temporaires, s'impose le constat d'une éclatante absence, d'un vide incommensurable. D'être humain... point. Comme à l'aéroport, l'accès est robotisé, régulé par un portique glacial ne se déridant qu'à la condition d'un scannage de billet en bonne et due forme. Postmodernité oblige. La présence d'un gardien, même bougon, déchirant le ticket d'entrée s'apparente ici à une nostalgie d'un autre siècle... On le regrette d'autant plus qu'à travers un parcours de 166 oeuvres, Promesses d'un visage nous rappelle combien précieux et uniques sont les traits qui définissent notre humanité. Car se pencher sur la figure n'a rien d'innocent au moment de la dissolution du réel dans l'algorithme.
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Un visage nous manque et tout est dépeuplé. En arrivant au niveau - 4 des Musées royaux des beaux-arts de Belgique (MRBAB), endroit dédié aux expositions temporaires, s'impose le constat d'une éclatante absence, d'un vide incommensurable. D'être humain... point. Comme à l'aéroport, l'accès est robotisé, régulé par un portique glacial ne se déridant qu'à la condition d'un scannage de billet en bonne et due forme. Postmodernité oblige. La présence d'un gardien, même bougon, déchirant le ticket d'entrée s'apparente ici à une nostalgie d'un autre siècle... On le regrette d'autant plus qu'à travers un parcours de 166 oeuvres, Promesses d'un visage nous rappelle combien précieux et uniques sont les traits qui définissent notre humanité. Car se pencher sur la figure n'a rien d'innocent au moment de la dissolution du réel dans l'algorithme. Aujourd'hui, le constat est évident : le visage s'apparente davantage à un enjeu économique et politique majeur qu'à la prise en considération d'une altérité rendant la morale impérieuse. Cet état de fait se découvre comme le résultat d'une évolution paradoxale. Longtemps, le sujet s'est battu pour accéder à la représentation. Promises of a Face (l'intitulé officiel de cet événement émanant d'une institution relevant du fédéral) évoque cette démocratisation. Elle remonte au xve siècle, quand l'individualité en tant qu'entité représentable fait irruption dans la société. Le contexte ? Celui de la naissance du sentiment d'identité nationale. Au fur et à mesure des siècles se produit une sécularisation du portrait : il n'est plus nécessaire d'avoir commerce direct avec Dieu, d'être puissant ou de pouvoir se targuer d'un arbre généalogique touffu pour prétendre à une " pérennité de l'existence ". " Du portrait aristocratique au portrait mondain, des mécanismes communs se mettent en place. Aux portraits de cour répondent ceux qui mettent en scène la noblesse d'épée ou celle de robe. Par le portrait, une fonction s'incarne et s'impose socialement au-delà de ses limites temporelles. Ainsi en va-t-il de nos souverains comme de nos bourgmestres ; de nos militaires décorés comme de nos magistrats. Peu à peu, alors que la société s'élargit, de nouvelles figures apparaissent, comme celle du banquier ou du scientifique ", explique Michel Draguet, directeur du musée. Petit à petit, la prolifération du portrait va mener à la congestion actuelle. Au travers du selfie, chacun devient le petit metteur en scène de lui-même et inonde les réseaux sociaux. Le paradoxe ? Cette production incessante d'images échappe à son auteur. Parfois pour son plus grand malheur. Désormais, on évoque le " droit à l'image " pour tenter de récupérer son dû, de rassembler cette image de soi qui s'éparpille. C'est qu'à l'instar de l'oncle Sam et son " I want you ", le visage est une matière précieuse. On ne compte plus les start-up et les applications qui ont de fait de celui-ci un nouveau minerai. Pour le dénicher, on n'utilise pas une passoire mais des algorithmes menant à la reconnaissance faciale. But de la manoeuvre ? Collecter, analyser et vendre des données personnelles aux entreprises. De manifestation d'une intériorité, le visage se fait suite de nombres à ranger dans la case d'un profil socio-économique défini. Le commerce est d'autant plus juteux que la plupart des citrons sont consentants, trop heureux de finir dans le pressoir. 118 peintures, 31 sculptures, 16 oeuvres sur papier, le tout signé par 110 artistes différents, tel est le bilan chiffré de cet intéressant accrochage bruxellois. Au centre du propos se trouve la question de l'expression personnelle. Dans ses Essais sur la peinture, Diderot (1713 - 1784) écrit : " Dans un individu, chaque instant a sa physionomie, son expression. " C'est exactement cela que les pratiques artistiques vont enregistrer, ce dont elles vont prendre acte au fil des siècles. L'homme est désormais comptable de son visage, chaque mimique singulière est la traduction extérieure, corporelle, de son moi profond. En tant que représentable, le sujet se dessine à l'interstice de deux forces opposées : ce qu'il veut montrer de lui-même et ce qu'il entend dissimuler. Un combat se joue sur son visage. Cette dimension noble et tragique est palpable au fil du parcours - impossible de ne pas s'en émouvoir. Dans les portraits exposés, il y a un véritable appel à la responsabilité. Cette thématique se trouve au coeur de l'oeuvre du philosophe français Emmanuel Levinas (1906 - 1995). Pour l'auteur de Ethique et infini, la seule façon pour le sujet pensant de sortir de " l'impersonnalité du monde ", ce qu'il désigne aussi par le " il y a ", c'est d'en passer par autrui. A savoir, l'autre est ma seule chance pour donner du sens à mon existence. L'autre me requiert et j'en ai fondamentalement besoin : la boucle est vertueuse. Le tout pour une audacieuse hétéronomie fondée sur un pur mouvement, une pure générosité : la réciprocité des actions ne peut pas être attendue, il faut agir sans savoir ce qu'autrui fera, même si l'on doit y laisser sa vie. Qu'y a-t-il à l'origine de ce rapport essentiel ? Forcément le... visage, qui est " l'expressif d'autrui me renvoyant à ma responsabilité totale ". Métaphorique mais aussi de chair et d'os, la figure m'enjoint à devoir répondre de tous les autres. L'équipe qui a mis sur pied Promesses d'un visage avait-elle conscience de cette nécessité éthique ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a mis en place un dispositif interactif passionnant qui favorise l'implication. Intitulé Talking to me ?, le projet imaginé par les commissaires enfonce le clou de notre nécessaire mobilisation : " Les portraits sont silencieux et pourtant, ils nous parlent. " Au moyen d'un petit papier blanc, chacun est invité à prendre le temps d'imaginer ce que ces visages anciens ou contemporains lui inspirent. Les commentaires les plus pertinents sont ensuite placés au coeur de l'exposition à côté des oeuvres. Qu'ils soient teintés d'humour ou marqués d'une profondeur que l'on n'aurait pas forcément suspectée, ces interventions constituent une fascinante exposition dans l'exposition. L'abondance des petits mots collés sur les murs révèle beaucoup sur le caractère d'interpellation du visage. Michel Draguet le résume parfaitement : " La promesse d'un visage vaut comme questionnement premier : qui sommes-nous (au-delà d'un reflet dans un miroir) ? D'où venons-nous (au-delà de l'histoire qui nous constitue) ? Et où allons-nous (au-delà des traces que nous laisserons) ? " Retraçant six siècles d'art du portrait, l'exposition ne ménage pas les temps forts issus pour la plupart des collections du musée. La forme qui a été choisie est celle d'une polyphonie entre des portraits de différents formats, issus de différentes époques et de différents courants artistiques. Dès l'entrée, le regard embrasse dans le même mouvement compositions de maîtres anonymes des Pays-Bas méridionaux, tableau précieux signé Chagall et toile construite à la manière d'une architecture de Gaston Bertrand. Face à ce premier corpus, une armée de répliques de Jan Fabre, soit dix-huit bustes en cire et dix-huit autres en bronze. Cette donation anonyme récente consiste en une série d'autoportraits de l'artiste flamand. Affublé d'oreilles d'animaux et de cornes, le plasticien s'y montre particulièrement " changeant et vulnérable ". " Tout le monde est dans un perpétuel état de changement. Mais bien sûr, en créant ces sculptures, je me moque également de moi-même. On voit le Jan Fabre obstiné, le Jan Fabre grossier, le Jan Fabre diabolique et le Jan Fabre stupide ", livre-t-il en guise de mode d'emploi. Promesses est, en outre, l'occasion de découvrir qu'il existe un véritable génie belge du portrait. Qu'il s'agisse du photographe Stephan Vanfleteren posant son objectif sur le peintre Rinus Van de Velde, de Michaël Borremans déconstruisant le genre, de Luc Tuymans aux prises avec l'exercice du " selfportrait ", voire d'un Léon Spilliaert qui s'en prend au profil, on ne peut que s'incliner face à ce qu'il convient d'appeler une " tradition nationale ". Mais hors de question, bien sûr, de s'enfermer à l'intérieur de nos frontières. Une toile de Francis Bacon de 1958, The Pope with the Owls rappelle combien le peintre britannique est parvenu à matérialiser les forces invisibles qui défont " au dixième de seconde ", comme dirait le philosophe Gilles Deleuze, le visage au quotidien. Pointons aussi Otto Dix. Two Children, un tableau de 1921, fait apparaître un jeune garçon avec une expression qui crève la toile. Son visage manifeste l'enfant hors de lui-même, le dépossède de son intériorité au point d'en être presque insoutenable. Si toutes les oeuvres n'ont pas cette intensité, certains traitements plus " en surface " médusent tout autant. Ainsi de Remember (1863), dans lequel Alfred Stevens fige un xixe siècle " nourri des valeurs bourgeoises " en un portrait emblématique : une femme s'y protège le visage au moyen d'un éventail, son corps oubliant un temps les règles du maintien. Devant elle, un livre tout juste ouvert. La scène est quasi photographique : elle dit un artiste soucieux de restituer " la finesse des dentelles, les variations des matières, l'éclat des bijoux qui témoignent d'une existence de plus en plus dominée par la mode. " Il y a de l'instant de grâce dans cette représentation lumineuse qui transporte le regardeur à travers les couloirs du temps, le rendant prêt à conjuguer ses responsabilités au passé.