"Je viens de comprendre enfin l'utilité du pouvoir. Il donne ses chances à l'impossible. Aujourd'hui, et pour tout le temps qui va venir, la liberté n'a plus de frontières. " Voilà une déclaration porteuse d'espoir mais dans la bouche de Caligula, elle aura un goût de sang. Désirant la lune, faisant fi de toutes les règles, éliminant l'un puis l'autre d'un claquement de doigts, écrasant toutes et tous sous le poids de son désir, jusqu'à provoquer la révolte menant à son propre assassinat : tel se présente le jeune empereur romain dans la pièce d'Albert Camus, qui s'installe cet été à l'abbaye de Villers-la-Ville. Caligula, né en l'an 12 de notre ère, mort à seulement 28 ans, s'inscrit dans une lignée d'empereurs despotiques aux moeurs détraquées au même titre que Néron, Commode et Domitien. " Caligula parle principalement de l'immobilisme de la classe dirigeante et du peuple par rapport à un homme qui détient tout le pouvoir et en use et en abuse, explique Georges Lini, chargé de la mise en scène et qui a lui-même proposé de monter ce texte dans le contexte des ruines du monastère. L'empereur a une logique personnelle et il va au bout de cette logique : il veut se révolter contre sa condition d'homme, il n'accepte pas ses propres limites et il refuse que les autres acceptent les leurs. Dès lors, il va les pousser dans leurs derniers retranchements, il va provoquer des réactions. C'est une sorte de quête suicidaire. "
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"Je viens de comprendre enfin l'utilité du pouvoir. Il donne ses chances à l'impossible. Aujourd'hui, et pour tout le temps qui va venir, la liberté n'a plus de frontières. " Voilà une déclaration porteuse d'espoir mais dans la bouche de Caligula, elle aura un goût de sang. Désirant la lune, faisant fi de toutes les règles, éliminant l'un puis l'autre d'un claquement de doigts, écrasant toutes et tous sous le poids de son désir, jusqu'à provoquer la révolte menant à son propre assassinat : tel se présente le jeune empereur romain dans la pièce d'Albert Camus, qui s'installe cet été à l'abbaye de Villers-la-Ville. Caligula, né en l'an 12 de notre ère, mort à seulement 28 ans, s'inscrit dans une lignée d'empereurs despotiques aux moeurs détraquées au même titre que Néron, Commode et Domitien. " Caligula parle principalement de l'immobilisme de la classe dirigeante et du peuple par rapport à un homme qui détient tout le pouvoir et en use et en abuse, explique Georges Lini, chargé de la mise en scène et qui a lui-même proposé de monter ce texte dans le contexte des ruines du monastère. L'empereur a une logique personnelle et il va au bout de cette logique : il veut se révolter contre sa condition d'homme, il n'accepte pas ses propres limites et il refuse que les autres acceptent les leurs. Dès lors, il va les pousser dans leurs derniers retranchements, il va provoquer des réactions. C'est une sorte de quête suicidaire. " Caligula a été publié en 1944, soit deux ans après le roman L'Etranger et l'essai Le Mythe de Sisyphe. Mais Camus a entamé l'écriture de la pièce avant la Seconde Guerre mondiale, en 1938. Hitler est alors Führer du Reich allemand, Mussolini dirige l'Italie et Staline est à la tête de l'URSS. L'écrivain français a puisé les informations biographiques sur son personnage éponyme dans un ouvrage célèbre de l'Antiquité, La Vie des douze Césars de Suétone. Relation incestueuse avec sa soeur Drusilla, tendance à la cruauté dès son jeune âge, implication probable dans l'assassinat de Tibère, son grand-oncle auquel il succède en 37, volonté de s'attribuer une majesté divine : le portrait de Caligula dressé par Suétone est peu flatteur. Mais il est bien possible qu'il ait noirci le trait. " Le problème, c'est que les sources proviennent essentiellement des milieux sénatoriaux, précise David Engels, historien titulaire de la chaire d'histoire romaine à l'ULB. On y retrouve un schéma simpliste " bons empereurs/mauvais empereurs ". Les bons empereurs se comportent de manière romaine, républicaine, conservatrice, etc. Les mauvais empereurs, dont Caligula est le premier véritable cas, mettent en avant le côté charismatique, hellénistique, exubérant, se heurtent à l'opposition sénatoriale et se retrouvent dotés d'un catalogue presque toujours identique de perversions sexuelles, de tortures, de procès des sénateurs, de comportements tout à fait exagérés. Mais ce qui est vraiment historique là-derrière, c'est un tout autre sujet. La recherche moderne sur Caligula est relativement sceptique à propos de toutes ses frasques, qui ont l'air en grande partie stéréotypées. Ce qui est curieux, c'est que la majorité de ces empereurs " qui ont mal tourné " étaient assez populaires parmi la population, au moins pendant une partie de leur règne. C'était le cas de Néron, de Domitien, de Commode et de Caracalla. Les critiques proviennent de l'élite sénatoriale romaine, un cercle très restreint de quelques centaines de personnes, quelques milliers si on compte leurs familles. L'immense majorité des sujets romains avait une vision complètement différente de l'empereur. " L'intérêt pour la Rome antique et ses personnages bigger than life n'a pas faibli au fil des siècles. " Pendant une grande partie de son histoire, l'Occident s'est défini comme étant dans la continuité directe de l'empire romain, même institutionnellement, notamment avec Charlemagne et le Saint-Empire romain germanique, retrace David Engels. Dans ce cadre, parler des empereurs romains n'était pas se souvenir d'une époque depuis longtemps disparue, mais de personnages qui avaient façonné le début d'une institution toujours actuelle. " La continuité a également été linguistique. Jusqu'au xxe siècle, l'apprentissage du latin faisait partie de l'éducation de l'élite et, aux côtés d'extraits de Cicéron ou de Virgile, Suétone appartenait aux standards. Ce que regrettent un peu certains historiens aujourd'hui. " Suétone n'apporte pas grand-chose sur l'histoire institutionnelle ou sociale, constate encore David Engels. Sa Vie des 12 Césars, c'est vraiment le magazine people de l'antiquité. Avec des anecdotes, des petites histoires souvent tirées par les cheveux, alimentées par des rumeurs... Il se fait que c'est cette collection de biographies qui a survécu alors que beaucoup d'autres ouvrages historiographiques beaucoup plus intéressants de notre point de vue - même si moins amusants - ont été perdus. Je suis sûr que si le texte Suétone ne nous nous avait pas été transmis et que d'autres biographies nous étaient parvenues, notre vision actuelle de l'empire romain serait potentiellement très différente. " Réactivés dans la littérature au fil des siècles (lire aussi l'encadré), des empereurs romains despotiques comme Caligula ont pu servir de repoussoirs ou de signaux d'alarme lors de moments critiques. Comme lorsque Camus écrit sa pièce, en pleine montée du fascisme et du totalitarisme, avec des formes extrêmes de culte de la personnalité. Ou comme aujourd'hui. " Dans Caligula, le peuple, par crainte, ne bouge pas, souligne Georges Lini. Jusqu'où vais-je devoir aller pour que vous puissiez réagir ? semble demander Caligula. C'est exactement la question qu'on se pose maintenant face à certains dirigeants qui prennent des décisions à l'encontre de la sagesse populaire et nous qui nous réfugions sur Facebook en nous prenant pour de grands révoltés. " C'est pour cette raison que Georges Lini, comme toujours quand il monte des classiques ( Britannicus de Racine, Un conte d'hiver de Shakespeare, ou encore Un tailleur pour dames de Feydeau, nommé comme meilleur spectacle 2016-2017 aux Prix de la critique), n'opte pas pour la reconstitution historique mais pour une histoire qui se passe ici et maintenant. " Il y a un propos politique important et un point de vue contemporain dans la mise en scène, précise encore Georges Lini. Ça va peut-être un peu étonner dans le contexte de Villers-la-Ville, mais c'est ce contraste entre une forme contemporaine et la majestuosité des vieilles pierres, la confrontation du moderne et de l'ancien, que je recherche, tout en plaçant le public dans la position d'un vrai partenaire, actif. Camus voulait nous parler de notre responsabilité. Le monde n'est pas comme il doit être, il est ce que nous laissons faire. "