Le 25 novembre 2011, The Artist, de Michel Hazanavicius, sortait aux Etats-Unis dans quatre salles. Trois mois plus tard, le film s'affiche dans plus de 1 200 cinémas et vient de remporter une batterie d'oscars majeurs. Avec, à ce jour, 28 millions de dollars au box- office américain, il va très bientôt battre le record du plus gros succès commercial outre-Atlantique d'un film en " langue " française, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain. Du jamais-vu - Taken, une production Luc Besson en anglais, est en tête du classement.
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Le 25 novembre 2011, The Artist, de Michel Hazanavicius, sortait aux Etats-Unis dans quatre salles. Trois mois plus tard, le film s'affiche dans plus de 1 200 cinémas et vient de remporter une batterie d'oscars majeurs. Avec, à ce jour, 28 millions de dollars au box- office américain, il va très bientôt battre le record du plus gros succès commercial outre-Atlantique d'un film en " langue " française, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain. Du jamais-vu - Taken, une production Luc Besson en anglais, est en tête du classement. Comment diable une £uvre aussi atypique, conçue et financée par des Français, qui tourne le dos à toutes les modes et dont le budget est très modeste selon les critères hollywoodiens, a-t-elle pu connaître un tel parcours ? Les professionnels de la profession, un brin cyniques, diront : c'est grâce à Harvey Weinstein. C'est partiellement vrai. Qui est Harvey Weinstein ? Un colérique dictatorial selon certains, un businessman brillantissime pour les autres - sans doute les deux. Surtout, il est le distributeur responsable, entre autres, du triomphe planétaire du Patient anglais, d' Inglourious Basterds, du Discours d'un roi, ou, justement, d' Amélie Poulain. C'est lui qui, avant tout le monde, a visionné The Artist et en a aussitôt acheté les droits pour les Etats-Unis et une flopée d'autres pays. L'intelligence de Weinstein est d'avoir su, très tôt, nourrir l'intérêt des Américains en projetant The Artist dans plusieurs festivals clés, à Chicago, Telluride ou Palm Springs. The Artist est muet ? Parfait : la barrière de la langue n'existe pas, et la promotion va vite faire oublier qu'il est français - ce qui aurait pu être un obstacle - et le positionner comme un retour aux sources du cinéma. Astuce supplémentaire : des images de tournage en couleurs et " parlant " anglais sont diffusées pour rassurer le public non cinéphile. Idée de génie : faire du chien Uggie une star à part entière ; il a obtenu le collier d'or de la meilleure prestation canine dans un film (si, si !). La campagne des Oscars, dont le coût serait de 10 millions de dollars, s'est révélée redoutablement efficace. Après des mois de promo non-stop, rien n'a entamé la popularité de The Artist. Un exploit. Mais réduire l'engouement américain du film au travail d'Harvey Weinstein serait une erreur. Sans rien enlever aux qualités du film, il a bénéficié d'une conjoncture particulière : parce que cette reconnaissance s'est effectuée dans le contexte d'un cinéma hollywoodien aujourd'hui très médiocre, l'impact de The Artist a pris, aux Etats-Unis, une dimension exceptionnelle. " Le film est plus créatif, plus imaginatif et plus culotté que la majorité des £uvres américaines actuelles, reprend Jean Oppenheimer. Les studios produisent beaucoup de navets et ne tirent jamais la leçon de leurs échecs. Trop de films reposent sur des concepts oubliant de développer une histoire et des personnages. The Artist, lui, ne développe peut-être pas un scénario original, mais, grâce à ses partis pris formels, on le voit comme très original. " Accueilli comme une magnifique bouffée d'air frais et le retour à une innocence oubliée, The Artist a enthousiasmé des critiques fatigués par les superproductions sans âme que délivrent à longueur d'année les studios. L'enchantement est d'autant plus grand pour la communauté hollywoodienne que le film lui rappelle avec tendresse ce que fut la magie de son propre cinéma. Le simple fait que The Artist ait été tourné à Los Angeles, quand tant de productions américaines fuient la ville, lui a valu une médaille d'honneur. " Dans les circonstances actuelles, ce film n'aurait jamais pu être produit aux Etats-Unis et surtout pas à Hollywood ", affirme François Truffart, directeur de Colcoa, le festival du film français d'Hollywood. La capitale du cinéma n'en revient toujours pas que la plus belle lettre d'amour qui lui ait été faite depuis longtemps soit née de l'imagination d'une équipe française ; elle lui en est extrêmement reconnaissante et se sent redevable. L'impression d'authenticité que dégage le film est, elle aussi, pour beaucoup dans l'engouement qu'il suscite. " Le casting principal de The Artist était jusqu'ici inconnu du public, pointe François Truffart. Ce qui renforce le sentiment d'une £uvre oubliée qui aurait pu être tournée dans les années 1920. A l'heure du cinéma en 3 D et de l'image de synthèse, The Artist semble être un film produit il y a quatre-vingt-cinq ans, jamais sorti, et découvert au fond d'un hangar de studio. Comme s'il appartenait d'ores et déjà au patrimoine américain. " La grande historienne de l'âge d'or d'Hollywood Jeanine Basinger va dans le même sens : " Les interprètes principaux sont totalement inconnus ici et semblent véritablement être les personnages qu'ils incarnent. " La profession technique est donc tombée amoureuse de The Artist. Le milieu des acteurs, également. " C'est un hommage au métier de comédien, avec ses fragilités et ses risques, analyse François Truffart. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la situation actuelle, où la crise est passée par là. Le plus étonnant, c'est peut-être que la cote d'amour de The Artist auprès du public suit le même chemin. C'est un film " euphorisant ", selon le critique Kenneth Turan, et les spectateurs, assommés par la morosité ambiante, en redemandent. Jeanine Basinger rappelle que la plupart des films destinés aux adultes montrent " de la laideur, de la violence, des tragédies, des histoires déprimantes. C'est épuisant ". Ce n'est pas par hasard si The Artist triomphe, alors que les beaux mais douloureux Shame ou Drive ont été des échecs. Au-delà de ce succès inespéré, Jeanine Basinger espère que The Artist va aider à faire redécouvrir le cinéma muet. Ce n'est pas gagné, mais pourquoi pas ? Une fois les oscars rangés sur les étagères, ce serait, pour le petit film français qui a conquis l'Amérique, la plus grande des prouesses. DE NOTRE CORRESPONDANT À LOS ANGELES; D. R.