Ils sont onze, quatre filles et sept garçons. Ils viennent de Belgique, des Pays-Bas, de France et d'Allemagne. Alignés, ils se détachent dans un couloir de lumière avant d'effectuer un knee slide, une glissade sur le genou. Un début de phrase se dessine, que chacun amorce en l'arrêtant dans une phase différente, esquissant dans l'ensemble une décomposition qui rappelle les chronophotographies d'Etienne-Jules Marey. En solo, en duo, en trio ou à l'unisson, ils développent ensuite popping, locking, break au sol avec des arrêts en équilibre qui coupent le souffle. Autour d'un fauteuil déstructuré, l'ambiance se fait mélancolique, avant de glisser vers l'humour autour d'un souffle qui donne l'impulsion, de paires de chaussures portées aussi aux mains et d'un discours rendu incompréhensible par le port d'un masque de plongée avec tuba.
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Ils sont onze, quatre filles et sept garçons. Ils viennent de Belgique, des Pays-Bas, de France et d'Allemagne. Alignés, ils se détachent dans un couloir de lumière avant d'effectuer un knee slide, une glissade sur le genou. Un début de phrase se dessine, que chacun amorce en l'arrêtant dans une phase différente, esquissant dans l'ensemble une décomposition qui rappelle les chronophotographies d'Etienne-Jules Marey. En solo, en duo, en trio ou à l'unisson, ils développent ensuite popping, locking, break au sol avec des arrêts en équilibre qui coupent le souffle. Autour d'un fauteuil déstructuré, l'ambiance se fait mélancolique, avant de glisser vers l'humour autour d'un souffle qui donne l'impulsion, de paires de chaussures portées aussi aux mains et d'un discours rendu incompréhensible par le port d'un masque de plongée avec tuba. La création de Mind Ur Step, spectacle hip-hop présenté prochainement au KVS à Bruxelles (1), prenait place en novembre dernier au Centre chorégraphique national (CCN) de La Rochelle. Un lieu particulièrement significatif dans l'histoire de la danse hip-hop en France. Au-delà de son vieux port, de ses trois tours de front de mer et de son aquarium, la ville peut en effet se targuer d'accueillir, depuis 2008, le premier directeur d'une maison nationale de danse issu de la scène hip-hop : Kader Attou. L'année suivante, son complice Mourad Merzouki, avec qui il avait fondé la compagnie Accrorap en 1989, suivait la même voie en prenant la tête du CCN de Créteil-Val-de-Marne. Deux nominations qui consacraient le passage du hip-hop de son milieu natal - la rue - à la scène, en tant que véritable expression artistique. " Je fais partie de cette génération qui a contribué à faire reconnaître cette danse comme une danse d'auteur, confirme Kader Attou. Avec l'idée qu'il pouvait y avoir dans ce mouvement des chorégraphes à part entière, avec une vraie signature, une vraie singularité. Pour nous, il ne s'agissait pas de placer un DJ sur scène et des danseurs en cercle en laissant s'exprimer chacun comme dans un battle ; il fallait montrer que nous avions un regard critique sur le monde, sur la société, que nous avions des choses à raconter en tant qu'artistes. " Avec Accrorap, Kader Attou a utilisé le hip-hop comme langage pour des spectacles de longue durée, où les coupoles, les headspins et les freezes saisissent par leur virtuosité autant qu'un grand jeté, une pirouette ou une double cabriole. Il en a également brisé les codes vestimentaires, en faisant porter à ses interprètes des pantalons de ville et des chemises en lieu et place des habituels trainings, et les codes musicaux en intégrant des morceaux du répertoire classique dans sa bande-son, comme dans Symfonia Piesni Zalosnych (2010), basé sur la Symphonie n°3 dite des Chants plaintifs de Gorecki, ou dans Un break à Mozart (2014), autour du Requiem inachevé. Aussi narratives que spectaculaires, aussi construites que maîtrisées, ces chorégraphies hip-hop sont donc entrées dans les théâtres. Mais le mouvement d'acceptation s'est fait dans les deux sens. Pour les performeurs habitués au macadam, il s'agissait d'entrer dans un autre territoire. " J'ai commencé à danser en 1991, mais je n'ai commencé à dire que j'étais danseur qu'en 2003, soit dix ans plus tard, confie Nabil Ouelhadj, ancien interpète de Kader Attou et qui est, avec lui et le streetdancer Lloyd Marengo (basé à Rotterdam), l'un des trois chorégraphes de Mind Ur Step. Parce que là d'où je viens, ce n'était pas très bien vu pour les garçons de "danser". Pour cette raison, je disais que j'étais un b-boy, un breaker - pas un danseur. A l'époque, la danse, c'était le classique, le contemporain. Aujourd'hui, les catégories sont beaucoup plus ouvertes. " Avec Mind Ur Step, Kader Attou franchit un pas de plus dans le rapprochement entre les versants classique et hip-hop de la danse, en y inscrivant la notion de répertoire. Il a en effet transmis aux onze jeunes interprètes la partie initiale d'un spectacle créé par Accrorap en 2013, The Roots. Une démarche banale dans le monde du ballet, où se créent chaque année des dizaines de versions de Casse-noisette ou du Lac des cygnes, mais inhabituelle dans le domaine des danses urbaines. " La question de la transmission est une question clé dans mon travail, poursuit Kader Attou. Mind Ur Step s'inscrit pleinement dans cette idée. " La pièce est suffisamment fluide pour que cela ne soit pas dérangeant, mais Mind Ur Step est donc une sorte de triptyque, une pièce montée où chacun des trois chorégraphes a mis sa patte à l'un des étages, avec sa propre méthode de travail. " Lloyd a créé sa partie avec nous, en nous laissant beaucoup de liberté, souligne Sarah Mancini, 28 ans, danseuse originaire de Louvain, spécialiste du waving et du popping, une des deux Belges du casting. " Nabil s'est inspiré de son spectacle Itinéraire bis, mais on y a mis beaucoup de nous, alors qu'avec Kader, c'était très précis, enchaîne Corentin Piquard, 28 ans lui aussi, qui a créé sa propre école de danses urbaines, Street Family, à Court-Saint-Etienne. The Roots n'a pas été choisie par hasard. C'est une pièce particulière dans la carrière d'Attou. Comme un point d'arrêt pour se retourner et regarder le chemin parcouru. " Ça faisait un petit moment que j'avais envie de rendre hommage à cette belle histoire qu'est la danse hip-hop, explique-t-il. Il s'agit d'une culture chorégraphique jeune. Le mouvement a quarante ans d'existence. The Roots, c'est un hommage à cette danse, pas un hommage autobiographique, mais un hommage poétique. " Le spectacle original commençait d'ailleurs avec un tourne-disque - élément évacué dans l'adaptation pour Mind Ur Step - qui jouait Street Dance du groupe new-yorkais Break Machine. Un tube de 1983 qui, à travers son clip, contribua à populariser la breakdance en Europe. Ses trois danseurs black, que l'on voit tourner comme des toupies sur un simple carton posé sur le trottoir, sous le regard d'un flic blanc dans sa voiture, ont ensuite fait le tour du monde. " Aujourd'hui, nous savons d'où nous venons et nous y retournons toujours, conclut le directeur du CCN. Ce n'est pas parce que nous sommes rentrés dans les théâtres que nous ne sommes plus dehors. " En botanique comme dans tout, entretenir ses racines, c'est vital.